Dieu a-t-il été inventé par les hommes ?

V0035661 The eye of God, the hand of God and the Sacred Heart. Stippl Credit: Wellcome Library, London. Wellcome Images images@wellcome.ac.uk http://wellcomeimages.org The eye of God, the hand of God and the Sacred Heart. Stipple engraving by Salvardi after C. Savini. By: C. Saviniafter: SalvardiPublished: – Copyrighted work available under Creative Commons Attribution only licence CC BY 4.0 http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/
  • Chérie, en me levant ce matin, je me suis posé deux questions, l’une fondamentale et l’autre sans importance.
  • Deux questions à la fois ? Mon pauvre chou, quand tu te poses une seule question, il y a déjà de quoi s’inquiéter.
  • Tu me railles, mais je suis tout à fait sérieux. Je commence par la première question : si je mets discrètement le feu à notre vieille voiture, crois-tu que je pourrai me faire rembourser le prix d’une voiture neuve par l’assurance ?
  • Ahem ! Je vois que tu as vite retrouvé ton état normal : ta question est stupide. D’abord, notre voiture n’est pas vieille, elle n’a que deux ans. Ensuite, si tu penses pouvoir escroquer notre compagnie d’assurance, tu oublies que ces messieurs-dames sont malins et auront tôt fait de repérer la combine. Finalement, si tu brûles la voiture, je ne pourrai pas venir te rendre visite en prison.
  • Tu penses donc que je devrais renoncer à brûler la voiture parce que, si l’on découvre la supercherie, je risque la prison ?
  • C’est ça. Et ta seconde question, celle sans importance ?
  • Ah oui ! Dieu existe-t-il vraiment, ou a-t-il été inventé par les humains ?
  • Comme je te reconnais, mon chéri : ton sens des priorités, voilà ce qui m’a séduite chez toi dès le premier jour… Pour répondre à ta question, il me semble que cela fait plus de deux mille cinq cents ans qu’on se la pose.
  • Par tous les poils du bélier de Phrixos ! Et moi qui croyais avoir trouvé une idée originale.
  • Raté : un philosophe du IIe s. ap. J.-C., Sextus Empiricus, rapporte le souvenir d’une tragédie écrite par Critias, un membre de l’élite d’Athènes, à la fin du Ve s. av. J.-C. Or dans cette tragédie, qui s’intitulait Sisyphe, on entend ledit Sisyphe élaborer une théorie selon laquelle ce serait un humain qui aurait inventé les dieux.
  • Ça va, j’ai compris : tu vas tirer de tes rayons poussiéreux une vieille édition moisie du Sisyphe et tu vas me faire la lecture, tandis que je baillerai d’ennui.
  • Encore raté : le Sisyphe est perdu, à l’exception du passage cité par Sextus Empiricus. Le livre n’est pas moisi, tu vas me faire le plaisir de te caler dans ton fauteuil favori, avec des chips et une petite cannette, et tu vas écouter ce que le personnage de Sisyphe a déclamé devant le public athénien.
  • Avec trois décis de blonde, ça devrait aider à faire passer la pilule. Allez vas-y, qu’on voie si Critias était aussi malin que moi.

« Il semblerait que Critias, l’un de ceux qui ont participé au régime tyrannique à Athènes [en 404/403 av. J.-C.], appartenait à la catégorie des athées. Il affirmait que les anciens législateurs avaient fabriqué Dieu comme une sorte de surveillant de la bonne conduite et des fautes des humains. Il s’agissait d’éviter qu’un individu puisse, en secret, causer du tort à son prochain : car il devrait se prémunir contre la vengeance des dieux. Voici comment il formule son idée.

Dans un temps reculé, les humains vivaient dans le désordre : chacun, comme les animaux, n’obéissait qu’à la force. Si l’on se comportait bien, on n’en touchait aucune récompense ; et celui qui faisait le mal n’en subissait aucune punition.

Ce n’est que plus tard que, d’après moi, les humains ont mis en place des lois pour punir, afin que règne la justice et que les excès lui soient soumis. Si quelqu’un commettait une faute, il était puni.

