Reconstruire Palmyre et oublier ?

palmyraFaut-il reconstruire rapidement les merveilles de Palmyre et tourner la page ? Maintenant que la ville est en passe d’échapper à Daech, la question se pose avec une acuité nouvelle.

Les troupes de Daech sont sur le point de perdre le contrôle sur la cité syrienne  de Palmyre. L’enjeu stratégique de cette ville d’étape au milieu du désert semble faible ; mais la portée symbolique de ce basculement n’échappe pas aux observateurs. Il s’agit en effet d’un site archéologique de première importance qui a connu ses heures les plus brillantes sous l’Empire romain, entre le Ier et le IIIe siècle ap. J.-C. Nombreux sont les visiteurs qui ont pu admirer la splendide colonnade romaine, ainsi que le temple de Baal.

Le choc a été d’autant plus grand lorsque les soldats de Daech ont fait sauter aux explosifs plusieurs des joyaux de Palmyre, en guise de provocation à l’égard de l’Occident. Or, maintenant qu’il paraît inévitable que Palmyre va échapper à l’emprise de Daech, il se pose la question de la reconstruction de ces merveilles. Un archéologue de renom, le Professeur Rolf Stucky (Université de Bâle) est intervenu dans la Neue Zürcher Zeitung à ce propos. Pour ceux qui ne goûtent pas les délices de la langue de Goethe, il suffira de retenir la mise en garde émise par l’éminent savant : on ne saurait reconstruire à la hâte les bâtiments détruits par cette bande de sauvages. Il faudrait procéder de manière méticuleuse afin de restaurer, autant que possible, les structures dans leur état original.

L’intervention de Rolf Stucky soulève cependant une autre question : faut-il vraiment reconstruire comme avant ? et ne risque-t-on pas d’oublier un peu trop vite ce qui s’est passé ? Il faudra des décennies pour que l’on puisse envisager de pardonner aux soldats de Daech le crime qu’ils ont perpétré, non seulement le saccage des bâtiments mais surtout l’assassinat répugnant de Khaled al-As’ad, archéologue octogénaire qui a tant œuvré pour préserver la beauté du site, ou encore la décapitation de soldats dans le théâtre de Palmyre. Pardonner, peut-être un jour lointain ; mais oublier ?

Les Grecs ont été confrontés à un problème en partie similaire lors des Guerres Médiques qui ont opposé la Grèce à la Perse dans les années 490-479 av. J.-C. En 480, les Perses s’emparent d’Athènes, incendiant la ville et ses splendides sanctuaires. On pourrait évidemment objecter que ce saccage constituait une mesure de rétorsion pour l’incendie des temples de Sardes, en Asie Mineure, lors du passage des Athéniens et des Érétriens en 498. Quoi qu’on puisse en penser, les Athéniens ont peu apprécié que les Perses anéantissent leurs plus beaux monuments en 480. Une année plus tard, les guerres médiques sont sur le point de se conclure par une victoire terrestre écrasante des troupes grecques sur les restes de l’armée perse. À cette occasion, les soldats grecs qui étaient sur le point d’engager le combat à Platées, en Béotie, auraient prêté un serment dont les paroles nous ont été rapportées par Lycurgue, un orateur athénien du IVe siècle :

« Je ne placerai pas ma vie au-dessus de la liberté, et je ne ferai pas défaut à mes chefs, qu’ils soient vivants ou morts, mais j’accorderai les honneurs funèbres à tous les alliés tombés au combat. Une fois que je l’aurai emporté à la guerre sur les barbares, je ne saccagerai aucune des cités qui se sont engagées à combattre pour le salut de la Grèce ; quant à celles qui ont pris le parti de la puissance barbare, je leur infligerai à toutes le paiement d’un tribut. Et les sanctuaires qui ont été incendiés et démolis par les barbares, je n’en reconstruirai absolument aucun, mais je ferai en sorte de laisser pour nos descendants une trace de l’impiété commise par les barbares. »

[voir Lycurgue, Contre Léocrate 81]

Lorsque les Grecs ont envisagé la reconstruction de leurs sanctuaires, ils se sont donc refusés à les restaurer dans leur état original : il fallait que l’acte monstrueux accompli par les Perses reste visible, sous une forme ou une autre, pour les générations suivantes, afin d’éviter que cet acte ne tombe dans l’oubli.

Lorsque l’on pourra songer à remonter les monuments de Palmyre, il faudra certes suivre la recommandation de Rolf Stucky et éviter de reconstruire dans la hâte pour créer un Disneyland importun. Mais le plus important sera de laisser une trace, pour que les événements de 2015 ne tombent jamais dans l’oubli.

5 réflexions sur “Reconstruire Palmyre et oublier ?

  1. Pas de problème pour moi pour lire l’article de la NZZ comme celui de la Nuit Antique de Genève la semaine dernière. En revanche, de mon côté de lectrice, le lien menant à l’Anthologie Palatine la semaine dernière ou à Lycurgue à présent n’est pas actif et je n’ai ainsi pas accès à l’extrait en grec ancien. Or, je trouve un grand intérêt à votre blog d’avoir un lien actif menant directement à quelques lignes de grec ancien: la longueur choisie est aussi très bien vue (en tout cas pour moi). Et par principe, je lis toujours le grec ancien avant de poster un commentaire. Alors si vous pouvez activer ces liens, merci d’avance.

