Ces caméras qui veillent sur nous (1e partie)

cameraVoir sans être vu, une pratique vieille comme le monde : les caméras de surveillance devraient veiller sur nous, mais elles nous espionnent aussi.

  • Eh bien, tu en fais une tête !
  • Il y a de quoi : figure-toi que mon mari a installé une caméra chez nous.
  • Mais c’est très bien ! Comme ça, vous êtes tout de suite avertis si un cambrioleur entre chez vous ; et en plus, tu peux vérifier si les gosses font leurs devoirs, ou s’ils sont de nouveau parqués devant la télévision.
  • Ce n’est pas si simple. En fait, il a caché une caméra dans notre chambre à coucher, sans m’avertir…
  • Quoi ? Il est un peu pervers, ton mec !
  • Il a voulu faire le malin devant ses copains : ‘Les gars, si vous pouviez voir ma femme quand elle se déshabille, et si je pouvais vous montrer ce qu’elle fait au lit, vous n’en croiriez pas vos yeux.’ Ils avaient trop bu, et mon mari, pour épater ses potes, a discrètement installé une toute petite caméra dans notre chambre à coucher. Quelle gourde je suis, je n’ai rien remarqué. Pendant nos ébats, tous ses copains nous suivaient en direct depuis leur smartphone.
  • Trop la honte ! Un type comme ça, je le ferais buter si ça m’arrivait.
  • Oui, c’est exactement ce qui est arrivé à Candaule.
  • Candaule ? C’est ton ex ?
  • Pas du tout : ce type-là vivait au VIIe siècle av. J.-C.
  • Ah oui, ça commence à dater… Bon, raconte-moi ton histoire, ça te changera les idées.
  • Après tout, pourquoi pas ? De toute manière, je suis trop déprimée pour penser à autre chose. Voici l’histoire, c’est le brave Hérodote qui la raconte.

« Candaule [roi de Lydie] était amoureux de sa femme, et dans son amour il était d’avis qu’elle était la plus belle de toutes les femmes. Voilà donc ce qu’il pensait. Or il avait parmi ses gardes du corps un certain Gygès fils de Daskylos, auquel il était très attaché, et il lui confiait ses secrets les plus intimes, ce qui l’amena à lui faire l’éloge de la beauté de son épouse.

Peu de temps après (cela devait mal se terminer pour Candaule), voici ce qu’il dit à Gygès :

‘Gygès, il me semble que tu n’es pas convaincu lorsque je te parle de la beauté de ma femme. Les oreilles en effet ne se laissent pas persuader aussi facilement que les yeux. Il faut donc faire en sorte que tu la voies nue.’

Gygès se récria avec énergie : ‘Maître, quel langage malsain tiens-tu là ? Tu m’invites à contempler ma propre maîtresse nue ? En même temps qu’elle se défait de son vêtement, une femme abandonne aussi sa pudeur ! Cela fait longtemps que les hommes ont établi les principes dont on devrait s’inspirer : en voici un en particulier, à savoir que chacun ne devrait porter ses regards que sur ce qui lui appartient. En ce qui me concerne, je te crois qu’elle est la plus belle des femmes, et je te supplie de ne pas me demander de commettre une action immorale.’

Par ces mots, Gygès se débattait parce qu’il redoutait que l’affaire ne tourne mal pour lui. Mais Candaule lui répondit :

‘Ne t’en fais pas, Gygès, et ne crains ni ma propre personne (comme si j’essayais de t’éprouver en te tenant ce discours) ni mon épouse (tu ne subiras rien de fâcheux de sa part). Je vais tout arranger pour qu’elle ne se rende pas compte que tu l’as vue. Je vais en effet te poster derrière la porte ouverte de la chambre dans laquelle nous dormons. Une fois que je serai entré, ma femme viendra me rejoindre au lit. À côté de la sortie, il y a un fauteuil. Elle se déshabillera et posera sur le fauteuil chacun de ses habits ; tu auras ainsi tout loisir de la contempler. Lorsqu’elle se déplacera du fauteuil vers le lit et qu’elle te tournera le dos, à toi passer la porte sans qu’elle te voie.’

candauleGygès ne pouvait pas s’extirper de cette situation et s’y résigna donc. Lorsque Candaule décida d’aller se coucher, il introduisit Gygès dans la chambre, suivi bientôt par son épouse. Gygès put ainsi la contempler tandis qu’elle entrait et se déshabillait. La femme se dirigea ensuite vers le lit, en tournant le dos à Gygès, et celui-ci s’éclipsa discrètement. Mais la femme l’aperçut au moment où il sortait…

