L’authentique sépulture d’un vrai héros antique

brasidas_bwLes restes d’un célèbre général spartiate exposés dans un musée du nord de la Grèce, à Amphipolis.

  • Tu as vu cette boîte ?
  • Ignare ! Ce n’est pas une boîte, c’est une urne funéraire !
  • Ah bon ? Ils ont mis les cendres de quelqu’un là-dedans ?
  • Oui, et pas n’importe qui : si j’en crois mon guide, il s’agirait des restes du général spartiate Brasidas.
  • Brasidas ? Connais pas.
  • Mais si, tu sais bien : Brasidas était allé taquiner les Athéniens dans le nord de la Mer Égée, pour leur mettre un peu la pression. C’est l’historien Thucydide qui nous raconte ça.
  • Ah non ! Tu ne vas pas recommencer ! Chaque fois que nous mettons les pieds dans un musée, tu dois me faire un cours d’histoire…
  • Bien, je ne te raconterai pas la tuile qui est tombée sur le pauvre général Thucydide.
  • Attends voir : ce Thucydide, c’est un historien ou un général ?
  • Les deux, mon capitaine ! En fait, il commandait les troupes athéniennes qui auraient dû défendre Amphipolis – c’est exactement là où nous nous trouvons maintenant. Mais voilà que Thucydide n’était pas sur place au bon moment, et le Spartiate Brasidas en a profité pour lui chiper Amphipolis.
  • C’est un peu embêtant, ça…
  • Un peu, oui. Et les Athéniens n’ont pas beaucoup apprécié ce dérapage. Ils ont donc envoyé le brave Thucydide en exil. Ça lui aura au moins donné un peu de temps libre pour écrire ses Histoires.
  • Mais Brasidas, dans tout cela, si son urne funéraire se trouve ici sous mes yeux, ça veut dire qu’il est mort à Amphipolis ?
  • Eh oui, et devine qui nous raconte cela ? Thucydiiiiiide !
  • Je parie que tu t’es encombré d’une édition complète de Thucydide, que tu vas me la sortir de ta poche et me faire la lecture…
  • Comment as-tu deviné ? Écoute plutôt : les Athéniens sont aux portes d’Amphipolis, et Brasidas va opérer une sortie – la dernière de son existence. Thucydide précise auparavant, en parlant du collègue qui lui a succédé à la tête de l’armée athénienne devant Amphipolis : « On annonça [au général athénien], qui était parti en reconnaissance, que l’on voyait toute l’armée ennemie dans la ville et que, par-dessous les portes, on apercevait beaucoup de jambes de chevaux et de pieds d’hommes. »
  • Ils sont malins, tes Athéniens : ils sont allés guigner sous les portes de la ville !
  • Nom d’un sycophante du Parnasse, si tu m’interromps tout le temps, je n’aurai pas fini ma lecture avant la fermeture du musée… Écoute, maintenant.

« [Brasidas] se rua contre les Athéniens, terrifiés par le désordre dans leurs propres rangs et tétanisés par l’audace de l’adversaire ; il mit en déroute le centre de l’armée [athénienne]. (…)

[Tandis que l’aile gauche athénienne] cédait déjà, Brasidas passait vers l’aile droite lorsqu’il fut blessé. Les Athéniens ne se rendirent pas compte qu’il était tombé ; les soldats qui se tenaient près de lui le soulevèrent et l’emmenèrent. (…)

Brasidas, qu’on avait sorti du champ de bataille, respirait encore quand on l’eut mis à l’abri en ville. Il put se rendre compte que ses troupes étaient en train de remporter la victoire, et peu après il mourut. (…)

Après cela, tous les alliés en armes firent des funérailles officielles à Brasidas ; ils l’ensevelirent dans la ville, à l’entrée de l’agora actuelle. Les gens d’Amphipolis entourèrent sa sépulture d’une barrière et accomplirent désormais des sacrifices pour lui, comme à un héros. Pour l’honorer, ils organisèrent des jeux et des sacrifices annuels. »

[Thucydide 5.10 – 11 (extraits)]

  • Alors, si j’ai bien compris, des archéologues ont retrouvé la sépulture de Brasidas à l’intérieur de l’enceinte de la ville d’Amphipolis ?
  • Oui, c’est à peu près ça.
  • Mais a-t-on trouvé le nom de Brasidas sur la sépulture ?
  • Ahem ! Pour être tout à fait honnête, certains spécialistes pensent que ça pourrait être Brasidas, mais d’autres n’en sont pas sûrs du tout. Attends, j’ai aussi emporté dans mes bagages un commentaire scientifique complet de Thucydide en trois volumes. Nous allons vérifier ce qu’ils disent là-dessus.
  • Pitié, range ça tout de suite ! Pour une fois que ça commençait à m’intéresser, tes vieilles histoires…

[image : l’urne de Brasidas au Musée archéologique d’Amphipolis ; © P. Schubert]

Une réflexion sur “L’authentique sépulture d’un vrai héros antique

  1. M. Schubert a du talent pour ces dialogues imaginaires! Car celui-ci est aussi très réussi. Le professeur de grec ne semble pas s’être approprié le mot de Socrate: « je sais que je ne sais rien », qui laisse une ouverture aux autres, mais au contraire, il traite sa femme d’ignare, car il pense sans doute qu’il sait tout; celle-ci se venge en répliquant qu’il n’a de toute façon que de vieilles histoires à raconter, comme si seules les actualités avaient de la valeur.

    J’ai, moi aussi, de vieilles histoires à raconter et en voici une: quand j’étais jeune, je pratiquais avec les autres élèves l’exercice, depuis très décrié, de la version grecque. Personnellement, j’aimais bien cet exercice. Mais je pense qu’on aurait dû nous dire davantage qu’il est possible de lire le grec sans le traduire et que la version est aussi, ou avant tout, une préparation à la lecture fluide en texte original. Thucydide avait la réputation d’être très difficile. Une version signée Thucydide était donc plutôt de mauvais augure. A cette époque, je n’aimais pas les récits de bataille (il y en avait aussi en latin): qui se met à droite, qui se met à gauche, qui encercle qui. Je pense qu’en tant que jeune fille, je me sentais très peu concernée par l’armée, par les batailles, les généraux, les soldats, tactiques, stratégies et mouvements de troupe. Mes priorités étaient d’abord de trouver un emploi et deuxièmement de fonder une famille. L’armée ne pouvait m’aider ni pour l’un ni pour l’autre et pour moi ce thème s’adressait aux garçons. A présent, mes priorités ont un peu changé. J’ai lu l’Anabase de Xénophon en entier et ceci avec plaisir: ce ne sont pas que des récits de bataille, mais c’est aussi une sorte de récit de voyage avec de nombreuses informations et curiosités ethnographiques.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s