Bloquer les migrants par des barrières, une digue de sable contre la mer

US - Mexico Border FenceEmpêcher les gens de se déplacer par des mesures physiques ou administratives ne fonctionne jamais. Les murs et les barrières infranchissables sont une illusion.

Vous avez déjà vu une barrière infranchissable ? On peut ériger un mur sur des centaines de kilomètres, on peut le faire monter à plusieurs mètres de hauteur, il y aura toujours des gens pour passer de l’autre côté.

Ces murs dont rêvent certains dirigeants ne sont pas seulement une illusion : ils font également honte à ceux qui les construisent. Qui voudrait se vanter d’avoir construit le Mur de Berlin ? Dans quelques décennies, quel regard portera-t-on sur le mur qui sépare les Israéliens des Palestiniens ? Quant à la Mère de Toutes les Murailles, fantasme censé empêcher les Mexicains de passer aux États-Unis, elle illustre à elle seule l’incompétence et l’irresponsabilité d’un certain président.

Placer des surveillants ? Vous n’y changerez rien, les barrières humaines ne sont pas plus efficaces face à l’acharnement de personnes qui pensent – à tort ou à raison – que l’herbe est plus verte chez vous que chez eux. Des hommes, des femmes et des enfants continuent de déferler sur l’Europe, et tous les gardes du continent ne parviendront pas à colmater les brèches dans les barrières.

On pourrait rétorquer que la difficulté tient à l’échelle du phénomène : sur des territoires plus restreints, il serait plus facile d’entraver les migrations. Pourtant, dans de nombreux pays, les autorités peinent à empêcher les habitants des campagnes de s’établir en ville.

L’exemple ancien de la province romaine d’Égypte illustre bien la futilité des efforts anti-migratoires, même à l’intérieur d’un pays bien délimité. Tout au plus, on peut repousser la vague pour un temps ; mais ceux que vous chassez par la porte reviendront par la fenêtre. Les papyrus grecs trouvés dans les sables égyptiens apportent un témoignage révélateur sur la question.

En 104 ap. J.-C., le Préfet d’Égypte Vibius Maximus doit organiser le recensement de la population de sa province. Or de nombreux paysans se sont réfugiés dans les villes ; il décide donc de les renvoyer à la maison.

« Le recensement de la population est imminent. Il est donc nécessaire que l’on proclame à l’intention de tous ceux qui, pour quelque raison que ce soit, résident hors de leur circonscription, qu’ils retournent à leur domicile : ils devront, d’une part, accomplir les formalités usuelles du recensement ; et, d’autre part, consacrer tous les efforts à cultiver leurs champs, ce qui correspond à leur activité normale.

Toutefois, je sais que la ville [d’Alexandrie] a besoin de certaines personnes venues de la campagne. Je veux donc que tous ceux qui semblent avoir une raison légitime de rester ici se fassent enregistrer auprès de Festus, commandant de l’aile de cavalerie (…). »

[Édit du Préfet d’Égypte Gaius Vibius Maximus. P.Lond. III 904.ii.20-33 (104 ap. J.-C.)]

Voilà un Préfet d’Égypte qui sait ce qu’il veut : les paysans indésirables sont renvoyés à la campagne ; et les paysans dont la ville a besoin seront enregistrés par un service chargé de les contrôler.

Et ça marche ? Bien sûr que non ! Notre documentation reste lacunaire, mais on peut constater qu’un autre Préfet d’Égypte doit remettre la compresse une demi-siècle plus tard.

« J’apprends que certaines personnes, à cause des difficultés de (…), ont quitté leur domicile (pour se rendre) ailleurs ; d’autres gens se sont soustraits à leurs obligations civiques à cause de l’indigence qui les frappe, et ils vivent encore aujourd’hui dans un autre lieu par crainte des décrets qui sont promulgués en ce moment. Je les incite donc à retourner tous chez eux (…). »

[Édit du Préfet d’Égypte Sempronius Liberalis. SB XX 14662.3-10 = BGU II 372 (154 ap. J.-C.)]

Ce brave Préfet d’Égypte a bien essayé, lui aussi… Les paysans retournent dans leurs villages, mais un demi-siècle plus tard, rebelote. Cette fois-ci, c’est du sérieux, l’empereur en personne s’en mêle !

