J’ai promis à mon épouse que j’arrêtais

androm« Cette fois-ci, c’est promis, j’arrête », disent-ils à leur épouse ; mais ils n’arrêtent pas. Héroïsme rime-t-il avec égoïsme ?

Étrange coïncidence : dans le même numéro d’un quotidien suisse, deux événements totalement différents se font écho. Il sera question tout d’abord d’un terrible épisode de la guerre froide, puis de la disparition prématurée d’un alpiniste ; et cela nous ramènera à un couple célèbre, celui formé par Andromaque et Hector.

Commençons par la lettre d’un lecteur du Temps qui suggère que « les pilotes de Korean Airlines [vol KE 007, 1er septembre 1983] transportaient à bord des caméras espions et avaient promis à leurs femmes que c’était la dernière fois qu’ils jouaient à ce jeu dangereux. » On connaît la suite tragique : un chasseur soviétique abat l’avion de ligne, causant la mort de 269 passagers et membres de l’équipage.

[voir Le Temps, lundi 1er mai 2017, p. 7]

Ne cherchons pas à savoir si cette énième théorie du complot correspond enfin à la vérité à propos d’une histoire qui doit receler encore bien des secrets. Mettons-nous plutôt dans la situation d’un couple : Monsieur serait pilote de ligne pour Korean Airlines, et il saurait que son appareil est équipé pour survoler des zones militaires sensibles en Union Soviétique ; il raconterait cela à Madame qui, horrifiée, lui demanderait de cesser de jouer à la roulette russe avec la vie des passagers – et avec la sienne propre. Madame voit en effet venir d’un œil inquiet le moment où son mari provoquera indirectement une catastrophe, tout en laissant une veuve et des orphelins. Monsieur promet donc que c’est la toute dernière fois qu’il embarque des caméras d’espionnage. Promesse vaine, puisque qu’il aurait fini par entraîner dans la mort des centaines d’innocents.

Mais quel lien avec l’alpinisme ? La Suisse pleure la disparition de la « Swiss Machine », surnom donné à Ueli Steck, un des alpinistes les plus doués de sa génération. Il courait littéralement jusqu’au sommet des montagnes, d’abord dans les Alpes, puis – quand il a épuisé le catalogue – dans l’Himalaya. La journaliste sportive Caroline Christinaz évoque une première campagne qui a failli mal tourner : « De retour du colosse himalayen, le Bernois avait réalisé que cette fois-ci, il avait accepté de mourir. Mourir pour la montagne. Il était allé trop loin, disait-il, et répétait pensif à quel point cette sensation qu’il ne parvenait à partager avec personne l’avait ébranlé. Une promesse avait alors été faite à sa femme, Nicole, celle qu’il considérait comme son assurance-vie : ne plus jamais entreprendre de ‘solo risqué’ ».

[Caroline Christinaz, Le Temps, lundi 1er mai 2017, p. 16]

La promesse tient un temps, puis voilà Ueli Steck reparti pour l’Himalaya afin d’accomplir un exploit encore plus extraordinaire que tout ce qu’il a entrepris jusqu’alors. Il faut reconnaître qu’il tient en bonne partie sa promesse, puisqu’il a prévu de crapahuter en duo sur les plus hautes cimes du monde. Plus de solo risqué, c’est entendu. Cependant, avant de se lancer à l’assaut des sommets, notre héros montagnard part s’entraîner seul… On retrouve son corps au bas d’une pente : il a probablement glissé sur une plaque de glace.

Entre les pilotes de Korean Airlines et un alpiniste de l’impossible, un point commun : ils ont promis à leur épouse qu’ils allaient renoncer à se mettre en danger. À la manière d’une tragédie grecque où l’événement annoncé doit nécessairement se produire, les intéressés s’efforcent de détourner le cours de leur destin, sans succès. Pensent-ils sincèrement qu’ils y parviendront ? On peut en douter. Souvent, les héros savent où leur comportement va les mener, mais c’est plus fort qu’eux, ils doivent continuer.

Déjà Achille avait fait le choix entre une existence longue mais sans gloire, et une vie parsemée d’exploits, mais brève. Quant à son principal adversaire dans la guerre de Troie, Hector, il avait également conscience du jeu auquel il participait. Homère nous a préservé l’émouvant discours de son épouse Andromaque, prononcé sur les murailles de la citadelle. Andromaque est là, avec Hector et leur jeune fils, Astyanax.

« Hector sourit, tout en regardant son fils en silence. Andromaque se tenait près de lui, en larmes. Elle lui prit la main et l’interpela : ‘Mon chéri, ton ardeur va causer ta perte ! Tu n’as de pitié ni de ton fils, qui ne parle pas encore, ni de moi, infortunée, que tu laisseras bientôt veuve : car bientôt les Achéens, en masse, te tueront dans leur assaut. Quant à moi, si je te perds, il serait préférable que je disparaisse sous terre. Une fois que tu auras subi ton funeste destin, je n’aurai plus de joies, mais seulement des souffrances. Mon père et ma noble mère sont déjà loin.

