Si Hannibal avait disposé du tunnel du Gothard…

Tunnel_de_base_du_Gothard_nbAvec le nouveau tunnel du Gothard, Hannibal et ses éléphants auraient peut-être battu les Romains. Et si nous étions ainsi devenus les migrants du XXIe siècle ?

On vient d’inaugurer en grande pompe le nouveau tunnel de base du Gothard, ouvrage colossal qui permettra à des trains de foncer sous les Alpes pour relier l’Allemagne à l’Italie. Avec ses 57 kilomètres, il s’agit du plus long tunnel ferroviaire du monde.

À cette occasion, le dessinateur de presse Patrick Chappatte a publié un superbe dessin où l’on voit le général Carthaginois Hannibal débouler du tunnel sur ses éléphants, à la stupeur du comité d’inauguration.

Ce dessin humoristique soulève indirectement la question des rapports entre le nord et le sud. Si l’expédition d’Hannibal s’est soldée par une défaite, on peut dire que les Romains ont eu chaud car ils ont failli perdre la guerre contre le général Carthaginois.

Commençons par rappeler les contours de l’histoire telle qu’elle s’est déroulée. Ensuite, nous nous prendrons à rêver et imaginerons ce qui se serait passé si Hannibal, disposant du nouveau tunnel du Gothard, avait pu introduire ses éléphants en Italie sans difficultés.

Tout commence quelques temps avant l’année 218 av. J.-C. Hannibal est un Carthaginois ; autrement dit, il vient de la région correspondant aujourd’hui à la Tunisie. Les Carthaginois ont mis la main sur les régions à l’ouest, et ils sont passés en Hispanie, c’est-à-dire en Espagne. C’est de là qu’Hannibal lance une puissante armée qui va devoir franchir les Alpes pour déferler sur l’Italie. Pour soutenir ses soldats dans les combats, il dispose d’une quarantaine d’éléphants qui devaient faire l’effet d’un char d’assaut contre un soldat d’infanterie.

On connaît par l’historien grec Polybe le récit de cette audacieuse expédition ; et Tite-Live a adapté l’histoire en latin. Sans entrer dans le détail, disons que le passage des Alpes s’avère être une entreprise très difficile, aussi bien pour les hommes que pour les bêtes : l’armée compte de nombreux animaux de transport, mais aussi les encombrants pachydermes.

Voici deux passages, tirés des Histoires de Polybe, pour illustrer le genre de tracas auxquels Hannibal est confronté.

« Cependant ils supportèrent cette épreuve parce qu’ils étaient désormais habitués à de telles difficultés. Ils parvinrent à un endroit qu’il était impossible de faire passer aux éléphants et aux bêtes de somme à cause de son étroitesse : un glissement de terrain s’était produit précédemment sur une longueur d’un stade et demi [env. 300m.], et un autre s’était déclenché plus récemment. L’armée perdit à nouveau son ardeur et se laissa décourager. »

[voir Polybe 3.54.7]

Et plus loin :

« Les hommes ne parvenaient pas à percer la couche supérieure de la neige. Ils tombaient et voulaient s’appuyer sur leurs genoux ou leurs mains pour se redresser ; et alors ils glissaient encore plus sur tous ces points d’appui car la pente était très raide. Quant aux bêtes, lorsqu’elles tombaient, elles crevaient la couche supérieure de neige en essayant de se relever, et elles restaient là, avec leur chargement, comme congelées par le poids et par le froid mordant de la neige plus ancienne. »

[voir Polybe 3.55.4-5]

On imaginerait facilement Hannibal s’exclamer : « Ah ! Si seulement j’avais pu passer par un tunnel sous les Alpes ! » Ce ne sera pas le cas et les éléphants ne survivront pas à l’épreuve : épuisés, refroidis, seuls quelques survivants pourront participer à une bataille sur le versant italien en 218, puis ils disparaîtront tous. Hannibal, privé de sa Panzerdivision, parviendra néanmoins à battre les Romains à deux reprises, avant de s’enliser dans une guerre qui durera plus de quinze ans. Il perdra finalement la guerre contre les Romains, sur sol carthaginois, en 202.

Mettons-nous maintenant à rêver un peu : et si Hannibal avait eu le tunnel du Gothard ? Ses éléphants, au lieu de s’épuiser sur les sentiers de montagne des Alpes, arrivent maintenant tout frais sur sol italien après un voyage confortable d’une petite demi-heure. Reposés, ils supportent mieux le froid et la fatigue et Hannibal arrive ainsi à les conserver tout au long de sa campagne. Il parvient à prendre Rome sans trop de peine et instaure un commandement carthaginois dans la ville.