« Tous les Égyptiens qui se trouvent à Alexandrie, et en particulier les paysans qui se sont enfuis d’ailleurs et peuvent être facilement repérés, doivent absolument être expulsés par tous les moyens. Il ne s’agit toutefois pas des marchands de porcs, des conducteurs de navires fluviaux qui livrent des roseaux pour chauffer les bains ; mais les autres, expulse-les, ceux qui par leur multitude et non leur utilité sèment le trouble dans la ville. »

[Décret de l’empereur Caracalla pour expulser des paysans d’Alexandrie. P.Giss. I 40 ii 16-21 (env. 215 ap. J.-C.)]

Aux yeux de l’empereur Caracalla et de ses subordonnés, il y a les bons réfugiés, ceux qui contribuent à l’approvisionnement de la ville d’Alexandrie, et les mauvais réfugiés, des parasites. Il faut donc faire le tri, expulser les parasites et garder les autres.

Faut-il le préciser ? Là aussi, c’est l’échec. Quelques années plus tard, on apprend au détour d’une pétition qu’un Préfet d’Égypte a dû promulguer encore un décret :

« (…) le très illustre Préfet Subatianus Aquila a ordonné que ceux qui résident hors de leur domicile doivent retourner chez eux et s’adonner à leurs occupations habituelles (…) »

[Pétition de cultivateurs empêchés dans leur travail. P.Gen. I2 16.18-21 (207 ap. J.-C.)]

Bon, vous êtes convaincus ? Les barrières physiques ou administratives pour repousser ceux qui cherchent ailleurs un destin plus souriant, c’est un peu comme élever une digue de sable pour arrêter la mer. Nos autorités ne parviendront vraisemblablement pas à un autre résultat que les Préfets d’Égypte et l’empereur de Rome.

[image : la barrière entre le Mexique et les ÉtatsUnis, Océan Pacifique]

Une réflexion sur “Bloquer les migrants par des barrières, une digue de sable contre la mer

  1. Malgré ce que j’ai écrit la semaine dernière à propos des avantages du livre par rapport aux cyberlectures, je trouve aussi très pratique de pouvoir lire ainsi, dans ce qui est quand même une forme d’échange avec l’auteur, des passages choisis en grec, ici des édits de préfets d’Egypte ou de l’empereur Caracalla. Car lire du grec tout-e seul-e dans son coin sans aucun contact est ennuyeux et il serait naturel que cela mène à l’abandon des lectures.

    Je me rappelais un sujet similaire et, en cherchant dans les « articles précédents », je trouve qu’il s’agit de celui du 23 avril 2015, intitulé « Mourir en mer loin des siens », à propos des noyades de migrants en Méditerranée, drame qui est malheureusement encore actuel. A ce propos, l’Europe du Nord laisse la Grèce et l’Italie se débrouiller comme elles peuvent avec le problème, alors que ces pays ont des difficultés économiques connues: ceci n’est pas très fair play.

    On peut comprendre que des populations riches veuillent se protéger d’un déferlement de pauvres incontrôlé et qui leur fait peur, mais on mélange tout. Réfugiés politiques ou qui fuient une guerre (censés rentrer dans leur pays une fois la guerre terminée), migrants économiques fuyant la misère, trafiquants de drogue à la recherche de marchés juteux: tous ont leurs raisons de vouloir aller en Europe ou aux Etats-Unis. En particulier, ceux qui ont tout perdu chez eux ou qui vivent dans la misère, vont forcément se presser aux frontières avec l’espérance de passer. Les murs peuvent faire barrage un certain temps, comme les murailles d’un château-fort du Moyen-Age, mais ils sont plutôt fragiles, surtout quand ils ne sont même pas terminés.

    Il y a tout de même des endroits où il est très difficile de passer, même avec un passeur payé cher et qui escroque le migrant. Entre l’Italie et la France, il est très difficile de passer à Vintimille; entre Calais et l’Angleterre, le passage de la Manche est très difficile et la honte de cette situation dure depuis des années. A Chiasso, entre l’Italie et la Suisse, je pense qu’il n’est pas si facile de passer, même pas en se mêlant aux frontaliers qui vont et viennent pour leur travail. Aux frontières de l’espace Schengen, il y a des endroits très contrôlés, avec barbelés, chiens de police. Sans être spécialiste de la question, on peut bien se figurer que les clandestins, en route au hasard, vivent des « Odyssées », elles aussi pleines de monstres dangereux, comme celle d’Ulysse. En fait, personne n’attend les migrants, en particulier sur le marché du travail qui est saturé dans beaucoup de branches, sauf dans les emplois non qualifiés.

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