Oui, c’est le divin Achille qui a tué mon père, quand il a pris Thèbes aux hautes portes, cette ville bien fortifiée en Cilicie. Il a trucidé Éétion, mais ne l’a pas dépouillée car un scrupule le retenait. Il l’a donc placé sur un bûcher avec ses armes bien ouvragées, puis il a érigé un tumulus par-dessus. Tout autour, les nymphes des montagnes, filles de Zeus porte-égide, ont planté des ormeaux.

Au palais, j’avais sept frères ; tous ont été envoyés dans l’Hadès en un seul jour, tous tués par le divin Achille aux pieds rapides, près de leurs bœufs aux jambes torves et de leurs moutons à la toison brillante.

Quant à ma mère, qui régnait sur les contreforts du Plakos boisé, Achille l’a emmenée avec le reste du butin, puis l’a libérée contre une rançon énorme. C’est dans le palais de son père qu’Artémis l’a frappée de sa flèche.

Par conséquent, Hector, tu es pour moi un père, une noble mère et un frère, et en plus tu es mon robuste époux. Prends donc pitié de moi et reste ici sur le donjon, pour éviter de laisser un enfant orphelin et une femme veuve. Place des soldats près du figuier, là où s’offre un passage pour escalader la citadelle, là où la muraille présente un point d’accès ; car à trois reprises déjà, les meilleurs soldats ont déjà tenté l’assaut, les deux Ajax et le glorieux Idoménée, les Atrides [Ménélas & Agamemnon] et le vaillant fils de Tydée [Diomède]. Je suppose qu’ils s’appuyaient sur un oracle bien informé, ou alors ils étaient poussés et encouragés par leur propre ardeur.’ »

[voir Homère Iliade 6.404-439]

Hector, peut-être plus réaliste que ses successeurs modernes, entrevoit déjà la fin prochaine de Troie, la citadelle qu’il défend avec tant d’ardeur. Il voudrait tant éviter de laisser une veuve et un orphelin, mais il sait qu’il n’a pas le choix : il doit retourner au combat.

Alors, héroïsme rime-t-il avec égoïsme ? Sans doute un peu, dans la mesure où Hector, comme ses successeurs modernes, accepte de se laisser enfermer dans un rôle certes héroïque, mais qui provoquera d’importants dommages collatéraux. Son destin et sa renommée passent avant le sort de sa femme et de ses enfants. Nous aimons nos héros ; il faut toutefois se rappeler que l’héroïsme a un prix, notamment pour les épouses.

[image : Johann Tischbein, Les adieux d’Hector à Andromaque (1812)]

2 réflexions sur “J’ai promis à mon épouse que j’arrêtais

  1. Pingback: J’ai promis à mon épouse que j’arrêtais | quisquilia

  2. Ce qui suit est peut-être un commentaire sévère, alors que les titres du blog accrochent l’attention de façon captivante, mais il faut bien dire que dans le texte d’Homère, contrairement à ce qui est dit de ce pilote de Korean Airlines ou de Ueli Steck, Hector, dans ce beau dialogue d’un jeune couple ayant un bébé, ne promet rien à sa femme Andromaque. Il affirme juste qu’il doit partir se battre. La situation de ce couple sympathique est donc, en un sens, plus simple. On pourrait, autrement, réfléchir à ce que font les hommes de leurs promesses à leur femme.

    Et puis, il est vrai qu’Hector accorde beaucoup d’importance à sa propre gloire – et il voudrait même que son fils le dépasse un jour en renommée -. Mais ce n’est pas l’égoïsme qui semble ici dominer la scène émouvante, mais, en même temps que l’honneur personnel, c’est la nécessité de défendre son pays, Troie, ce qui est tout différent et amènera le malheur pour l’homme, pour la femme et pour l’enfant. Il est certain que, dans ces conditions, la place accordée à sa femme Andromaque, qui va devenir veuve de guerre, est secondaire.

    C’est tout le problème de la place de la vie privée et de la vie affective par rapport à la place accordée au service de son pays ou d’une autre cause. Une telle situation existe sûrement dans tous les pays où il y a la guerre en ce moment, mais aussi dans tous les cas où la compétition professionnelle est rude. Ces trois cas, celui qui est décrit par Homère, celui du pilote de Korean Airlines et celui d’Ueli Steck m’ont rappelé le roman de Saint-Exupéry « Vol de nuit » où l’épouse perd impitoyablement son mari qui est pilote quand l’aviation en était à ses débuts: là, ce sont les impératifs du métier, avec un chef qui est sur une ligne dure de « développement » professionnel, qui amènera la mort du mari, car son avion tombe en mer. Ceci apportera aussi le veuvage pour sa femme, alors qu’une vie de couple heureuse aurait été possible, si le chef avait été moins axé sur la vie exclusivement professionnelle, sur la concurrence et sur le stress qui accompagne tout ceci.

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