Aux origines de l’humanité

hominidDes paléontologues datent des ossements d’hominidés à 300’000 ans, bien plus tôt que les estimations précédentes. Mais comment ces premiers hommes se sont-ils formés ?

Étonnant : des chercheurs sont parvenus à corriger la datation d’une série d’ossements retrouvés au Maroc. Alors qu’on situait la présence des premiers hominidés dans l’est de l’Afrique voici environ 200’000 ans, ces Marocains auraient vécu 100’000 ans plus tôt.

Si cette nouvelle datation se confirme, elle pourrait bouleverser nos connaissances sur les origines de l’humanité.

Pour aboutir à de tels résultats, les chercheurs ont dû surmonter l’obstacle des théories anciennes sur la formation du monde et sur la naissance de l’humanité. Sans les travaux de Darwin, sans les datations au carbone 14, peut-être faudrait-il se contenter d’explications comme celle que proposait l’historien Diodore de Sicile au Ier siècle av. J.-C.

Le brave Diodore s’était attelé à un projet particulièrement ambitieux : raconter une histoire universelle, depuis la création du monde jusqu’à son époque. Une partie substantielle de son œuvre nous a été transmise par les copistes byzantins, et notamment sa description des débuts de l’humanité. Oubliez pour un instant les primates, les australopithèques et tous leurs cousins, et laissez-vous entraîner dans une description qui relève bien sûr de la spéculation, même si elle s’inspire aussi en partie de l’observation de la nature.

« En ce qui concerne la première origine de l’humanité, on trouve deux courants d’opinion chez les spécialistes des sciences naturelles et de l’histoire qui font le plus autorité. Dans le premier courant, on pose comme hypothèse que le monde n’a jamais été créé et qu’il ne sera jamais détruit, et l’on est d’avis que le genre humain a existé de toute éternité ; la reproduction humaine n’aurait jamais eu de commencement. »

[voir Diodore de Sicile Bibliothèque historique 1.6.3]

Ça, c’est l’approche la plus facile : les hommes auraient toujours existé, point final. Nul besoin d’expliquer comment l’humanité s’est formée. Mais Diodore est un historien sérieux, et de plus il a lu le travail d’autres savants qui ont essayé d’expliquer la création du monde. C’est pourquoi il prend en considération une autre approche :

« Ceux qui pensent que le monde a été créé et qu’il est impérissable ont affirmé que, de manière semblable à ce monde, les hommes sont apparus une première fois à un moment déterminé. Car lorsque tous les éléments se sont mis en place au commencement, le ciel et la terre avaient un aspect homogène et mélangeaient leurs natures respectives. Après cela, les corps se sont séparés les uns des autres et le ciel prit la disposition que nous lui voyons maintenant.

L’air subit un mouvement constant et sa composante apparentée à du feu monta vers les régions élevées car sa nature le pousse vers le haut à cause de sa légèreté. C’est ainsi que le soleil et la foule des autres corps célestes furent emportés dans un tourbillon universel.

L’élément boueux et fangeux, en revanche, par l’agrégation des parties humides, se concentra en un endroit sous l’effet de son poids. Il tourna sur lui-même et se concentra pour former la mer avec les éléments humides ; et avec les éléments plus solides, il forma la terre, sous une apparence boueuse et tout à fait molle.

Cette terre, d’abord, se réchauffa sous l’effet du rayonnement solaire et se solidifia. Ensuite, à cause du réchauffement, sa surface fermenta et produisit en de nombreux endroits des enflures des parties humides ; autour de ces enflures, il se forma des bulles entourées d’une mince membrane. Encore aujourd’hui, on peut observer le même phénomène dans les marais et les étangs, lorsque le sol se refroidit soudainement et que l’air devient brûlant, si le changement ne se fait pas graduellement.

Les endroits humides se fécondaient de la manière que j’ai décrite, sous l’effet de l’échauffement. De nuit, ils se nourrissaient directement de la brume qui provenait de l’air environnant ; de jour, ils se solidifiaient sous l’effet de la chaleur ardente. Finalement, les bulles atteignirent leur taille complète. Leurs membranes, brûlées, se déchiraient, et toutes sortes d’être vivants en naquirent. »

[voir Diodore de Sicile Bibliothèque historique 1.6.3 – 1.7.4]

Tâchons de résumer : Diodore envisage la formation d’une sorte de boue réchauffée par le soleil. À partir des bulles qui en sortent, tous les êtres vivants se seraient formés. Voilà, maintenant vous savez, nous sommes faits de boue. Diodore n’envisage cependant pas la formation des humains en particulier : tous les animaux de grande taille auraient été créés selon le même processus ; les hommes ne seraient qu’un cas parmi d’autres.

