Prends garde au loup !

loupLongtemps pourchassé, le loup revient dans nos montagnes, réveillant d’anciennes peurs.

Dans tout l’arc alpin, on observe un retour du loup. Alors qu’il avait été complètement éradiqué par les chasseurs, divers programmes de réintroduction du canidé ont permis de développer de nouvelles meutes en Italie, en Suisse, en France et dans plusieurs autres pays d’Europe. Et la cohabitation se passe parfois bien.

Cela ne se fait cependant pas sans difficultés. Non seulement les bergers s’inquiètent de voir leurs troupeaux de moutons décimés par le féroce animal, mais les habitants des régions alpines montrent peu d’empressement à répéter l’expérience du Petit Chaperon Rouge avec leurs propres enfants. On veut bien lire l’histoire, écrite par Charles Perrault en 1697, mais pas servir son gosse en dessert à la bête…

Ce serait cependant oublier l’expression proverbiale « l’homme est un loup pour l’homme », dont on trouve la première trace dans une pièce du dramaturge latin Plaute.

Derrière le loup se cache parfois un homme, comme on va le voir dans un extrait d’un roman grec écrit entre le IIe et le IIIe siècle de l’ère chrétienne. L’histoire de Daphnis et Chloé, produite par Longus, peut se résumer brièvement ainsi : Chloé, une pure et tendre jeune fille, grandit à la campagne sur l’île de Lesbos. Elle tombe amoureuse du beau Daphnis, qui vit lui aussi loin de la ville. Mais tous les deux ignorent les choses de l’amour. Daphnis perd son pucelage grâce à une femme d’âge mûr (nous en reparlerons peut-être dans une autre édition de ce blog), ce qui lui permet de montrer à Chloé comment tout cela fonctionne. En définitive, il s’avère que les deux jeunes gens sont issus de très bonnes familles citadines. Ils retournent donc à la ville et se marient.

Mouais… et le loup dans tout ça ? Le loup, c’est un rival, Dorcon, qui – lui aussi – trouve Chloé à son goût. Il croquerait bien la petite, mais ses tentatives pour obtenir la jeune fille par des moyens réguliers se soldent par un cuisant échec : trop maladroit, pas assez beau, il ne fait pas l’affaire. C’est alors que Dorcon décide d’enlever la fille en se déguisant en loup !

« C’était la seconde tentative infructueuse de Dorcon, qui avait perdu de bons fromages dans l’opération. Il se décida donc à kidnapper Chloé lorsqu’elle se trouverait seule. Il avait observé que, en alternance, un jour Daphnis le jour suivant Chloé amenait le troupeau à l’abreuvoir. Or voici qu’il inventa une ruse digne d’un berger.

Il prit la peau d’un grand loup qui avait été autrefois encorné par un taureau et tué au combat. Il s’en couvrit le corps en laissant la peau pendre jusqu’à ses pieds. Les pattes de devant recouvraient ses mains, tandis que les pattes de derrière allaient jusqu’aux talons. La gueule béante lui entourait la tête comme le casque d’un soldat en armes.

Ainsi transformé – autant que possible – en bête sauvage, il se rendit vers la source où se désaltéraient les chèvres et les moutons après avoir brouté. La source se trouvait dans un creux du terrain ; elle était rendue très difficile d’accès par des épines, des ronces, des genévriers au ras du sol et des chardons. Il était donc tout à fait plausible qu’un loup de cache précisément là.

Dorcon se mit en embuscade dans ce lieu pour épier le moment où les animaux allaient s’abreuver. Il espérait beaucoup que, dans son accoutrement, il ferait peur à Chloé et pourrait lui mettre le grappin dessus.

Un moment passe, et voici que Chloé fait descendre son bétail vers la source, laissant derrière elle Daphnis, occupé à couper du feuillage vert pour les cabris au pâturage. Les chiens, chargés de surveiller les moutons, suivent derrière les chèvres. En bons chiens, ils reniflent. Et voici qu’ils repèrent Dorcon alors qu’il bouge pour ravir la jeune fille !

Ils poussent des aboiements aigus, comme il se doit lorsqu’ils rencontrent un loup. Sous le coup de l’attaque, Dorcon n’a même pas le temps de se relever : ils l’entourent et lui plantent les crocs à travers la peau.

