Femmes-mascottes

V0038902 Xantippe rides on the back of Socrates with a whip in her haUne réalisatrice de cinéma se penche sur la sous-représentation des femmes à la tête des grandes entreprises françaises. Et celles qui entrent dans les conseils d’administration sont traitées comme des mascottes.

Imaginez que vous deviez composer une commission de sept personnes pour un organe important de votre pays imaginaire, et qu’on vous demande d’équilibrer trois critères. Premièrement, comme les femmes sont sous-représentées dans de tels organes, on vous demande de faire un effort particulier pour les intégrer. Deuxièmement, comme dans votre pays 70% de la population parle anglais et 30% parle français, il faudra veiller à ce que les francophones ne soient pas oubliés. Troisièmement, les tensions entre la majorité chrétienne et la minorité musulmane font que vous ne pourrez pas décemment choisir seulement des chrétiens.

Que se passera-t-il ? Généralement, dans une telle situation, on constate que les personnes chargées de proposer des noms pour constituer la commission s’entendront rapidement pour proposer six hommes anglophones et chrétiens. Puis une bonne âme dira : « Dites, nous avons oublié qu’il fallait des femmes, des francophones et des musulmans… »

Silence gêné, avant que la solution magique ne s’impose. Justement, vous connaissez une femme francophone musulmane qui correspondrait parfaitement au profil de la commission à constituer. Tout le monde se frotte les mains puisque vous avez réussi à faire d’une pierre trois coups. Toutes les tendances sont représentées, tout va pour le mieux !

Vraiment ? Avec cette solution, vous venez de vous assurer que, chaque fois qu’il faudra défendre une position minoritaire, ce sera la même personne qui devra intervenir. La femme : « Messieurs, je vous rappelle que le projet que nous avons conçu ne tient pas compte des femmes qui allaitent. » La francophone : « My dear friends, merci d’écouter lorsque je parle français ; vous consulterez votre compte Bakefoot un autre jour. » La musulmane : « Chers confrères, il vous a peut-être échappé que le festival que nous avons prévu tombe en plein Ramadan. »

Bref, votre commission comprendra une déléguée aux remarques déplaisantes. Ses interventions, toujours à contre-temps de la position de ses collègues, les confortera dans l’idée qu’ils ont raison : ils ont même fait l’effort de tolérer un autre point de vue. Bref, un faire-valoir. Dans le meilleur des cas, on la traitera avec condescendance parce qu’elle sera la ‘mascotte’ de la commission, pour reprendre l’expression de Tonie Marshall. Pour ceux qui l’ignorent encore, Tonie Marshall est une réalisatrice qui vient de sortir le film Numéro une, relatant l’ascension pour le moins difficile d’une femme à la tête d’un grand groupe industriel français. Allez le voir, cela en vaut la peine. Emmanuelle Devos tient le rôle de façon très convaincante.

La femme-mascotte de Tonie Marshall n’est en fait que le faire-valoir de l’homme. Déjà le bon Socrate avait sa mascotte, mais une mascotte plutôt hargneuse. Si nous nous souvenons aujourd’hui de Xanthippe, c’est parce qu’elle a été dépeinte par divers auteurs antiques comme une furie qui faisait ressortir – par contraste – le caractère posé de son philosophe de mari.

« Socrate supportait l’impulsivité et le caractère pénible de Xanthippe : il disait qu’il s’entendrait facilement avec d’autres gens s’il s’habituait à la supporter. Cependant, il est bien préférable d’habituer son tempérament à garder le calme et à ne pas se laisser démonter par les insultes en l’ayant exercé aux invectives, aux accès de colère, aux railleries et aux insultes des ennemis et des personnes qui nous sont étrangères. »

[Plutarque Sur l’utilité qu’on peut retirer de ses ennemis 90e]