La botte italienne se trouve maintenant soumise à l’Afrique du Nord. Les Carthaginois sont dans une position idéale pour prendre la Grèce en tenaille. Rapidement, ils établissent leur commandement sur tout le pourtour de la Méditerranée. Les peuples soumis adoptent le culte du dieu Moloch, qui s’établit si fermement qu’il fait barrage au christianisme montant. Lorsqu’un certain prophète quitte La Mecque en 622 pour se réfugier à Médine, ce bref épisode est lui aussi terrassé par la puissance de Moloch.

Dans l’intervalle, l’Europe du nord a aussi succombé à la puissance carthaginoise. Bien des siècles plus tard, les Helvètes, devenus suisses, continuent de reconnaître Moloch, tout en se demandant s’ils n’auraient pas préféré un dieu un peu moins terrifiant. Ils voient régulièrement sortir de leur tunnel des touristes carthaginois venus visiter les contrées exotiques du nord de l’Europe. Ces touristes, sûrs de leur pouvoir, de leur culture et de la force de leurs dinars, considèrent les Suisses avec un mélange de condescendance et de crainte : car ils voient bien que ces mêmes Suisses ne rêvent que d’une chose, passer le tunnel en passagers clandestins et obtenir un visa pour Carthage, où ils trouveront du travail au noir.

L’histoire d’Hannibal nous rappelle que notre destin tien à bien peu de choses. Quelques éléphants dans un tunnel auraient pu changer la face du monde.

[image : vue de l’intérieur du tunnel de base du Gothard]

3 réflexions sur “Si Hannibal avait disposé du tunnel du Gothard…

  1. Ce monde à l’envers, avec pour charnière le Gothard, montrant des comportements inverses des réalités actuelles entre le nord et le sud de l’Europe, et confondant à dessein monde ancien et monde moderne, quelle jolie page poétique!

    Par rapport à un avion, une voiture, un bateau ou un train, l’éléphant est un moyen de transport incomparablement plus écologique, mais il n’est pas confortable: un éléphant, ça tangue énormément et ça ne va pas vite. De plus, l’éléphant n’est pas fait pour notre climat: ces pauvres éléphants d’Hannibal ont été décimés dans les Alpes! Le cheval, en revanche, autorise des transports si ce n’est confortables, du moins effectifs et c’est un animal adapté à notre environnement. Dans l’Antiquité, les hommes essentiellement pratiquaient l’équitation, tandis que de nos jours, où le cheval est utilisé pour les loisirs, ce sont surtout les jeunes femmes qui sont des cavalières. Pour cette raison, un extrait du Traité d’équitation de Xénophon pourrait certainement intéresser lectrices – et lecteurs -, mais apparemment ce texte n’est pas dans les Hodoi elektronikai.

    Pour en revenir à mon petit voyage en Grèce, en voyageuse solitaire, il s’est très bien passé. Si j’avais pu, je l’aurais prolongé, mais il me fallait revenir rapidement sur mon lieu de travail surtout – qui n’est pas en Grèce. Je suis prête à repartir sans accompagner ni emmener personne, non que je sois misanthrope, mais parce que c’est la seule façon de parler aussi souvent grec que possible. ‘Είστε Ελληνίδα;’, « Vous êtes Grecque? » est une question qu’on m’a posée plusieurs fois et la question m’a emplie de fierté. Non que je parle sans fautes ni que je souhaite la nationalité grecque, mais au moins, le niveau de langue atteint fait que des Grecs s’interrogent (étant donné que de nombreux Grecs de la diaspora parlent eux aussi avec un accent et avec des fautes). Il faut dire également que les Grecs se demandent pourquoi d’autres que des Grecs apprendraient leur langue, dans cette période de crise économique: quelle motivation, à moins d’être grec? En fait, mon idée était qu’en apprenant le grec moderne, je pourrais acquérir des automatismes de vocabulaire et de grammaire permettant de lire plus facilement le grec ancien et je crois que cela fonctionne pour moi. Naturellement, l’intégration et le voyage en Grèce en sont grandement facilités.

    Tout de même, très certainement, la crise du pays grec retentit sur les études de grec ancien dans le reste de l’Europe. Et inversement aussi: on étudie trop peu le grec ancien, alors que de telles études pourraient être une aide à la Grèce et présenter, de nos jours, un aspect de solidarité. Les étudiant-e-s de tous pays veulent évidemment des débouchés, une réussite professionnelle. Or, la Grèce actuelle ne présente pas un modèle de réussite comme le nord de l’Europe. « Pourquoi étudierais-je la langue d’un pays en échec? » est une remarque entendue à Athènes (en français!).

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