Papy et Mamy font de la résistance

old_age_nbVieillir, forcément une déchéance ? Si les capacités physiques diminuent, nos aînés n’acceptent pas pour autant d’être trop protégés. Et qu’en pensaient les Grecs ?

Une étude récente effectuée en Suisse montre que les personnes âgées ne placent pas toujours leur sécurité physique au premier plan : elles sont prêtes à prendre certains risques si cela peut les aider à garder leurs repères, voire à maintenir leur qualité de vie.

Dans la Grèce antique, la vieillesse était source à la fois d’admiration et de crainte. Devenir un « macrobe », c’est-à-dire une personne à la longue vie, forçait le respect. Ainsi, l’orateur Isocrate a vécu de 436 à 338 av. J.-C. ; mais ses 98 ans constituaient une rareté dans un contexte où l’espérance de vie moyenne était très basse (env. 40 ans).

En fait, la vieillesse fait peur même aux jeunes, qui expriment leur crainte dans les chansons qu’ils partagent dans de longues soirées arrosées. Nous possédons les restes d’une chanson du VIIe s. av. J.-C. composée par un poète appelé Mimnerme, originaire de la cité de Colophon en Asie Mineure.

« Quelle vie, quel plaisir y a-t-il sans la dorée Aphrodite ? Puissé-je mourir, lorsque je ne me soucierai plus de l’amour caché, des cadeaux souriants et du lit ! De quelles fleurs charmantes de la jeunesse jouissent hommes et femmes !

Mais, lorsque survient l’âge douloureux, qui rend l’homme à la fois laid et méchant, les soucis pénibles affectent continuellement son esprit et il ne prend plus plaisir à contempler les rayons du soleil. Cependant, haï de ses enfants, méprisé par les femmes, c’est ainsi que la Divinité a rendu sa vieillesse accablante. »

[voir Mimnerme de Colophon, fragment 1 (Gerber / West)]

Presque un millénaire plus tard, en Égypte romaine, un papyrus grec nous conserve le souvenir d’un homme de 84 ans qui estime qu’on n’a pas respecté son grand âge comme il se doit :

« Il n’y a rien de plus terrible ou de plus pénible que la violence. À l’âge que j’ai atteint, plus de quatre-vingt ans, j’exerce encore les fonctions d’archer arabe [une sorte de policier] sans failles. Une truie s’est échappée de chez ma fille dans le village, et on l’a signalée à la maison de Julius, un soldat. Je suis allé le trouver pour lui demander de prêter serment à propos de cette affaire, et il m’a saisi, moi, un vieillard, dans le village, en plein jour, comme s’il n’y avait pas de loi, et m’a roué de coups en présence de Nepotianus, Maurus et Ammonius, archers arabes, lesquels, choqués de me voir battre, nous ont séparés avant que je n’y perde la vie. Je suis forcé de présenter cette pétition et de demander l’arrestation de Julius pour que son comportement téméraire reçoive son châtiment. Signé: Sarapion, âgé de 84 ans. »

[voir Papyrus Graux I 4 = Sammelbuch IV 7464 (nome arsinoïte, 22 novembre 248 ap. J.-C.)]

Les frustrations de la vieillesse ne s’arrêtent pas là : au milieu du VIe siècle, c’est au tour d’un père de rejeter ses enfants qui lui ont manqué de respect.

« Proclamation de rejet, que je fais en pleine possession de mes facultés, sans aucune ruse, peur de violence, contrainte ou tromperie, en public. Et je transmets cette proclamation à mes enfants parricides (quoiqu’ils n’aient d’enfants que le nom), Dionysia, Jean, Pauline et André, que je rejette.

Alors que je croyais trouver en vous des enfants serviables en toutes choses, un réconfort pour mon âge avancé, soumis et obéissants, vous vous êtes au contraire montés contre moi, comme j’en ai fait l’expérience à travers votre conduite parricide et vos dispositions criminelles, puisque que je suis tombé gravement malade à cause de vous.

[Je vous prive de tout héritage] de quelque qualité ou quantité que ce soit, de choses de grand prix jusqu’à la valeur d’un as ou d’une obole, sauf la portion prescrite par la loi (…). Et il ne vous est plus permis de m’appeler père, dans la mesure où je vous rejette et vous abhorre depuis maintenant et pour l’éternité des temps comme des personnes qu’on rejette, des bâtards, moins estimables que des esclaves (…). »

[voir Papyrus du Caire Maspéro III 67353 (Antinoopolis, env. milieu du VIe s. ap. J.-C.)]

Bonjour l’ambiance… Que toutes les personnes âgées qui s’estiment peu respectées se rappellent que cela dure depuis plus de deux mille ans ; et que leurs enfants s’arment de patience car cela va continuer!

 

[image : un vieil homme en présence d’une courtisane ; d’après un vase attique peint par Euphronios (VI/Ve s. av. J.-C.)]

Une réflexion sur “Papy et Mamy font de la résistance

  1. Ô rage, ô désespoir! ô vieillesse ennemie!
    N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie?
    Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
    Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers?

    Les alexandrins de Don Diègue, qu’on pouvait il y a quelques années seulement, me semble-t-il, rapporter à la génération d’avant soi, voilà que peu à peu on peut s’identifier largement avec eux…Du temps a passé et la génération baby-boom devient la génération papy-boom. De même que des professionnels bien intentionnés retirent au 4ème âge le tapis sous les pieds par une insupportable infantilisation, de même on coupe aux hellénistes l’herbe sous le pied en enlevant leur légitimité aux compétences de grec. Mais il semble que, au contraire de l’herbe qui, sous les pieds du cheval d’Attila ne repoussait pas, le grec reprenne ici ou là racine.

    Certes, la résistance à la plongée dans l’oubli de la culture grecque n’est pas si dangereuse pour les défenseurs de cette culture que la résistance de la seconde guerre mondiale, où l’on risquait sa vie, comme le montre avec humour le film « Papy fait de la résistance ». Il n’en reste pas moins que, par rapport à autrefois, ceux qui connaissent du grec doivent vivre une semi-clandestinité sur le plan professionnel, car cette compétence n’est pas vraiment reconnue en pleine valeur: ils doivent la cacher plus ou moins. D’où l’utilisation d’Internet qui multiplie les lecteurs ou les commentateurs potentiels.

    Internet nous rend aussi accessibles des papyrus et ceci avec un grand confort. Il ne nous reste plus qu’à les lire, ce que la traduction facilite grandement: merci beaucoup donc! J’ai quand même une question ou une remarque à propos de τοῖς ἀποβολιμαίοις / ὡς ἀποβολιμαίους κ(αὶ νόθους) καὶ δουλοχείρονας. Il me semble que ce mot est moins une formulation juridique qu’une injure: l’injure signifiant « avorton ». Ainsi, en allemand en tout cas, j’ai déjà entendu comme injure: « Du bist ein Fehlgeburt ». Cela me semble quelque chose de ce genre ici, dans le texte de ce père. Père ou vipère?

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