Le peuple peut-il commettre une bêtise ?

peupleLe peuple a toujours raison, dit-on souvent, du moins s’il est capable de corriger le tir. Un épisode célèbre de l’histoire d’Athènes trouve un écho dans l’actualité suisse.

Le peuple a-t-il toujours raison ? C’est ce qu’ont toujours affirmé avec véhémence les représentants d’un parti populiste suisse. Comme on va le voir, l’histoire athénienne confirme ce principe, pour autant que le peuple sache aussi admettre qu’il va parfois trop loin.

Mais commençons par rappeler un épisode croustillant de l’histoire suisse récente. Comme le peuple a toujours raison, autant lui demander directement son avis, en dépassant par la droite les politiciens élus par ce même peuple. Une tactique très efficace, qui a permis d’obtenir deux résultats :

Le peuple a voté, les deux initiatives ont été acceptées (la seconde d’un micro-poil), mais à chaque fois, le lendemain, le peuple avait la gueule de bois… « Et si nous avions commis une bêtise ? » Même les partisans de l’initiative du 9 février 2013, qui ne pensaient pas vraiment obtenir gain de cause, semblaient gênés du résultat car la Suisse venait de signer un bel auto-goal face à ses voisins européens. Le peuple, dans sa grande sagesse, avait cassé pas mal de vaisselle.

La question demeure donc : le peuple a-t-il toujours raison, ou peut-il commettre une bêtise ?

Or comme le peuple a toujours raison, et que l’application de l’initiative du 28 novembre 2010 ne se faisait pas assez rapidement aux yeux des populistes suisses, voici que les bons Helvètes sont à nouveau appelés aux urnes le 28 février 2016 pour se prononcer sur une initiative dite de « mise en œuvre » ! Cette fois-ci, c’est du lourd, on ne fait plus dans la dentelle. Votre voisin de 52 ans, italien né en Suisse, risque l’expulsion du pays pour une grosse infraction au code la route.

Mais là – divine surprise – le peuple suisse met le holà : 59% des citoyens renvoient les populistes à la niche, manifestant un clair désaccord avec les méthodes extrêmes qui leur sont proposées.

Le peuple a-t-il donc toujours raison ? Oui, pour autant qu’il existe un mécanisme permettant de corriger la trajectoire au cas où il tirerait trop fort sur le volant. Il ne faut tout de même pas envoyer le pays dans le décor.

Cette correction magistrale infligée aux extrémistes du pays n’est pas sans rappeler un lointain épisode où le peuple athénien, prenant une décision extrême sous le coup de l’émotion, a su aussi réajuster le tir, évitant ainsi une catastrophe que l’Histoire ne lui aurait pas pardonnée.

Nous sommes en 425 av. J.‑C. Les Athéniens, engagés dans une pesante guerre contre une coalition de cités du Péloponnèse, doivent compter sur leurs propres alliés. Parmi ces alliés figure la cité de Mytilène, sur l’île de Lesbos. Or les Mytiléniens sont las de leur grand frère athénien et voudraient sortir de l’alliance. Mais Athènes ne l’entend pas de cette oreille et tente un coup de force : Mytilène est assiégée et finit par tomber aux mains des Athéniens.

Ces derniers doivent maintenant décider de la manière de traiter les Mytiléniens : faut-il se montrer clément et effacer l’ardoise ? ou au contraire, devrait-on punir sévèrement les Mytiléniens pour l’exemple, afin d’éviter d’autres défections parmi les alliés ? C’est à l’assemblée du peuple de trancher, et l’on va voir que le peuple, qui a toujours raison, sait aussi admettre quand il a fait fausse route.

Voici donc le récit de l’historien Thucydide :

« Les Athéniens débattirent du sort à réserver aux prisonniers. Sous l’empire de la colère, ils décidèrent qu’il ne fallait pas se contenter d’exécuter ceux qui se trouvaient sur place : il fallait passer par les armes tous les Mytiléniens en âge de servir, et réduire en esclavage les femmes et les enfants. Ils leur en voulaient parce qu’ils s’étaient révoltés alors même qu’ils n’étaient pas une cité sujette comme les autres. Ils étaient aussi particulièrement remontés contre l’intervention d’une flotte péloponnésienne qui avait osé s’aventurer dans les eaux de l’Ionie pour donner un coup de main aux Mytiléniens. Pour les Athéniens, la révolte avait été préparée de longue date. Ils envoyèrent donc un vaisseau auprès de Pachès [le général commandant les troupes athéniennes à Mytilène] pour lui transmettre la décision, à savoir qu’il devait exécuter les Mytiléniens au plus vite. »

[voir Thucydide 3.36.2]

Le navire messager lève donc l’ancre, mais le lendemain, les Athéniens sont pris d’un doute : et si le peuple n’avait pas eu raison ? et s’il avait commis une bêtise ? On réunit donc l’assemblée du peuple, et l’on ouvre à nouveau le débat. Cette fois-ci, après de nombreux palabres – je vous en passe le détail – c’est le parti de la clémence qui l’emporte. Les Athéniens décident qu’il faut épargner les Mytiléniens.

