JH : des chansons à faire pleurer

johnnyLa disparition de Johnny Hallyday nous rappelle que les grands artistes savent nous faire pleurer

C’est une tragédie française et intergalactique : nous venons de perdre Johnny Hallyday, un chanteur qui nous a accompagnés pendant deux générations. Il était au monde francophone ce qu’Elvis était à l’Amérique. On l’aimait bien, le Johnny, il faisait partie des meubles, même pour ceux qui ne couraient pas à tous ses concerts.

Dans le déluge d’hommages, on peut relever un point en particulier : il savait si bien transmettre des émotions à son public que les gens se mettaient à pleurer en l’écoutant. C’est la marque d’un grand artiste.

On peut supposer que Johnny a dû maintenant se rendre au bord de l’Achéron, le fleuve qui sépare notre monde de celui des morts. Il aura payé son passage à Charon, le patron du ferry-boat, et sur l’autre rive il aura rencontré le prince des chanteurs, Homère. Celui-ci lui aura sans doute rappelé que, dans la profession, un autre chanteur savait faire fondre en larmes ses auditeurs : il s’agit de l’aède Démodokos, un des personnages de l’Odyssée. Les lectrices et lecteurs assidus de ce blogs se rappelleront que Démodokos a déjà été évoqué précédemment; mais une piqûre de rappel ne fera de mal à personne.

Rappelez-vous : Ulysse, déguisé en mendiant, est arrivé sur l’Île des Phéaciens. Là, il a reçu un accueil un peu mitigé et l’affaire a failli dégénérer en bagarre. Finalement, le roi des Phéaciens met tout le monde d’accord en faisant venir Démodokos, véritable juke-box ambulant auprès duquel Ulysse va pouvoir choisir le disque.

« C’est alors que le très rusé Ulysse adressa la parole au héraut.  De l’échine d’un porc aux blanches dents, il avait découpé un morceau de viande ruisselant de graisse, tout en laissant la plus grande partie de la bête. ‘Tiens, héraut, apporte-lui cette viande à Démodokos pour qu’il la mange. Je vais le saluer, malgré ma tristesse : car aux yeux de tous les hommes qui marchent sur cette terre, les chanteurs ont droit à leur part d’honneur et de respect. En effet, la Muse leur a enseigné ses chants, et de tous temps elle aime la race des chanteurs.’

Sur ces mots d’Ulysse, le héraut prit la viande et la plaça entre les mains du héros Démodokos. Celui-ci la reçut, la joie emplit son cœur. Quant aux autres convives, ils saisirent les mets qui leur étaient servis.

Quand ils furent rassasiés de boisson et de nourriture, le très rusé Ulysse s’adressa à Démodokos : ‘Démodokos, je t’admire plus que tous les autres hommes. Oui, c’est la Muse fille de Zeus qui t’a enseigné, ou alors c’est Apollon. La manière dont tu arranges tes chants pour raconter les malheurs des Achéens est extraordinaire : tu dis ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont subi et souffert, comme si tu avais été sur place ou que tu l’avais entendu d’un autre. Allons, change de sujet et raconte comment fut bâti le cheval de bois qu’Épéios construisit avec l’aide d’Athéna. Ce cheval, ou plutôt ce piège, autrefois le divin Ulyssse l’avait amené vers la citadelle. Il était rempli de soldats qui dévastèrent Ilion. Si tu me racontes comme il faut, je proclamerai aussitôt devant tous les hommes que c’est la faveur d’un dieu qui t’a donné un chant divin.’ »

[Odyssée 8.474-483]

Démodokos s’exécute donc, déclenchant chez Ulysse un torrent d’émotions.

« Voilà ce que chantait le célèbre chanteur. Quant à Ulysse, il se liquéfiait, mouillant ses joues de larmes qui se répandaient de ses paupières.

Il était semblable à une femme qui, prostrée sur le corps de son époux, le pleure. Celui-ci est tombé devant sa ville et son peuple en essayant d’épargner un jour funeste à sa cité et à ses enfants. La femme voit son homme mourant, encore palpitant, et elle se répand sur lui en lamentations aiguës. Derrière elle, les ennemis lui frappent le dos et les épaules de leurs lances avant de l’emmener en esclavage, où l’attend une vie de peine et de misère. Ses joues se consument dans la plus pitoyable affliction. Voilà donc la manière dont Ulysse répandait d’émouvantes larmes sous ses sourcils. »

[Odyssée 8.521-531]

Merci à Démodokos, et merci aussi à Johnny, ces artistes qui savent nous faire pleurer. La prochaine fois qu’un imbécile me demande à quoi ça sert de payer des artistes, je leur répondrai que ça sert à nous faire pleurer, et que c’est très bien ainsi.

[image: Johnny au Musée Grévin]

Une réflexion sur “JH : des chansons à faire pleurer

  1. Il n’est pas toujours possible de pleurer, mais pourtant, cela serait parfois une bonne chose, car c’est signe que la psyché n’est pas endurcie, malgré les difficultés de la vie. Autrement, on court le risque de devenir un ou une « Picrochole », selon le nom donné à un de ses personnages par Rabelais, qui a inventé des noms grecs jolis et amusants pour les héros de ses Livres. Picrochole est celui qui a la bile amère, il est plein d’amertume. Alors, il part en guerre…

    Loin de mon lieu de vie habituel, j’écris aujourd’hui, exceptionnellement et pour trop peu de temps, depuis la ThULB. Qu’est-ce que la ThULB? C’est la Thüringer Universitäts- und Landesbibliothek Jena, autrement dit la bibliothèque universitaire et de l’Etat à Iéna, en Allemagne, en Thuringe. J’ai pu y constater avec joie que le rayon de philologie classique (latin et grec) y est assorti de nombreux mètres de rayonnage de livres de grec moderne (encyclopédies, dictionnaires, méthodes d’apprentissage, oeuvres contemporaines). Pour moi qui mène en parallèle grec moderne et grec ancien, c’est presque un soulagement de constater que ce parallèle est matérialisé dans une bibliothèque. En effet, normalement, là où cela se fait encore, on étudie ensemble le latin et le grec, ce qui a naturellement sa justification. Mais pourquoi ne peut-on pas étudier le grec ancien et le grec moderne ensemble? Cela se justifierait aussi.

    J’ai eu aussi l’occasion de pratiquer un exercice un peu spécial: dans les cours du Prof. Dr. Thiel, celui-ci m’a demandé si, en improvisant, je pouvais traduire oralement quelques lignes de grec ancien en allemand. En improvisant, parce que, contrairement aux étudiants présents, je n’avais pas préparé ces textes de grec à la maison. J’ai accepté et c’est donc au pied levé, sans préparation, que j’ai traduit quelques lignes d’Hérodote (sur Babylone) et de Xénophon (tirées des Memorabilia) en allemand, oralement. A vrai dire, je me sentais un peu comme un acrobate intellectuel, dans un effort difficile et pas gagné d’avance. Mais cela a très bien marché, me procurant beaucoup de satisfaction, parce qu’enfin j’ai eu l’occasion de faire quelque chose d’intéressant.

    Il va être difficile de quitter la Thuringe et de retrouver des lieux où l’on décrit en long et en large toutes sortes de « compétences » professionnelles, tandis que la compétence de lire le grec n’est reconnue à peu près nulle part.

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