Simulateur de vieillesse

oldUne combinaison à enfiler, qui simule les effets de la vieillesse : la dernière trouvaille pour mieux comprendre nos aînés. Les Grecs, eux, rêvaient plutôt de se débarrasser de cette combinaison.

Vous êtes jeune ? Tant mieux, profitez-en car cela ne dure jamais assez longtemps. En Europe, la moyenne d’âge de la population augmente de manière inexorable. Pour nous rendre attentifs à ce que représente vraiment le poids des ans sur un corps usé, un institut a mis au point une combinaison qui simule les effets de la vieillesse.

Une fois affublé de cet accoutrement, vous avez pris 40 ans de plus : mobilité réduite, doigts engourdis, vue et audition diminuées, et la liste pourrait facilement s’allonger.

Pourquoi une telle combinaison ? Serions-nous devenus masochistes ? Les personnes âgées sont souvent confrontées à des situations difficiles, rendues encore pire par l’incompréhension qu’elles suscitent de la part des plus jeunes.

Le problème du grand âge ne date cependant pas d’aujourd’hui : déjà les poètes grecs se lamentaient sur le caractère inexorable de la vieillesse. L’un d’eux, Callimaque de Cyrène (IIIe s. av. J.-C.), a cherché à s’affranchir du poids de la poésie ancienne comme on se débarrasserait de la combinaison qui rend vieux.

Le passage que nous allons évoquer ici aurait pu disparaître à tout jamais. Un petit miracle a fait que ce texte, copié sur un papyrus en Égypte au IIe s. ap. J.-C., a été retrouvé au début du XXe siècle par des savants britanniques.

Nous possédons ainsi le début d’un poème de Callimaque contenant une sorte de programme littéraire : contrairement à ses prédécesseurs, qui composaient des pièces longues et lourdes, il va miser sur la brièveté et la légèreté. Une cure de jeunesse, quoi !

Or Callimaque est tout de même un poète. Il aime bien les allusions, les détours, les formulations énigmatiques… Essayons d’y voir un peu plus clair.

« En effet, lorsque, pour la première fois, j’ai placé sur mes genoux une tablette à écrire, Apollon Lycien m’a dit : ‘(…) [zut, il y a un trou dans le papyrus !] aède, engraisse autant que tu veux les bêtes pour le sacrifice ; mais, mon brave, garde la Muse légère. Je t’exhorte aussi à fréquenter les chemins qui ne sont pas fréquentés par les chars, à ne pas pousser ton véhicule sur les mêmes traces que les autres, ni sur une route large, mais au contraire sur des chemins vierges, même s’ils sont plus étroits.’ Je lui ai obéi ; car nous chantons parmi ceux qui aiment le son aigu de la cigale plutôt que le vacarme des ânes. Qu’un autre braie comme une bête à grandes oreilles ! Je préfère être un petit animal ailé, oui ! tout à fait ! pour que, me nourrissant de la suave rosée tirée de l’air divin, je me dépouille à mon tour de la vieillesse, qui me pèse autant que l’île à trois pointes sur le funeste Encelade ! »

Oulalah ! « l’île à trois pointes sur le funeste Encelade » ? C’est la Sicile, qu’une déesse avait autrefois jetée sur le géant Encelade pour le neutraliser. Oui, croyez-moi, les dieux sont capables de vous écrabouiller en vous jetant une île à la figure. Le pauvre Encelade, coincé encore aujourd’hui sous la Sicile, se retourne de temps en temps, provoquant les éruptions de l’Etna.

Voici donc Callimaque écrasé par le poids de la vieillesse comme s’il avait la Sicile sur le dos. C’est un peu sa combinaison pour rendre vieux, et il rêve, comme nous tous, de pouvoir se débarrasser de cette carapace, comme un serpent qui se débarrasserait d’une couche de peau. D’ailleurs le mot grec geras désigne à la fois la vieillesse et la mue du serpent.

Rajeunir son corps, et rafraîchir la poésie, en recherchant une légèreté qui nous échappe tout de même. Callimaque n’aurait pas apprécié la combinaison qui rend vieux.

 

[image : une ancienne du village d’Embera (Australie)]

3 réflexions sur “Simulateur de vieillesse

  1. Cher Callimaque, je ne peux pas, provisoirement, laisser de commentaire détaillé à ton sujet. Raison: une chute. Conséquence: poignet avec lequel j’écris est fracturé. La médecine fait le maximum pour moi. Mais la poésie, ça aide aussi pour le moral!

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  2. Merci pour vos voeux: les représentants sur Terre d’Asclépios, hommes et femmes chirurgiens, médecins, infirmiers, kinésithérapeutes ont fait et font encore leur possible. Maintenant, il faut aussi laisser faire la Nature: or, elle demande du temps pour recoller ces mille morceaux, au moins plusieurs semaines. En attendant: je peux quand même lire et aussi écrire des commentaires, mais ils seront brefs.

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