Dorcon, qui a honte qu’on ne le découvre, se blottit tout silencieux dans le bosquet. Quant à Chloé, dès qu’elle voit ce qui se passe, elle est troublée et appelle Daphnis à son secours. Et les chiens, eux, déchirent d’abord la peau de loup, puis s’en prennent au corps de Dorcon. Celui-ci pousse de grands glapissements et demande en suppliant l’aide de la jeune fille, ainsi que de Daphnis qui est enfin arrivé.

On rappelle les chiens avec les signaux habituels, on les calme, on amène Dorcon vers la source (il a des morsures sur les cuisses et les épaules), on lui nettoie ses plaies là où les crocs se sont plantés, on lui fait un emplâtre à partir de l’écorce verte d’un orme, et on le lui applique. »

[voir Longus, Daphnis et Chloé 1.20-21]

Tout est bien qui finit bien : Dorcon le faux loup s’en sort avec quelques morsures de chiens. Quant à Daphnis et Chloé, ils sont tellement innocents qu’ils n’ont rien compris. Ils soignent le pauvre Dorcon, qui peut repartir toujours aussi frustré. Mais ses jours sont comptés : peu de temps après, ce sont des brigands qui lui font la peau. Blessé mortellement, il obtient tout de même un baiser de la belle avant de rendre son dernier soupir.

En définitive, laissons les loups être des loups, laissons les chiens garder les troupeaux, et la cohabitation devrait être possible. Le Petit Chaperon Rouge n’a rien à craindre.

[image de Gustave Doré (1867) pour une édition des Contes de Perrault]

Une réflexion sur “Prends garde au loup !

  1. Dans un bulletin de l’association Hellasfreunde (www.hellasfreunde.ch), j’ai lu, il y a quelque temps, un article disant que le loup est revenu en Grèce, en passant, je crois, par la Macédoine. L’article comparait la Suisse et la Grèce et disait qu’un éleveur suisse qui perd une bête à cause d’un loup est indemnisé, tandis qu’un éleveur grec doit payer de sa poche la bête perdue, ce qui fait que la réintroduction du loup dans la nature, à l’heure actuelle, n’est pas vraiment appréciée en Grèce. Voilà pour le réalisme.

    Et pour le romanesque: Dorcon, qui a échoué de plusieurs façons dans sa rivalité avec Daphnis pour obtenir Chloé, en a assez: il décide d’agresser Chloé, c’est le passage à une sexualité brutale et c’est alors qu’il prend le déguisement d’un loup. Et la femme qui initie Daphnis à la sexualité (mais non à l’amour) s’appelle Lukainion, alors qu’en grec, « louve » se dit « lukaina ». Lukainion veut donc dire « louvette ». Lukainion est jeune, mais elle a un vieux mari peu satisfaisant et c’est certainement pour cela qu’elle s’accorde du plaisir avec l’adolescent Daphnis. Si l’on connaît aussi l’expression française « avoir vu le loup » et l’acception du mot « louve » pour désigner une femme facile, il n’est pas besoin d’être psychanalyste pour voir que ces liens avec le loup sont en rapport avec la sexualité. Même chose pour le Petit Chaperon Rouge, qui doit faire attention quand elle se promène seule dans les bois.

    Ceci dit, puisque le blog est un blog de découverte des textes grecs, on peut tout à fait recommander ce roman pour découvrir le grec, au moins par extraits. D’abord, ce roman est court (100 pages), mais surtout, il est charmant, même si ce que je viens d’écrire dans le paragraphe précédent ne rend pas compte de son charme. La langue est assez simple: évidemment, il faut apprendre du vocabulaire, mais la syntaxe ne pose pas de problème. La construction du roman est, elle aussi, simple, car elle suit l’ordre chronologique: un printemps (et ce qui s’y passe), puis l’été, puis l’automne, l’hiver, puis un second printemps. Par exemple, j’aime aussi le roman d’Héliodore, mais je ne le recommanderais pas pour débuter le grec (sauf peut-être quelques extraits), avec sa construction ingénieuse en triples tiroirs ou récits dans le récit et ses 400 pages. Mais là aussi, les femmes qui veulent simplement assouvir des désirs sans amour – comme Démaénété et Arsacé – et qui sont prêtes à passer pour cela à l’hypocrisie et à la brutalité, meurent comme Dorcon, tandis que les jeunes amoureux vivent et sont heureux.

    J’ajoute une citation d’Achille Tatius dans votre blog du 13 juillet, « les larmes des héros »; j’espère que vous la voyez, même si cet écrit a quelques semaines, car c’est une très jolie citation qui convient très bien à cet endroit.

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