Plop ! plop ! des bulles s’ouvrent et des hommes en sortent. Mais alors, pourquoi ne voyons-nous plus les humains sortir de la boue aujourd’hui ? Diodore doit encore expliquer comment les humains en sont venus à se reproduire :

« Or la terre se solidifiait toujours plus sous le feu du soleil et sous l’effet des souffles. Finalement, elle ne put plus donner naissance à aucun des plus grands animaux, et tous les êtres vivants ne purent plus se reproduire qu’en s’unissant les uns aux autres. »

[voir Diodore de Sicile Bibliothèque historique 1.7.6]

Ah ! tout s’explique : la boue a trop séché sous l’effet du soleil et elle ne produit plus de bulles. Les humains, comme tous les grands animaux, doivent donc passer au mode de reproduction qui prévaut encore aujourd’hui.

Évidemment, la théorie transmise par Diodore ne convaincra plus personne aujourd’hui. Nos paléontologues ne risquent pas de voir leur découverte récente remise en question par l’historien grec. Toutefois, le modèle proposé par ce dernier n’est pas totalement dénué de méthode scientifique. Diodore et ses prédécesseurs ont en effet distingué les petits des grands animaux, notamment parce qu’ils se sont rendus compte que tous les animaux n’ont pas le même mode de reproduction. L’observation des batraciens leur a permis de constater que certains animaux vivent dans un milieu fangeux et sortent d’œufs qui ressemblent à des bulles à la fine membrane. De là à postuler que, à l’origine, tous les êtres vivants naissaient de façon similaire, le pas est vite franchi.

L’évolution ne touche pas que les hominidés : la recherche scientifique, elle aussi, évolue. Les explications de Diodore peuvent nous faire sourire aujourd’hui, mais elles constituaient la synthèse des théories les plus avancées de son époque. Rien ne nous interdit de penser que, dans deux mille ans, on aura complètement remanié le modèle qui fait de nous des cousins des singes africains.

[image : Australopithecus Africanus (reconstitution d’un crâne)]

Une réflexion sur “Aux origines de l’humanité

  1. Comment vivait l’Homo Sapiens il y a 300 000 ans? La science de la paléontologie est fascinante et il est dommage qu’il n’existe à peu près aucun métier qu’on puisse exercer en l’apprenant.

    A cette époque de l’année où les vacances approchent pour beaucoup, on peut conseiller d’aller au moins visiter des reconstitutions de grottes préhistoriques avec peintures murales: en France, la grotte Chauvet, la grotte de Lascaux et il en existe d’autres. Elles sont magnifiques… La grotte Chauvet ainsi que Lascaux sont beaucoup plus « jeunes » que l’Homo Sapiens du Maroc, puisque celui-ci a 300 000 ans, tandis que l’homme de Chauvet en a 30 000 et celui de Lascaux 20 000 « seulement ».

    On imagine souvent les hommes préhistoriques hirsutes, vêtus de peaux de bêtes, accroupis autour d’un feu, grognant, la face ressemblant à celle de singes, avec une mâchoire en avant et un front fuyant. Mais l’art pariétal est extraordinairement bien pensé et senti, ce qui forme un contraste totalement contradictoire avec cette image primitive. Ces hommes des cavernes avaient en tout cas parmi eux de grands artistes, capables de représenter des aurochs, des chevaux, des rhinocéros laineux avec beaucoup d’élégance. Les contours sont saisis de façon vivante et adaptés à la roche sur laquelle ils sont peints à l’aide de diverses techniques. On ne fait pas mieux: il n’existe pas de progrès dans l’art. On fait autre chose de nos jours, mais on ne fait pas mieux.

    Le guide vous dira que l’Homo Sapiens de Chauvet, il y a 30 000 ans, nous ressemblait physiquement de très près, que l’image d’une brute animale est une fausse image ; que si l’on revêtait cet Homo Sapiens d’un short et d’un T-shirt, on ne pourrait pas le distinguer des touristes actuels, tellement il nous ressemble ; et que son cerveau et sa créativité sont aussi quasiment les mêmes que les nôtres, contrairement à l’opinion répandue.

    Mais alors, si l’Homo Sapiens de Chauvet était génétiquement et physiquement si proche de nous déjà il y a 30 000 ans, qu’en est-il des Grecs et de la Grèce dont ce que nous lisons a plus ou moins 2000 ans, autrement dit, c’est tout récent comparé à la préhistoire? Il n’est vraiment pas très étonnant que, malgré les différences, la ressemblance de nos vies avec celles des Grecs soit grande.

    Et pour Diodore de Sicile: sa théorie de l’origine de la vie, qui se voulait scientifique, est devenue plutôt poétique: puisqu’elle sort de nos représentations modernes, elle ouvre notre imagination.

    PS: au début, φθαρτὸν= « périssable » (sinon, les lecteurs qui lisent seulement la traduction française ne vont pas comprendre).

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