« Socrate, au sortir de la palestre, avait attrapé Euthydème (pour l’inviter à manger). Or voici que Xanthippe survint, furieuse, l’insulta et finit par renverser la table. Euthydème se leva et s’apprêtait à s’en aller, tout contrarié. Socrate lui dit alors : ‘N’était-ce pas hier qu’un oiseau est survenu et a fait de même ? Et nous, nous ne sommes pas fâchés, n’est-ce pas ?’ »

[Plutarque Sur les moyens de réprimer la colère 461d]

Xanthippe-la-furie ne sait pas se tenir, elle insulte son mari et importune les amis du brave homme ; mais il faut bien la supporter car elle prouve indirectement que Socrate est un mari cool. La coolitude de Socrate se prolonge d’ailleurs jusqu’au moment de sa mise à mort, où Xanthippe a le mauvais goût de lui faire une dernière scène de ménage.

« Nous entrâmes (dans la cellule de Socrate) pour trouver Socrate lavé de frais ; Xanthippe – tu la connais – était assise à côté de lui avec leur enfant dans les bras. Lorsqu’elle nous vit, Xanthippe se mit à pousser des cris et à dire ce que les femmes disent d’habitude : ‘Mon cher Socrate, c’est désormais la dernière fois que tes proches te parleront, et que tu leur parleras !’ Socrate jeta un regard vers Criton et dit : ‘Criton, que quelqu’un la ramène à la maison.’ Et des serviteurs de Criton l’emmenèrent, tandis qu’elle criait et se frappait la poitrine. »

[Platon Phédon 60a]

Il y a fort à parier que, si Xanthippe n’avait pas été si émotive, nous aurions oublié jusqu’au nom de la désagréable mascotte de Socrate.

[image : Socrate & Xanthippe]

Une réflexion sur “Femmes-mascottes

  1. Le terme de mascotte est-il employé ici à bon escient? On pourrait consulter à ce sujet ces messieurs-dames de l’Académie française. On trouve ce terme dans des romans montrant la vie au large, la grande mer, les corsaires, les trois-mâts, les jeunes mousses, les tempêtes…Les marins emportaient pour un voyage long et difficile une mascotte, un petit animal ou un objet auquel se rattachaient les souvenirs de la terre ferme et censé les soutenir moralement. De nos jours, pour une entreprise, une mascotte est plutôt un logo en trois dimensions, un symbole, un signe simple de ralliement, par exemple le petit renard Topsy de la banque suisse UBS.

    Mais une femme-mascotte? Cela doit signifier peut-être plutôt ici une femme-alibi, une femme-prétexte afin que des quotas imposés de l’extérieur pour protéger des minorités soient remplis et que telle ou telle commission se montre exemplaire et sans reproche, du moins en façade. Mais l’emploi de ce mot semble ici plutôt étrange et peut-être même est-il inapproprié.

    Les criailleries de Xanthippe ne font pas d’elle la femme modèle et lisse, toute sucre et harmonie, que bien des hommes se souhaiteraient sans doute, car la vie serait ainsi plus facile. On voit que Xanthippe est acariâtre, mais on n’en connaît pas les raisons. Il doit y en avoir, car sourire serait certainement plus agréable, même et d’abord pour elle. On peut cependant peut-être la comprendre. En effet, lorsque Socrate meurt condamné, il a 70 ans. Or, sa femme Xanthippe arrive avec un tout jeune enfant. Comme les femmes ne peuvent pas avoir des enfants toute leur vie, on peut supposer que Xanthippe a autour de 30 ans. S’il en est ainsi – des spécialistes ont peut-être étudié ce point -, elle a un vieux mari. Une différence d’âge de 40 ans n’est, en général, pas trop favorable au couple. En effet, Xanthippe doit faire l’amour avec un vieux mari, ce qui n’est peut-être pas toujours très satisfaisant, tandis que Socrate « bénéficie » d’une toute jeune femme. Et lors du décès de Socrate, qui est d’accord pour mourir afin d’obéir aux lois de la cité, Xanthippe reste comme abandonnée, jeune veuve avec les enfants à élever seule. Il y a de quoi se fâcher!

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