Homère aujourd’hui : toujours déclamé avec passion

lectureLes poèmes épiques témoignent de récitations qui suscitaient l’émotion des auditeurs dans le monde antique. Aujourd’hui encore, les Lectures Homériques de Genève attestent la continuité du phénomène.

Dans l’univers d’Homère, l’Iliade et l’Odyssée ne se lisaient pas, elles se chantaient : des professionnels – on disait des « aèdes » – rappelaient le souvenir des exploits de héros du temps passé, en s’accompagnant d’une cithare. Leur chant suscitait l’émotion de leurs auditeurs. Poète immortel, Homère a survécu à toutes les vicissitudes et, encore aujourd’hui, des passionnés nous ramènent aux exploits d’Achille et Hector devant Troie, ou aussi aux errances d’Ulysse retournant à Ithaque.

L’Iliade et l’Odyssée font l’objet des Lecture Homériques qu’André Hurst, professeur de grec à l’Université de Genève, a instituées voici plus de dix ans. Désormais, les étudiants de grec ont repris le flambeau, attirant de nombreux participants, exécutants et auditeurs, pour une déclamation de l’une des deux grandes épopées sur 24 heures.

C’est dans le texte même de l’épopée qu’il faut aller chercher les premiers échos de l’activité des aèdes. Dans l’Odyssée, Ulysse a échoué sur les rivages de l’île des Phéaciens ; il est reçu par le roi Alkinoos et par son épouse Arété. Par prudence, il n’a pas encore dévoilé son identité à ses hôtes, et certains compagnons du roi lui cherchent des ennuis. La querelle naissante est cependant apaisée grâce à l’art d’un aède, Démodokos.

Voyons comment Homère lui-même relate cet épisode :

« Un héraut s’approcha, conduisant le fidèle aède, Démodokos, estimé de tous. Il l’installa au milieu des convives, appuyé contre une haute colonne.

C’est à ce moment qu’Ulysse, fécond en ruses, interpela le héraut. Il avait détaché de l’échine d’un porc aux dents féroces – tout en laissant la plus grande partie – un morceau de viande suintant de graisse.

‘Héraut, tiens donc, passe à Démodokos ce morceau de viande pour qu’il ait à manger. Je vais le saluer, en dépit de ma tristesse. Parmi tous les hommes qui foulent le sol de la terre, les aèdes méritent notre estime et notre respect : car la Muse leur a enseigné leurs chants, et elle aime la race des aèdes.’

Ainsi parla Ulysse, et le héraut prit le morceau de viande pour le placer dans les mains du divin Démodokos. Celui-ci l’accepta, tout content. Les autres convives, alors, allongèrent leurs mains vers les victuailles qui avaient été préparées.

Lorsque tout le monde se fut rassasié de boisson et de nourriture, Ulysse fécond en ruses prit la parole pour s’adresser à Démodokos :

‘Démodokos, je t’estime plus que tous les autres mortels. Tu as dû recevoir des leçons d’une Muse, enfant de Zeus, ou alors d’Apollon : car tu chantes de manière particulièrement bien ordonnée les malheurs des Achéens, leurs actions, leurs souffrances et leurs peines. On dirait que tu étais sur place, ou que tu l’as entendu de quelqu’un qui y était !

Allons, change de sujet et chante-nous la construction du cheval de bois qu’Épéios a construit avec l’aide d’Athéna. Ce cheval était un piège que le divin Ulysse fit introduire dans l’acropole après l’avoir rempli de soldats, lesquels ont mis à sac Ilion. Si tu me fais un récit approprié de ces événements, je dirai aussitôt à tout le monde qu’un dieu a pris plaisir à te faire don d’un chant divin.’

Telles furent les paroles d’Ulysse ; et l’aède, inspiré par un dieu, commença à exécuter son chant. Il débuta au moment où les Argiens avaient embarqué dans leurs vaisseaux bien charpentés et avaient levé l’ancre, non sans avoir mis le feu à leurs baraques. Au même moment, Ulysse et ses compagnons, cachés dans le cheval, se trouvaient déjà sur la place publique de Troie ; car les Troyens avaient introduit le cheval dans leur citadelle.

Le cheval se tenait là, et les Troyens n’en finissaient pas de palabrer, assis tout autour. Trois options se dessinaient : soit percer le bois creux avec un bronze impitoyable, soit le précipiter du haut d’une falaise, soit l’accepter comme un grand cadeau qui leur concilierait la faveur des dieux.

C’est en définitive le troisième avis qui allait prévaloir. Le destin voulait en effet que la cité soit détruite, puisqu’elle renfermait le grand cheval de bois où se cachaient tous les meilleurs soldats argiens qui allaient semer le meurtre et la mort parmi les Troyens. Et Démodokos chantait comment les fils des Achéens surgirent du cheval, quittant leur cachette, et dévastèrent la cité.

Il chantait comme chaque soldat allait ici ou là dans la ville haute, tandis qu’Ulysse, pareil à Arès, se rendait dans la demeure de Déiphobe, accompagné de Ménélas semblable à un dieu. Là en particulier, il raconta que l’on mena une lutte acharnée qui se solda par la victoire, grâce au soutien généreux d’Athéna.

Voilà ce que chantait l’aède, suscitant l’admiration de tous. Ulysse, quant à lui, se liquéfiait, laissant couler les larmes de ses paupières sur ses joues. »

[voir Homère, Odyssée 8.471-522]

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Eh oui ! Ulysse, un soldat aguerri, ne peut s’empêcher de pleurer lorsque l’aède lui rappelle l’épisode de la prise de Troie. Ces larmes vont finalement amener le héros à révéler sa véritable identité à ses hôtes.

Ce n’est pas une exagération d’affirmer que l’émotion suscitée par Démodokos auprès d’Ulysse, c’est la même émotion qui nous saisit lorsque nous entendons quelqu’un déclamer Homère aujourd’hui. L’appellation de « poète immortel » n’est pas usurpée.

Une réflexion sur “Homère aujourd’hui : toujours déclamé avec passion

  1. Espérons que ces journées homériques de Genève ont eu du succès et que les auditeurs étaient nombreux. En tout cas, bravo pour cette initiative. Des lectures publiques et faites en commun comme le montre la photo, peuvent être importantes pour faire connaître le grec, voici pourquoi.

    Ce ne sont pas seulement les critiques à l’égard des hellénistes qui poussent à donner une place de plus en plus petite au grec dans le système éducatif. En effet, contre les critiques, quand elles sont exprimées, on peut trouver des arguments. Lorsque ces critiques sont justifiées, on peut en tenir compte et tâcher de redresser la situation.

    Mais pire est le silence: on peut constater un certain silence dans la société actuelle au sujet du grec, accompagné de l’ignorance quasi totale de ce que sont cette langue et cette littérature. En effet, les décideurs actuels en politique et dans la société ont autour de quarante ou de cinquante ans. Ils sont donc nés dans les années 60 ou 70. A cette époque, l’affaiblissement du grec en tant que matière scolaire était déjà avancé. Ceci fait que les cadres actuels ne savent le plus souvent pas vraiment ce qu’est le grec – d’où parfois des idées imaginaires soit sur la difficulté de cette langue, soit sur son inutilité, bref beaucoup de préjugés et peu de réels lecteurs du grec. Cela n’aide pas à prendre des décisions favorables au grec.

    Il est donc important de ne pas laisser s’épaissir ce silence. Cette lecture publique va dans ce sens, mais aussi ce blog et ma réponse également – du moins je l’espère.

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