Torture : pour ou contre ?

torture_bisLa fin justifie-t-elle les moyens ? Doit-on torturer des individus pour leur arracher des renseignements qui pourraient sauver des vies ?

Au cours de la dernières décennie, les gouvernements de plusieurs pays ont admis l’idée selon laquelle on pouvait infliger des traitements confinant à la torture : cela permettrait soit de sauver des vies, soit de rendre justice à des victimes d’actes de terrorisme. Diverses techniques de contrainte physique et psychologique ont été appliquées sur des prisonniers de Guantánamo. Barack Obama avait promis de fermer cette prison ; au terme de deux mandats de quatre ans, il n’y est pas parvenu. À sa décharge, le débat dure depuis au moins deux millénaires et demi…

La question est discutée de manière indirecte dans un manuel destiné aux personnes qui veulent apprendre à bien parler, la Rhétorique à Alexandre. Ce manuel, datant du IVe s. av. J.-C., est attribué – faussement – à Aristote.

Rappelons que, dans l’Athènes classique, torturer des hommes et femmes libres ne se faisait que de manière exceptionnelle. En revanche, torturer un esclave ne posait a priori pas de difficultés, puisque l’esclave était considéré comme un outil, au même titre qu’un bœuf ou une charrue.

Les esclaves, qui vivaient à proximité de leurs maîtres, savaient beaucoup de choses. On considérait donc qu’il était légitime de les soumettre à la torture pour leur tirer des aveux : « Aristomachos a-t-il empoisonné son rival ? » « Où Xanthippe a-t-elle caché les bijoux ? » « Est-ce qu’Alcibiade a participé à cette réunion illégale ? » Les maîtres pouvaient essayer de faire disparaître un esclave pour éviter qu’il ne témoigne contre eux ; ou au contraire, ils pouvaient tenter de prouver leur bonne foi en livrant sans discuter leur esclave pour une séance d’interrogatoire musclé.

L’auteur de la Rhétorique à Alexandre ne se prononce pas sur la légitimité de la torture, mais nous propose des arguments qui nous permettront de soutenir l’une ou l’autre option, selon la position que nous souhaitons défendre en public.

Commençons par voir comment défendre l’usage de la torture :

« La torture consiste à obtenir des aveux d’une personne qui est au courant des faits, mais de les obtenir contre son gré. Lorsqu’il est opportun pour nous de donner du poids à une telle pratique, il faut dire que : a) les particuliers obtiennent par la torture des preuves sur des points d’une importance capitale pour eux ; b) il en va de même des cités, sur des points cruciaux également. C’est pourquoi la torture est plus fiable que les témoignages : en effet, les témoins ont souvent intérêt à mentir, tandis qu’il est préférable pour ceux qu’on torture de dire la vérité, puisqu’ainsi ils cesseront bien vite de souffrir. »

[voir pseudo-Aristote, Rhétorique à Alexandre 16.1 (1432a)]

Bref, torturer serait efficace : comme les personnes que l’on soumet à ce traitement n’aiment pas souffrir, elles vont parler vite et bien. Un simple témoin ne ferait pas l’affaire car il peut mentir en restant tranquillement installé dans un fauteuil.

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L’auteur du manuel envisage maintenant l’option inverse, consistant à décrédibiliser la torture :

« Lorsque tu veux ôter à la torture sa crédibilité, il faut commencer par dire que : a) ceux que l’on soumet à de tels traitements deviennent les ennemis de ceux qui les ont livrés, raison pour laquelle ils mentent fréquemment à propos de leurs maîtres. Ensuite, tu peux dire que : b) souvent ils n’avouent pas la vérité à leurs tortionnaires, pressés qu’ils sont de mettre fin à leurs souffrances. Il faut montrer que, même dans les cas où des hommes libres ont été soumis à la torture, beaucoup ont témoigné contre eux-mêmes parce qu’ils voulaient échapper à la souffrance qu’ils étaient en train de subir. Il est donc beaucoup plus logique que les esclaves veuillent échapper à leur supplice en proférant des mensonges contre leurs maîtres, plutôt qu’ils refusent de dire un mensonge tout en endurant de nombreuses souffrances physiques et psychologiques pour éviter des tourments à d’autres. »

[voir pseudo-Aristote, Rhétorique à Alexandre 16.2-3 (1432a)]

Ici au contraire, torturer serait contre-productif : pour échapper à la souffrance, les personnes torturées seraient prêtes à dire n’importe quoi pourvu qu’on cesse le traitement.

Les mêmes arguments ont été utilisés à profusion, soit pour défendre les méthodes musclées utilisées à l’encontre des prisonniers de Guantánamo, soit au contraire pour décrédibiliser une telle approche. Jusqu’aux événements du 11 septembre 2001, les systèmes juridiques de nombreux pays – y compris les États-Unis – ne reconnaissaient pas l’usage de la torture. En créant la prison de Guantánamo, les Américains se sont comportés en bons élèves des sophistes de la Grèce ancienne : Guantánamo ne faisant pas partie du territoire américain, il serait possible d’y appliquer des méthodes proscrites par le droit américain. On a ainsi mis en œuvre un principe que les Grecs appliquaient volontiers, selon lequel il existerait deux catégories d’humains, les libres et les non-libres.

[images extraites de Bartolomé de las Casas (1474-1566), Regionvm indicarum per Hispanos olim devastatarum accuratissima descriptio, insertis figuris æneis ad vivum fabrefactis. Version allemande publiée à Heidelberg entre 1663 et 1676]

2 réflexions sur “Torture : pour ou contre ?

  1. Par suite d’horreurs innommables au 20ème siècle et avant, nous disposons maintenant d’une Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, qui a pour but, pour les pays signataires, de créer un monde plus civilisé et de supprimer la barbarie. L’article 5 interdit la torture. Cet article ne devrait pas être rediscuté de nos jours, mais plutôt mis en application là où il ne l’est pas.
    Les tortures de l’Antiquité ou des siècles postérieurs à celle-ci ne sont nullement à leur gloire.

    Aimé par 1 personne

  2. Sur le peu d’efficacité de la torture d’un esclave, effectuée dans le but illusoire de savoir la vérité, lire aussi Antiphon, Sur le meurtre d’Hérode, § 31 sqq.

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