Les cornes des vaches suisses : Aristophane aurait bien rigolé

vacheUn comité d’initiative demande que la Confédération suisse subventionne les vaches, les taureaux, les chèvres et les boucs, à condition qu’on ne leur coupe pas les cornes. Même le comique Aristophane n’aurait pas trouvé mieux.

Les Suisses tiennent à leurs vaches et à leurs chèvres ; ils tiennent aussi au droit d’initiative, au point d’en faire un usage qui confine au grotesque.

De quoi s’agit-il ? Pour autant que 100’000 Suisses en fassent la demande dans une période de 18 mois, il est possible de soumettre une modification de la Constitution Fédérale à l’approbation du peuple et des cantons. La dernière trouvaille en la matière consiste à proposer une subvention pour nos bêtes à cornes – bovins et caprins – à la condition expresse qu’ils n’aient pas perdu leurs cornes.

Cette démarche ne vise pas à offrir un meilleur camouflage aux cocus, mais à éviter que nos bêtes ne subissent un traitement cruel : pour empêcher la pousse des cornes, il faut en effet brûler la bosse qui se profile quelques semaines après la naissance de l’animal.

Voyez la différence :

SONY DSC

hornless_cow_nbParadoxalement, l’ablation des cornes a facilité la stabulation libre, c’est-à-dire la possibilité pour la vache de se balader dans un espace ouvert, alors que dans le passé on avait tendance à parquer les animaux dans des boxes où les cornes ne provoquaient pas trop de dégâts.

Quoi qu’il en soit, le problème se situe manifestement ailleurs : la Constitution Fédérale est le texte qui règle les principes de base du fonctionnement de la Confédération. Or le peuple suisse sera vraisemblablement appelé à se prononcer pour savoir s’il faut placer dans la Constitution un article sur le statut des cornes du bétail helvétique. Heidi sera contente pour ses mignonnes petites chèvres.

Dans l’Athènes de la période classique, le peuple se réunissait chaque année pour assister à la représentation de comédies, sous le contrôle d’un haut magistrat de la cité et avec le soutien d’un riche citoyen. On rigolait bien dans la plus absolue fantaisie, tout en réfléchissant à la gestion des affaires publiques.

Aristophane, dont nous possédons onze comédies complètes, aurait adoré traiter de la question des cornes du bétail suisse. Dans Les Oiseaux, pièce mise en scène en 414 av. J.-C., le poète imagine une situation où Pisthétairos, un citoyen athénien lassé par la mauvaise gestion des affaires publiques, décide de fonder une cité nouvelle, entre ciel et terre : ce sera Coucou-les-Nuées, une ville pour les oiseaux. Le voici qui expose son plan à un oiseau, la huppe :

« Pisthétairos

Voilà : je vous propose qu’il y ait une seule cité des oiseaux. Ensuite, il faudra entourer l’air entier d’une muraille, en cercle, et tout l’espace intermédiaire. On utilisera de grosses briques cuites, comme à Babylone.

La Huppe

Oh ! géants Kébrionès et Porphyrion ! Quelle fortification impressionnante !

Pisthétairos

Et une fois que l’on aura érigé ces murailles, il faudra réclamer le pouvoir à Zeus. S’il refuse, renâcle et ne cède pas immédiatement, il faut lui déclarer une guerre sacrée et interdire aux dieux de traverser votre pays, comme ils faisaient autrefois lorsqu’ils descendaient sur terre, le membre en érection, pour s’unir d’adultère avec des mortelles telles qu’Alcmène, Alopé et Sémélé. Et s’ils viennent, on mettra leur zizi sous scellés pour qu’ils ne puissent plus les niquer ! En ce qui concerne les hommes, je vous invite à envoyer un autre oiseau pour annoncer que dorénavant, puisque les oiseaux sont au pouvoir, c’est à eux qu’il faut faire des sacrifices, et seulement ensuite aux dieux. »

[voir Aristophane, Oiseaux 550-569]

Ces récits complètement déjantés ont passablement fait rire les Athéniens, qui prenaient néanmoins très au sérieux leur participation aux spectacles comiques organisés par la cité. On pouvait rigoler, et même se moquer des dieux, mais on le faisait dans le cadre réglementé des festivals en l’honneur du dieu Dionysos.

Les Suisses, eux, n’ont pas cet exutoire. Alors, tandis que le reste de l’Europe fait face à l’arrivée massive de migrants vivant dans des conditions épouvantables, affronte les attaques odieuses de terroristes, ou encore essaie tant bien que mal de maintenir une certaine union dans ses rangs, les Suisses font rire avec leurs initiatives sur le port des cornes dans leur Constitution.

[image : une de nos amies les vaches]

 

 

 

2 réflexions sur “Les cornes des vaches suisses : Aristophane aurait bien rigolé

  1. Mais alors, s’il existe des initiatives à thème si minime, ne pourrait-on pas aussi faire une initiative pour le grec ancien, qui est quand même d’un intérêt plus élevé? Un jour, un sociologue qui occupe un poste important dans un office fédéral suisse a parlé du grec ancien avec moi (il ne m’arrive pas souvent d’échanger avec quelqu’un de haut placé) et je me rappelle qu’il m’a dit que « pour faire du grec, il faut être un hurluberlu ». Cela m’avait surprise, car moi-même, qui travaille au grec, je ne me considère pas tellement comme hurluberlue. Ou si je le suis, c’est totalement inconscient?? Seulement parce que j’aime bien Aristophane moi aussi? Et puis, la plupart des hellénistes rencontrés ressemblent quand même plus à des savants qu’à hurluberlus.

    Pour une telle initiative, sur 5 millions et plus d’électeurs suisses, il faudrait trouver 100 000 sympathisants, c’est-à-dire 1/50ème de la population. Si c’était une initiative incluant d’autres aspects de la culture, cela pourrait fonctionner. Trouver 100 000 signatures en 18 mois signifie qu’il faut trouver en moyenne 185 personnes par jour. Avec divers réseaux sociaux et associations, c’est peut-être possible. En ce moment, je n’ai pas le temps de m’engager en ce sens, mais ce serait peut-être une idée à suivre pour mieux se faire connaître.

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