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  2. Le lien vers les textes de l’Anthologie Palatine n’est pas activé car cet ensemble ne figure pas encore sur le site des Hodoi Elektronikai http://hodoi.fltr.ucl.ac.be/concordances/intro.htm Les personnes qui souhaitent consulter ces textes devraient donc se reporter à l’édition des la Collection des Universités de France (= Belles lettres), qui n’est malheureusement pas accessible en ligne. Je rappelle cependant que les traductions que je vous fournis sur le blog sont toujours les miennes.

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  3. Post scriptum: même remarque pour Lycurgue, lui aussi absent des Hodoi Elektronikai. Ce site des Hodoi Elektronikai est très utile parce qu’il vous donne un accès direct au texte original des principaux textes de la littérature grecque, avec une traduction française en regard. Les traductions sont le plus souvent un peu dépassées car il s’agit de publications tombées dans le domaine public (donc: postérieures à la mort du traducteur d’au moins 70 ans).

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  4. Merci beaucoup pour vos réponses. Je comprends mieux pourquoi les liens ne sont pas activés: ce n’est pas possible pour ces textes-ci. Merci aussi pour vos traductions plus modernes que celles des Hodoi Elektronikai.
    Voici comment je lis le texte grec, lorsque le lien est activable: je lis d’abord votre article en français pour connaître le contexte général – intéressant – d’un thème mettant en rapport événements actuels et grec ancien. Puis, je me reporte au texte grec, car la lecture du grec est pour moi une priorité. Je ne me sers de votre traduction ou de celle, plus ancienne, qui est en regard du texte grec dans les Hodoi Elektronikai, que lorsque je rencontre une difficulté à la lecture du grec. La lecture de la traduction du passage difficile m’aide quasiment toujours à débloquer le problème, le plus souvent ponctuel, de compréhension du grec que j’avais. Ainsi, je comprends ce passage de grec sans avoir ouvert de dictionnaire (dictionnaire très utile dans d’autres cas, évidemment).

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  5. Suite de la réflexion:
    Grâce au site Hodoi Elektronikai, mais aussi à perseus.tufts.edu ou bien à gutenberg.org (choisir: Greek, mais attention, tout est adapté en katharevousa, car les droits d’auteur sont tombés dans cet aspect de la langue grecque) et à grâce à d’autres sites encore, l’accès à des textes de grec ancien est, de nos jours, ouvert à tous sans abonnement, 24/7, en tous lieux où Internet est disponible: c’est évidemment un avantage et une démocratisation de ces textes.

    Reste quand même un problème pour qui serait intéressé à lire le grec ancien de ces sites: ces sites ne sont pas didactisés, c’est-à-dire qu’ils ne comportent pas d’aide pour s’approprier la langue grecque ancienne. Ainsi, même si des collections entières sont maintenant à portée de main de tout un chacun à tout moment, la compréhension des textes n’est pas assurée.

    Tout de même, sur le site swisseduc.ch, par exemple, on trouve des textes de divers auteurs grecs anciens qui sont didactisés: les mots difficiles sont traduits (en allemand!), les textes sont présentés par une brève introduction, il y a des photos, des plans, des notices explicatives. De cette façon, l’accès à la lecture du texte grec est plus facile, mais la lecture restera quand même très ardue pour des autodidactes. La médiation d’un enseignant est, en général, nécessaire pour apprendre le grec.

    Mais, au fond, à quoi bon faire l’effort de lire un texte grec lui-même, si on dispose de bonnes traductions? C’est un argument souvent entendu. En fait, une traduction, même faite soigneusement, même précieuse pour qui n’a pas le temps d’apprendre le grec, perd quand même en saveur, en vigueur, par rapport au texte original. La traduction – sinon, elle ne vieillirait pas -, est toujours adaptée à l’esprit d’un temps donné. Le texte de grec ancien, lui, s’il est parvenu jusqu’à nous, c’est qu’en raison de ses qualités, il a pu traverser les siècles, résister aux modes, aux courants intellectuels variés, aux événement de l’Histoire et toujours plaire à l’un ou à l’autre. Or, il est très gratifiant d’être soi-même au contact d’un texte si ancien, par-delà tous les interprètes précédents et d’écouter l’écho de ce texte en soi-même. En fait, c’est ainsi que se fait la formation au grec, sur un principe de la Renaissance: le retour au texte lui-même. Et je trouve que ce principe est toujours solide et intéressant, même si notre époque, sans doute un peu arrogante et trop sûre que seules les innovations (informatiques? techniques?) ont de la valeur, n’y accorde pas beaucoup d’importance.

    Pour Palmyre, ce serait bien de la reconstruire un jour. Cela ne me semble pas synonyme d’oubli, mais plutôt de vitalité face aux horreurs qui se sont produites. Finalement, on oublie déjà bien d’autres lieux, comme Pompéi, qui, paraît-il, est en train de s’abîmer, ainsi que bien d’autres beautés architecturales italiennes, baroques, pour lesquelles il faudrait de l’argent et de l’huile de coude. Mais aussi longtemps que tant de Syriens sont en fuite, réfugiés qu’on ne sait pas très bien comment loger, comment intégrer etc., il est sans doute prématuré de rebâtir Palmyre.

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