Mis sous écoute par les magistrats de Sparte

L0025675 Kircher, A., "Phonurgia nova...", eavesdroppingLes Suisses s’apprêtent à voter sur un renforcement des mesures de surveillance policière. Le procédé est ancien : les magistrats de Sparte procédaient à des écoutes secrètes au Ve siècle av. J.-C.

Face à un sentiment généralisé d’insécurité, les autorités suisses ont décidé de légiférer : il s’agit de mettre en place les bases légales permettant à la police d’étendre ses investigations dans des domaines nouveaux. La nouvelle Loi sur le renseignement sera soumise au référendum du peuple le 25 septembre 2016. Ainsi, nos gardiens de la paix pourront, si la nouvelle loi est acceptée, poser des micros dans des lieux privés ou s’introduire dans l’ordinateur de particuliers pour surveiller des activités considérées comme suspectes ; autrement dit, si la sécurité intérieure ou extérieure est considérée comme étant menacée, ou si des intérêts nationaux d’importance sont mis en péril.

La nouvelle loi suscite évidemment la controverse. Les défenseurs des libertés civiles voient en effet se réaliser le programme décrit par George Orwell dans 1984 : il ne sera bientôt plus possible d’interagir avec autrui sans courir le risque d’être surveillé par une instance policière. Des garde-fous existent, certes, mais la structure que l’on met en place pourrait facilement être pervertie par des personnes peu soucieuses de l’État de droit.

Surveiller des suspects à leur insu : quel magistrat n’a pas un jour rêvé d’avoir cette faculté ? Au lendemain des guerres médiques, qui ont opposé les cités grecques à l’empire perse, les autorités de Sparte ont dû prendre des précautions contre l’un de leurs plus illustres sujets. Le général Pausanias, commandant en chef de l’armée qui a écrasé l’infanterie perse à Platées en 479, s’est laissé emporter par son orgueil. L’historien Thucydide nous apprend que Pausanias, fier de sa victoire, aurait tenté une alliance secrète avec Xerxès, roi des Perses : il aurait proposé de lui livrer la Grèce ; en échange, il aurait épousé la fille du roi.

La rumeur court, mais les magistrats spartiates manquent de preuves pour confondre un général encore auréolé du prestige de sa victoire à Platées. Un serviteur de Pausanias le trahit et remet une lettre compromettante entre les mains des autorités. Il n’a pas vraiment le choix car la lettre contient aussi un ordre visant à faire supprimer ce même serviteur. C’est alors que les éphores – les plus hauts magistrats de la cité – décident de placer Pausanias littéralement sous écoute. Le téléphone n’existe pas encore, mais on imagine le stratagème suivant.

« Une fois que le serviteur eut montré la lettre aux éphores, ils furent désormais plus convaincus. Cependant, ils voulaient encore entendre de leurs propres oreilles un aveu de la bouche de Pausanias. Ils conçurent donc un stratagème par lequel le serviteur se rendit en suppliant au Cap Tainare [à l’extrémité sud du Péloponnèse, où se trouve un sanctuaire de Poséidon]. Il y monta une cabane en deux parties séparées par une cloison, et il dissimula quelques éphores à l’intérieur. Pausanias vint le trouver et lui demanda le motif de sa supplication.

Les éphores, eux, entendaient tout clairement : le serviteur lui reprochait le contenu de sa lettre et lui détaillait tout le reste point par point ; en le servant dans ses contacts avec le roi de Perse, il ne l’avait jamais compromis, mais il se trouvait récompensé par la mort, tout comme de nombreux autres de ses serviteurs. Pausanias reconnut les faits. Pour l’instant, il voulait éviter que son serviteur ne reste sur sa colère. Il lui donna des garanties pour qu’il puisse ressortir du sanctuaire et lui demanda de se mettre en route au plus vite afin d’éviter de faire rater l’affaire.

Les éphores entendirent clairement (les déclarations de Pausanias) et s’en allèrent. Ils étaient désormais sûrs de leur coup et se préparèrent à le faire arrêter en ville. »

[voir Thucydide 1.133]

La série policière ne s’arrête pas là : en effet, il y a une taupe parmi les éphores. Un informateur bienveillant balance l’information à Pausanias, qui parvient à échapper à l’arrestation. Il se réfugie dans un autre sanctuaire, en ville de Sparte, d’où les éphores ne parviennent pas à le déloger. Ils l’assiègent et l’affament ; au moment où il va rendre son dernier soupir, ils parviennent à l’extirper du sanctuaire, évitant ainsi de souiller les lieux par la présence d’un mort.

Était-il nécessaire de placer Pausanias sous écoute ? On pourrait hurler à l’abus d’autorité et dire que les éphores ont voulu piéger un général qui ne demandait qu’à préserver sa vie privée. Les défenseurs d’une approche légaliste rétorqueraient que les Spartiates n’ont utilisé les écoutes que pour confirmer un  soupçon déjà bien étayé par la présence d’une lettre compromettante. Il n’existe pas de solution simple à ce dilemme.

Les Suisses devront néanmoins se prononcer sur la question : veulent-ils, au nom de la sécurité, élargir le mandat qu’ils accordent à leurs services de police, ou au contraire souhaitent-ils préserver la sphère privée ?

[image : Phonurgia nova]

3 réflexions sur “Mis sous écoute par les magistrats de Sparte

  1. « Les murs ont des oreilles »

    Beaucoup d’expressions françaises (mais aussi anglaises, allemandes etc.) proviennent de textes de l’Antiquité. Il serait intéressant de vérifier si l’expression « les murs ont des oreilles » a pour origine ce texte de Thucydide, racontant l’histoire de la construction de cette cabane, où les éphores écoutent en secret Pausanias et le serviteur.

    En tout cas, l’expression est encore employée en français pour dire que, quand on veut communiquer quelque chose à quelqu’un secrètement, il vaut mieux aller dehors et parler sans témoins. En effet, les murs d’une construction, ne serait-ce que par la présence d’autres personnes et même sans l’existence du téléphone, ne sont jamais totalement fiables, car il peut toujours y avoir à l’écoute une personne malveillante. C’est la même chose sur Internet, d’où la prudence et la saine méfiance nécessaires.

    Ceci dit, si on en croit les légendes grecques, même la nature n’est pas discrète, et il ne sert à rien d’aller dehors pour éviter « les murs qui ont des oreilles »: dans l’histoire du roi Midas, ce sont les roseaux qui ont répété à tous que « le roi Midas a des oreilles d’âne ». Donc, avec ou sans technique de télécommunications, à l’intérieur ou à l’extérieur, il semble que la confidentialité totale soit impossible!

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