Égyptien, Grec ou Romain ?

PGen_inv_123Un certificat de sacrifice, rédigé en grec dans un temple égyptien sous l’occupation romaine, illustre la fluctuation des identités ethniques dans le monde antique

22 mars 148 ap. J.‑C. : dans un temple égyptien en bordure du désert, un membre du clergé signe un certificat pour un individu qui désire sacrifier un veau.

« Moi, Pétosiris fils de Marrès, cacheteur de veaux sacrés, j’ai examiné un veau à sacrifier dans le village de Socnopéonèse par Pakysis fils de Pakysis, petit-fils d’Herieus, du même village, et, l’ayant examiné, je l’ai marqué comme étant pur. »

[voir Papyrus de Genève I 32]

Le certificat est rédigé en grec. Au bas du document figure une note en langue égyptienne, en écriture démotique : « Ce qu’a écrit Pétosiris, le prêtre de Sekhmet : ‘J’ai cacheté un taureau’ ».

Le même jour, Claudius Tyrannos, un fonctionnaire de l’administration romaine en Égypte rédige un reçu pour une taxe sur les sacrifices.

« La 11e année de l’Empereur César Titus Aelius Hadrien Antonin, Auguste, Pieux, le 26 du mois de Phamenoth. Payé à Aelius Eutychès, appelé aussi Cléon, nomarque, par l’intermédiaire de Claudius Tyrannos, pour le dieu Soknopaios, la taxe pour le sacrifice d’un veau, le 1er du mois, à Socnopéonèse ; versement fait par Pakysis fils de Pakysis, petit-fils d’Herieus, de Socnopéonèse, vingt-quatre drachmes. »

[voir Berliner Griechische Urkunden II 463]

Les deux documents, à savoir le certificat de pureté du veau et le reçu de taxe sur le sacrifice, présentent deux aspects de la même procédure. Ils ont été rédigés pour la même personne, le même jour, et nous sont parvenus quasi intacts. Le premier se trouve conservé à la Bibliothèque de Genève, tandis que le second repose dans les collections des Musées de Berlin. Ils ont dû être achetés presque simultanément chez un antiquaire égyptien à la fin du XIXe siècle.

Cette paire de documents illustre la manière dont, au début de l’Empire romain, les diverses ethnies constituant l’empire ont coexisté. Le particulier qui sacrifie son veau est selon toute vraisemblance un Égyptien qui continue de parler la langue des pharaons. Il va trouver un prêtre dans un temple où l’on perpétue les usages religieux de l’époque des pharaons. Cependant, les documents produits à cette occasion sont écrits en grec, avec une note en égyptien. Le percepteur d’impôts, quant à lui, porte un nom grec et romain, et il écrit en grec pour le compte de l’administration d’une province romaine. Clergé égyptien et administration romaine ont donc travaillé main dans la main pour encadrer un rituel remontant à des temps lointains.

Cette pratique consistant à sacrifier un veau en Égypte selon une procédure très stricte, avec contrôle de la pureté de l’animal, nous est déjà attestée par l’historien Hérodote au Ve s av. J.‑C., alors que l’Égypte est sous la domination des Perses. Voyons ce que dit Hérodote sur la manière de sacrifier l’animal :

« [Les Égyptiens] considèrent que les bovidés mâles appartiennent à Épaphos, raison pour laquelle ils les examinent de la manière suivante. S’il l’on repère la présence ne serait-ce que d’un poil noir, on considère que l’animal est impur. L’examen est effectué par un prêtre préposé à cette tâche. L’animal se tient debout, puis couché, et on lui fait tirer la langue pour voir si elle est pure des signes dont je parlerai dans un autre propos. On observe aussi les poils de la queue, pour voir s’ils ont poussé normalement. Si l’animal est pur sur tous ces points, on le marque en lui attachant autour des cornes une fibre de papyrus ; puis on façonne un sceau en argile et le prêtre y applique l’image de sa bague ; enfin, on emmène l’animal. Sacrifier un animal sans ce sceau est passible de mort. »

[voir Hérodote 2.38]

Les Romains se montreront moins sévères que les Égyptiens à l’égard des contrevenants : la peine de mort sera remplacée par une amende de 500 drachmes. Ce qui est peut-être plus remarquable, c’est la tolérance du pouvoir romain face à des pratiques religieuses étrangères : dans la mesure où le culte égyptien traditionnel ne causait pas de troubles dans la province d’Égypte, les préfets envoyés par Rome n’y trouvaient rien à redire. Ils se sont contentés d’encadrer le rituel par un appareil administratif.

[image : Papyrus de Genève inv. 123 (= P.Gen. I 322), image réalisée par V. Siffert (Faculté des lettres, Université de Genève)]

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