Envoyez ma femme en prison à ma place !

prison_nbUn homme finit en prison, poursuivi par le propriétaire du terrain qu’il a pris en location. Pour recouvrer la liberté, il propose que sa femme le remplace.

Que l’on se rassure : un tel comportement n’aurait plus cours de nos jours puisque les hommes sont devenus de parfaits gentlemen, aimables, prévenants et pleins d’égards envers leurs épouses ou leurs compagnes. L’histoire qui suivra, bien que véridique, date d’un temps reculé. On ne saurait imaginer qu’elle puisse se reproduire aujourd’hui.

Kallippos écrit à Zénon, l’intendant d’un vaste domaine agricole au IIIe s. av. J.-C. La lettre suggère que Zénon lui a loué un terrain, mais que Kallippos n’a pas été en mesure de payer le prix de la location, et qu’il a par conséquent fini en prison.

Voyons donc le texte de la lettre, tel qu’il nous a été préservé par un papyrus :

« À Zénon, de la part de Kallippos.

Toi, tu dors sans t’inquiéter que je sois en prison !

Tu devrais te soucier de votre bétail : sache que, si les chèvres de Démétrios restent ici, elles vont mourir ; car le chemin qui descend vers les pâturages suffit à les démolir.

Tu devrais aussi te soucier du fourrage qui a été fauché à Senary, et éviter qu’il ne soit perdu : car le profit que tu en tireras n’est pas négligeable. Je suppose qu’il doit y en avoir pour 3000 bottes.

Je t’en prie et t’en supplie, ne m’abandonne pas en prison ! J’ai suffisamment souffert depuis que j’ai été arraché du terrain que j’ai pris en location, alors que je te faisais confiance.

Depuis que j’ai été emmené, tu as subi des pertes considérables. Et le bétail que j’ai acquis depuis que je suis venu chez vous a été pillé par les bergers depuis que l’on m’a emmené.

Si cela te convient, je te laisserai mon épouse en prison à ma place jusqu’à ce que tu examines les accusations portées contre moi.

Je te souhaite de prospérer. »

[voir Papyrus Michigan I 87 (Moyenne Égypte, nome arsinoïte, milieu du IIIe s. av. J.-C.)]

Kallippos recourt à une vaste palette d’arguments : d’abord, le maintenir en prison va contre les intérêts de Zénon, puisque Kallippos assure la gestion de troupeaux et de terres agricoles. Ensuite, Kallippos a déjà passablement souffert de son séjour en prison et mérite un geste de clémence.

Mais ce qui devrait nous surprendre, c’est l’offre que Kallippos formule en dernier lieu : s’il faut garder quelqu’un en prison comme garantie, il est prêt à fournir son épouse qui pourra le remplacer tandis qu’il s’occupe des affaires dont il a la charge. La lettre ne précise ni si Madame a été consultée, ni si Zénon a accepté la proposition. On en viendrait à souhaiter que Kallippos ait été laissé à croupir en prison pour un bon moment, ce qui lui aurait permis de réfléchir à son attitude.

Fort heureusement, tout cela, c’est de l’histoire ancienne. De nos jours, un homme ne ferait jamais une telle proposition.

[image: lettre sur papyrus, Kallippos à Zénon, collection de l’Université d’Ann Arbor Michigan]

Une réflexion sur “Envoyez ma femme en prison à ma place !

  1. Les papyrus qui se présentent comme sur la photo sont très difficiles à lire, mais la préparation qui a déjà été faite pour la lecture les rend beaucoup plus abordables.
    Mis à part le fait qu’il propose sa femme comme garantie en échange de lui-même, l’homme en question a l’air très consciencieux en ce qui concerne son travail. Il est soucieux de conserver les chèvres, de garder le fourrage dont il connaît la quantité exacte, de préserver le bétail. Il est dans une grand inquiétude de faire des pertes; probablement qu’il n’est pas très riche et que toute perte de récolte ou d’animal représente un grave dommage pour lui, voire une angoisse qui se mêle à la demande, plus intéressée, de sortir de prison.

    Il écrit en employant ε au lieu de η, η au lieu de ε, ου au lieu de ο, ω au lieu de ο et même ο au lieu de ω, sans compter le iotacisme dont il y a plusieurs signes. Cela montre un flottement soit dans sa perception de la longueur des voyelles, soit dans sa connaissance de l’orthographe. Au contraire, pour les consonnes, il y a peu de différences avec le grec attique (ζ au lieu de σ, par exemple, ce qui est peu).
    Pour ἐπικ̣ωιμ̣[αῖ], je pense qu’il faut traduire par une 1ère personne du singulier, justement parce que les consonnes et la terminaison en – μ̣[αῖ] semblent sûres dans ce texte. Mais y a-t-il là aussi un changement de voyelle et faudrait-il lire ἐπικειμαι avec un sens comme « je suis là allongé (à ne rien faire) » ou bien « je suis enfermé derrière les portes »? De toute façon, il y a un lien de sens entre κεῖμαι et κοιμάω.

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