Marginalisées dans les affaires publiques, les femmes devraient-elles s’emparer de l’Assemblée fédérale ?

Women_in_Finnish_Parliament_(1907)Les élections au Parlement fédéral en Suisse approchent, mais le poids des femmes risque de diminuer : en effet, plusieurs cheffes de file ne se représenteront pas. Devraient-elles prendre le pouvoir aux hommes ?

Dans les sociétés antiques, la question se posait de façon différente : les femmes n’avaient simplement pas le droit de vote et ne pouvaient pas être élues au gouvernement (un peu comme en Suisse jusqu’en 1971).

Cela n’a pas empêché le poète Aristophane, en 391 av. J.-C., d’échafauder une pièce de théâtre dans laquelle les femmes, lasses de l’incompétence des hommes, s’emparent de l’Assemblée du peuple athénien. Un coup d’État fomenté par des femmes qui se déguisent en hommes, mettent des barbes postiches et se lèvent tôt pour devancer leurs maris sur le lieu où se réunit l’Assemblée. L’une d’entre elle précise : « Ma chère, j’ai eu toutes les peines du monde à m’extraire discrètement de chez moi : car mon mari a ronflé toute la nuit après s’être gorgé d’anchois dans la soirée. »

[voir Aristophane, Les femmes à l’Assemblée 54-56]

Les femmes, déguisées en hommes, se sont donc introduites dans l’Assemblée. Les hommes vont les rejoindre, sans reconnaître leurs épouses travesties en hommes. Mais avant de parvenir au lieu de réunion, ils doivent se lever et se débrouiller sans leurs femmes, qui ont mystérieusement disparu.

« – Que se passe-t-il ? Où donc ma femme a-t-elle disparu ? Le jour se lève déjà et elle n’apparaît pas. Cela fait un moment que je suis couché avec une envie de chier, et que je cherche mes pantoufles et ma robe de chambre dans la pénombre. Je vais à tâtons et je ne parviens pas à les trouver, et voilà que mon Gros Caca frappe avec insistance au guichet ; alors je saisis la nuisette de ma femme, j’enfile ses sandalettes perses, mais où trouver un lieu convenable pour aller chier ? Ou alors, peut-être que, de nuit, tous les endroits sont permis ? Car personne ne me verra chier à cette heure. Ah ! pauvre de moi, qui me suis marié sur le tard ! J’en mériterais, des baffes ! Quant à elle, elle n’est pas sortie en cachette pour des affaires bien nettes… Bon, quoi qu’il en soit, il faut que je me soulage. »

[voir Aristophane, Les femmes à l’Assemblée 311-326]

Les affaires domestiques réglées tant bien que mal, les hommes rejoignent l’Assemblée où, mystérieusement, des citoyens inconnus font voter plusieurs mesures qui laissent les hommes perplexes. En effet, le programme politique de ces femmes introduites dans l’Assemblée se veut révolutionnaire. Voici ce qu’envisage l’une d’entre elles, Praxagora :

« – Que personne ne réplique ou ne m’interrompe avant de connaître ma proposition et d’avoir entendu ce que j’ai à dire. Je dirai qu’il faut que tous mettent en commun leurs possessions et qu’ils en tirent une subsistance commune. Il ne faut pas que l’un soit riche et qu’un autre soit pauvre ; ni que l’un cultive de vastes terres tandis que l’autre n’a même pas un coin pour y être enterré ; et il ne faut pas que l’un utilise de nombreux esclaves alors que l’autre n’a même pas un assistant. Non, je rends la subsistance commune à tous, la même pour chacun.

– Et comment la subsistance sera-t-elle commune à tous ?

– Toi, tu mangeras de la crotte avant moi !

– Quoi ? nous mangerons de la crotte en commun ?