Lorsqu’elle eut compris ce que son mari avait fait, elle ne cria pas, malgré l’humiliation qu’elle venait de subir, et elle ne laissa pas voir qu’elle était au courant, car elle avait le projet de se venger de Candaule. En effet, chez les Lydiens, comme chez presque tous les barbares, c’est une grande honte – pour les hommes aussi – d’être vu nu. »

[Hérodote 1.8-10]

  • Elle est un peu longue, ton histoire…
  • Attends, j’abrège ! La femme a réussi à coincer le pauvre Gygès, et elle le force à choisir : soit il est mis à mort, soit il tue le roi et il épouse la reine. Gygès, dont la marge de manœuvre est plutôt faible, se résigne alors à tuer son roi.

« La nuit venue (…), Gygès suivit la femme dans la chambre à coucher. Après lui avoir remis un poignard, elle le cacha derrière la même porte. Candaule s’endormit, Gygès sortit de sa cachette, tua le roi, épousa la reine et devint roi (…). »

[Hérodote 1.12]

  • C’est dingue : alors comme ça, la reine s’est débarrassée de son mari et elle a épousé Gygès ! Et personne n’a fait d’ennuis à ce voyeur ?
  • En fait, non. Mais Hérodote précise quand même que c’est un lointain descendant de Gygès qui a payé l’ardoise. On finit toujours par se faire rattraper par ses bêtises.
  • Mais alors, tu devrais installer une caméra pour surveiller ton mari en train d’installer des caméras. Ces engins ont tout de même du bon : au lieu d’espionner les gens dans leur chambre à coucher, ils repéreraient ceux qui se comportent mal, tu ne trouves pas ?
  • Ah, ça, c’est une autre histoire. La semaine prochaine, je te raconterai comment Platon a repris l’histoire de Gygès ; ça répondra à ta question. Mais là, je suis un peu pressée, il faut que j’aille acheter un nouveau couteau à steak.

[image: Jean-Léon Gérôme, Le Roi Candaule (1859)]

3 réflexions sur “Ces caméras qui veillent sur nous (1e partie)

  1. Ces petits dialogues sont mes pages préférées parmi les articles écrits par M. Schubert. C’est vraiment amusant!

    Connaissant déjà cette histoire d’Hérodote, j’ai pu en faire une relecture, ce qui va toujours plus vite qu’une première lecture. Le passage est un peu égrillard, mais je le trouve très bien; d’abord, parce que c’est tout de même sans excès. Et puis cela montre que le grec ancien n’est pas toujours de la haute réflexion politique ou philosophique (par exemple: quelle est la meilleure forme d’Etat? Ou bien: l’âme est-elle composée de trois parties?). Mais il existe aussi des récits simples et plaisants, peu difficiles du point de vue de leur contenu. Et ils ont inspiré des peintres, pendant des siècles dans toute l’Europe.

    Candaule, amoureux de sa femme, n’est vraiment pas jaloux et il est même assez « tête en l’air » de vouloir la faire admirer nue à son garde. Avec Midas, qu’on a déjà rencontré, et qui voulait que tout ce qu’il touche devienne de l’or, on voit qu’Hérodote aime représenter des rois qui ne réfléchissent pas assez. Mais leur superficialité leur retombe toujours sur le nez. La femme du roi Candaule (à l’époque déjà…) se sent prise, à juste titre, pour une chose, d’où sa réaction violente. De nos jours, en cas d’injustice, nous n’avons pas le droit de nous faire justice nous-mêmes ni de tuer le coupable, mais il faut le faire juger par un tribunal. On dit que ce sont les Grecs qui nous ont apporté cette conception de la justice, pour que ne se reproduisent plus les désordres de la famille des Atrides (Iphigénie, Agamemnon, Clytemnestre, Oreste, Electre…) avec des meurtres en série.

    Dans le monde moderne, certains ont très peur des cambrioleurs: ou bien ceci est la manifestation de peurs irrationnelles ou bien la caméra est justement le signe qu’ils ont vraiment beaucoup de possessions à protéger. Heureusement, la caméra va « stresser les cambrioleurs », paraît-il… En tout cas, les ordinateurs actuels sont munis d’une caméra, la webcam. Celle-ci est pratique pour parler sur Skype. Mais comme on ne sait jamais quelles peuvent être les indiscrétions, beaucoup (dont moi-même) ont collé sur la webcam un petit auto-collant d’un centimètre carré ou un bout de scotch, pour l’obturer. Mieux vaut être prudent(e).

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