Ne pas rendre le corps de l’ennemi à sa famille : même Zeus désapprouve

L’État d’Israël a décidé de ne plus rendre le corps des auteurs d’attaques à leur famille : même Zeus ne l’aurait pas permis

Lorsque l’auteur d’une attaque violente perpétrée en Israël est lui-même tué, son corps ne sera plus rendu à sa famille.

D’après le Ministre de l’Intérieur Gilan Erdan, cité par le journal Le Temps, « la famille du terroriste fait de son enterrement une manifestation de soutien au terrorisme et d’incitation au meurtre et nous ne pouvons pas le permettre ». Nous ne nous arrêterons pas ici sur l’usage répété et incontrôlé du terme ‘terroriste’. Quoi que pensent les uns ou les autres de la politique des États d’Israël et de Palestine, et quoi qu’on puisse dire du judaïsme ou de l’antisémitisme, la décision israélienne pose une question de fond : est-il légitime de retenir le corps d’un ennemi ?

En Grèce antique, l’usage de la guerre était fermement établi. Le corps d’un ennemi était protégé par un droit de restitution inviolable ; on devait le rendre à ses proches. Ce droit était garanti par le père de tous les dieux, Zeus.

Un tel usage était légitimé en particulier par l’exemple du héros Achille dans l’Iliade. Après que le compagnon d’Achille, Patrocle, a été tué par leur pire ennemi, Hector, Achille décide de venger Patrocle. Il affronte donc Hector en combat singulier et le tue. Dans sa fureur, il commence par outrager le corps du défunt. Comme on va le voir, Zeus commence par fermer les yeux sur un traitement dégradant.

« (…) Pour Hector, Achille imagina un traitement infamant. Aux deux pieds, il lui fit un trou derrière les deux tendons, au niveau de la cheville, et il y attacha des courroies de cuir. Puis il attacha le tout à son char, et laissa la tête d’Hector traîner derrière. Il monta sur son char, y embarqua les armes fameuses d’Hector, puis lança son char à coup de fouets, tandis que les juments s’envolaient sans résister. Hector, ainsi traîné, soulevait la poussière, sa sombre chevelure volant autour, et sa tête, autrefois charmante, balayait de partout la poussière. À cet instant, Zeus accordait aux ennemis d’Hector d’outrager son corps sur la terre de ses ancêtres. »

[voir Iliade 22.395-404]

Pendant neuf jours, Achille fait ainsi subir à Hector un sort répugnant, au lieu de le rendre à ses proches. Les dieux, cependant, sont divisés sur la réaction à adopter. Finalement, au terme d’un débat houleux, Zeus tranche : Achille doit rendre le corps d’Hector à son vieux père, Priam. Il convoque donc Thétis, la mère d’Achille, pour lui communiquer sa décision :

« Cela fait neuf jours qu’une dispute s’est élevée parmi les Immortels à propos du corps d’Hector, et à propos d’Achille, destructeur de villes. Les dieux poussaient Hermès, le dieu au regard perçant, à subtiliser le cadavre. Mais moi, je choisis d’accorder à Achille la gloire de le rendre, pour préserver mon respect et mon amour à ton égard. Va donc trouver ton fils au camp, et transmets-lui mes ordres. Dis-lui que les dieux sont irrités contre lui, et que moi, plus que tous les autres Immortels, je suis furieux, parce que dans son égarement il retient le corps d’Hector auprès des navires recourbés et ne l’a pas restitué. On verra s’il a peur de moi et s’il rendra Hector ! Pour ma part, j’enverrai Iris auprès du brave Priam, pour qu’il se fasse rendre son fils en allant auprès des vaisseaux des Achéens ; il devra apporter des présents à Achille pour calmer sa colère. »

[voir Iliade 24.107-119]

Zeus a donc remis les pendules à l’heure : après un moment de fureur légitime, Achille n’a plus le droit de retenir le cadavre d’Hector. Zeus tente de permettre à Achille de sauver la face. Il pourra montrer qu’il est un héros magnanime en rendant le corps. Zeus le menace néanmoins de sa colère, mais il s’assure aussi que le père d’Hector fasse un pas dans la bonne direction. Priam devra apporter des cadeaux et faire son possible pour apaiser le courroux d’Achille. Lorsque tout le monde est fâché, il faut que les deux parties fournissent un effort pour débloquer la situation.

Cette leçon sera retenue par les Grecs. À la période classique, ils continueront de respecter l’usage consistant à permettre à l’ennemi de récupérer les corps des soldats morts au combat.

Un exemple tiré de l’Iliade ne permet cependant pas de justifier n’importe quelle position par le recours à une citation extraite d’un texte vénérable. Ce serait trop facile. Chacun devrait exercer son sens critique. Les textes anciens, quels qu’ils soient, ne sont que des instruments qui favorisent une réflexion libre et responsable.

Devant l’escalade de violence et de haine qui fait rage en Israël et en Palestine, on ne peut qu’exprimer un double souhait : d’abord, que les Israéliens, comme Achille, renoncent à des méthodes choquantes ; ensuite, que les Palestiniens, comme Priam, acceptent de faire eux aussi un pas dans la bonne direction.

[image : Achille traîne le corps d’Hector autour de Troie (d’après G. Hamilton, 1794)]

Une réflexion sur “Ne pas rendre le corps de l’ennemi à sa famille : même Zeus désapprouve

  1. Rendre le corps d’un ennemi à sa famille semble naturel, et la demande de Priam, ou celle d’Antigone dans un autre mythe, sont bien compréhensibles. On pourrait demander aussi à des anthropologues ou à des ethnologues si cette réaction et cette demande de faire des funérailles correctes se retrouvent dans toutes les cultures. Cela est bien probable. En effet, tant que le corps reste chez l’ennemi, la famille ne peut pas entamer le nécessaire processus de deuil, puisque le corps reste chez ceux qui l’ont détesté au point de le détruire. La décision de ne pas rendre le corps ne changera rien au terrorisme et pourrait même être une raison de plus de l’enflammer. La raison invoquée est sans doute contre-productive.

    Ceci dit, rendre le corps aux familles n’est pas toujours possible. Par exemple, les corps des soldats morts à Verdun il y a tout juste cent ans pendant la Première Guerre mondiale n’ont pas été remis aux familles: c’est le cas pour mon arrière-grand-père, mais aussi pour plus de 300 000 soldats français et allemands. La plupart d’entre eux n’étaient, en effet, même pas identifiables en raison des conditions dans lesquelles s’est déroulée la bataille. Seul un petit nombre a pu être identifié. De plus le lieu de la bataille était à des centaines de kilomètres du lieu d’habitation parfois, alors que les transports il y a 100 ans étaient difficiles. A la place de la remise aux familles des soldats décédés, on a érigé des « monuments aux morts » dans les moindres petits villages. On peut ainsi au moins lire le nom du membre de la famille et s’en souvenir. Cet anonymat de la mort est aussi un peu compensé par les honneurs rendus au « soldat inconnu » sous l’Arc-de-triomphe parisien, ce qui compense bien peu la stupidité de la guerre.

    En ce qui concerne Achille, il craint également la fureur de Priam quand celui-ci verra dans quel état lui, Achille, a mis le corps d’Hector… Achille a même peur que Priam veuille le tuer en constatant l’état du mort. Or, il se peut bien que l’Etat d’Israël craigne à juste titre ce type de réaction et les nomme du terrorisme.

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