– Mais non ! Tu m’as coupé la parole ! Voici ce que je m’apprêtais à dire : tout d’abord, je mettrai la terre en commun ; idem pour l’argent et pour tous les biens privés. Ensuite, à partir de tous ces biens mis en commun, nous vous nourrirons en tenant le budget, en faisant des économies et en réfléchissant.

– Et que fera celui qui n’a pas acquis des terres, mais de l’argent et de la monnaie perse, des richesses cachées ?

– Eh bien, il les placera dans le pot commun ! Et s’il ne le fait pas, il se rendra coupable de parjure.

– Ouais, c’est d’ailleurs ainsi qu’il les acquises en premier lieu !

– De toute manière, elles ne lui serviront plus à rien.

– Comment donc ?

– Personne ne fera plus rien sous l’effet de la pauvreté : car tous posséderont tout, pains, salaisons, galettes, manteaux, vin, couronnes, pois chiches. Dans ces conditions, à quoi bon ne pas mettre en commun ? »

[voir Aristophane, Les femmes à l’Assemblée 587-602]

Ce programme politique imaginé par une femme semble évidemment peu réaliste. Praxagora n’est en effet qu’un personnage de comédie construit par un dramaturge à l’intention d’un public majoritairement masculin. Dans l’esprit d’Aristophane, il ne s’agit vraisemblablement pas de proposer une révolution par les femmes, mais d’utiliser les femmes comme un miroir des activités masculines afin de stimuler la réflexion de ses concitoyens.

Dans l’Athènes classique, la comédie constituait un formidable laboratoire d’idées : on y évoquait des fantasmes (construire une cité entre terre et ciel, faire la grève du sexe, conclure une paix entre États à un niveau individuel, etc.) pour que les citoyens puissent réfléchir à la meilleure manière de conduire les affaires. De telles activités n’étaient pas seulement tolérées : elles étaient encouragées et encadrées par le pouvoir politique, notamment pas de généreuses subventions versées par les citoyens les plus riches.

Allier politique et théâtre, voire subventionner le théâtre pour réfléchir aux affaires publiques, et enfin partager le pouvoir politique avec les femmes : un projet irréaliste ?

[image : femmes membres du Parlement finlandais, 1907]

2 réflexions sur “Marginalisées dans les affaires publiques, les femmes devraient-elles s’emparer de l’Assemblée fédérale ?

  1. Pingback: Une méthode drastique… | objectif-10.ch

  2. Votre texte est très intéressant et celui d’Aristophane vraiment amusant pour les femmes, selon moi. Votre blog permettra peut–être de faire connaître des textes amusants aussi. Comme les gens ne savent plus trop pourquoi on fait du grec, il est arrivé qu’on me dise: « Ah, tu fais du grec? Tu dois aimer les tragédies, alors… » Cette personne devait avoir en tête qu’il y a eu un théâtre grec. En tout cas, j’ai été très surprise de l’équation « grec = tragédies » et aussi des goûts qu’on m’attribuait, du reste sans me demander ce que j’en pensais.

    Pour la politique, il y a certainement différents degrés dans l’engagement et être en campagne électorale pour l’Assemblée fédérale doit exiger beaucoup en temps, en énergie, en capacités rapides de récupération (à cause des mauvais coups qu’on reçoit) et puis, s’il faut faire cela à côté du travail et des soins à la famille, cela devient beaucoup… Mais il me semble important qu’il y ait des femmes dans les instances politiques, car les besoins ou les attentes des hommes et des femmes se recoupent, mais ne sont pas tout à fait les mêmes. Un degré moins actif en politique, mais qui a du sens, est de voter: pour moi, c’est ce que je fais régulièrement, et je suis étonnée de voir que nombre de jeunes femmes ne votent jamais. Or, ce droit de vote a été conquis de haute lutte et n’est pas très ancien (un peu plus de 100 ans pour la Finlande). C’est dommage de ne pas l’exercer.
    Même si tout le monde ne peut pas être Praxagora avec sa facilité en public, il ne faut pas laisser les autres décider à sa place!

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