Il reste cependant une difficulté : le navire message est déjà parti, et le téléphone n’existe pas encore. Il faut donc essayer de rattraper le coup :

« On se dépêcha de préparer un second vaisseau : si l’on ne rattrapait pas l’autre en quatrième vitesse, on risquait d’arriver après que la cité aurait été anéantie. Le premier vaisseau avait en effet une bonne avance d’un jour et une nuit. Les délégués mytiléniens [qui étaient sur place à Athènes] pourvurent le vaisseau de vin et de galettes d’orge et promirent de grandes récompenses si le second navire rattrapait le premier.

La traversée se fit donc à toute vitesse : les rameurs, sans quitter leurs rames, grignotaient les galettes trempées dans du vin ou de l’huile, et l’on se relaya pour ramer et dormir à tour de rôle. Fort heureusement, il n’y avait pas de vent contraire, tandis que le premier vaisseau ne se dépêchait pas pour aller accomplir une mission répugnante. Celui-ci n’arriva donc qu’avec une légère avance : Pachès avait eu à peine le temps de prendre connaissance du décret, et il était sur le point de le mettre à exécution, lorsque le second vaisseau aborda et empêcha le massacre. Les Mytiléniens échappèrent ainsi de justesse à la mort. »

[voir Thucydide 3.49.2-4]

Ouf ! les Mytiléniens sont saufs, et le peuple athénien, dans son infinie sagesse, n’a pas réalisé la bêtise qu’il se préparait à commettre. De même les Suisses, le 28 février 2016, ont démontré que, oui, le peuple a toujours raison, surtout lorsqu’il sait corriger un premier tir mal ajusté.

[image : un rassemblement de citoyens et de troupes – avec la fanfare – devant le Palais Fédéral lors de la grève de 1918]

 

3 réflexions sur “Le peuple peut-il commettre une bêtise ?

  1. Merci pour l’article. Excellent !
    Petite rectification : l’initiative « contre l’immigration de masse » date du 9 février 2014.
    Les spécialistes de l’Antiquité ne sont pas à une année près…

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  2. « Le peuple a toujours raison »: cette citation vient-elle de Jean-Jacques Rousseau? Il semble que oui, je ne la retrouve pas exactement, mais elle est peut-être dans « Le contrat social ». Si c’est le cas, il faut préciser qu’au milieu du 18ème siècle Rousseau a contribué par ses idées démocratiques à préparer la Révolution française et la chute de la monarchie et de l’aristocratie. Contre le roi et l’aristocratie en décadence parce qu’elle ne se souciait pas d’être bonne pour le peuple, mais vivait en autarcie aux dépens de celui-ci dans une grande inégalité des richesses, la vigueur populaire semblait à Rousseau plus proche d’une nature humaine qu’il idéalisait et qui n’était pas pervertie, selon lui, par la ville ni par la « civilisation ».

    Mais, choc au 20ème siècle: on a vu en Allemagne la montée du régime nazi. Or, cette montée a pris la voie légale d’élections démocratiques et ce n’est qu’après les élections que l’horreur s’est révélée, trop tard. Le peuple n’a donc pas eu raison dans ses choix électoraux et il n’a pas su prévoir ce qui suivrait: au contraire, la démocratie a été usurpée pour la prise d’un pouvoir tyrannique catastrophique. C’était dans les années 30 du siècle précédent. Mais cela laisse des traces encore de nos jours, puisqu’on peut redouter la montée des « populistes » de divers pays. Après des promesses alléchantes aux yeux d’une bonne part du peuple – mettre les étrangers hors du pays, rétablir une souveraineté nationale, rester entre soi, purs et durs -, mais qui sont trop simples et seront donc irréalisables (sans compter l’emploi bizarre d’une rhétorique de la haine), la prise du pouvoir risque d’avoir des conséquences désastreuses. Pourtant, c’est une prise du pouvoir par les voies démocratiques.

    D’où la question sur laquelle ont réfléchi Platon et Aristote: pour une société, quel est le meilleur régime? Est-ce vraiment la démocratie? Est-ce l’aristocratie? Platon penche pour une aristocratie et Aristote pour la démocratie. En Europe, nous avons beaucoup de démocraties. C’est sans doute le régime le moins mauvais. Il y a peut-être aussi une sorte d’aristocratie cachée, parmi les élus au pouvoir et il se peut qu’ils aient un peu peur du « peuple ». Les populistes, eux, n’ont pas peur du peuple, entendent ses craintes et ses besoins, mais savent aussi les manipuler pour prendre le pouvoir.

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