Plus tard, comme les lois empêchaient les humains de recourir à la violence ouverte, il se sont mis à agir en cachette. C’est alors, d’après moi, que pour la première fois un homme astucieux et habile a inventé la crainte des dieux pour les mortels, afin qu’ils aient peur même s’ils agissaient en secret ; même chose pour ce qu’ils disaient ou pensaient. C’est pourquoi cet homme a introduit le concept de Dieu.

Il s’agirait, disait-il, d’un être extraordinaire qui jouirait de la vie éternelle. Doué d’intelligence, il serait capable d’entendre et de voir, il penserait et prendrait soin du monde. De nature divine, il entendrait tout ce qui se dirait parmi les humains, et il pourrait voir tout ce qu’ils feraient. Et si quelqu’un imaginait un crime en silence, même cela n’échapperait pas à la vigilance des dieux : car l’intelligence serait en eux.

C’est avec de pareils raisonnements qu’il a introduit le plus séduisant des enseignements, en masquant la vérité par un discours mensonger. Il a aussi prétendu que les dieux habitaient un endroit qui impressionnerait les humains : car il savait bien que ce lieu effrayait les mortels, et qu’ils en avaient besoin pour assurer leur subsistance. Tout cela venait de la voûte céleste, où l’on voyait se produire les éclairs, où l’on entendait l’orage gronder, où apparaissaient les étoiles dans le ciel, belle dentelle du Temps, l’habile architecte. C’est de là qu’avance la masse éclatante de l’astre solaire, de là vient la pluie qui humecte la terre.

Voilà donc les peurs qu’il inspira aux humains, grâce auxquelles il a planté par ses discours l’idée de Dieu au bon endroit. Avec les lois, il a éteint l’incendie du désordre.

Un peu plus loin, il conclut :

C’est de cette manière, je pense, qu’un individu a le premier convaincu les mortels d’accepter l’idée de l’existence des dieux. »

[Sextus Empiricus, Contre les astrologues 9.54]

  • Formidable ! Je ne l’aurais pas dit mieux que Critias. Si j’ai bien compris, Sisyphe affirmait que Dieu aurait été inventé par un humain pour empêcher les humains de faire le mal en cachette ?
  • Oui, c’est à peu près cela. Et Dieu voit même les petits futés qui veulent mettre le feu à leur voiture, loin des regards indiscrets, pour se faire rembourser par l’assurance.

Une réflexion sur “Dieu a-t-il été inventé par les hommes ?

  1. La question posée par le titre est un peu ambiguë de nos jours, car on ne sait pas si elle veut parler des « hommes » sous forme exclusivement masculine ou bien des « hommes » sous forme masculine et féminine à la fois, autrement dit des humains. Ce serait plus clair en grec, ancien ou moderne, puisqu’il faudrait choisir entre άνθρωποι et άνδρες ou aussi en allemand, puisqu’on devrait se décider entre « Menschen » et « Männer ». Ici, la langue française est quand même un peu moins précise.
    Quoiqu’il en soit de cet aspect, la question est très difficile, philosophique et théologique. La difficulté est que la réponse ne va être apportée que par un humain, à l’intérieur du langage, alors que pour qu’elle soit valable, il vaudrait mieux qu’elle soit apportée par un être qui ne ferait pas partie de l’espèce humaine. Autrement, comme dans un miroir, on ne peut obtenir que l’image exacte de soi-même et ainsi il ne s’agit pas d’une vraie réponse, mais seulement d’un reflet attendu. Par exemple, il vaudrait mieux que les dieux ou Dieu lui-même répondent: mais Dieu est assez silencieux à notre époque qui souffre certainement d’un déficit de spiritualité. Ou alors, la réponse devrait venir du monde animal ou végétal, mais nous avons des difficultés de communication avec ces êtres qui sont d’une autre nature que nous. Quelques exceptions comme François d’Assise y sont quand même parvenus et dans son « Cantique des Créatures », cet homme dit que les éléments, le soleil, la terre, l’eau sont ses frères et ses soeurs. Il les ressent donc comme des proches, faisant partie de sa famille et il établit un dialogue avec eux. Ils lui répondent depuis un autre état d’existence. Mais, à part une telle exception, nous sommes en général coupés des êtres qui pourraient peut-être répondre à la question du titre sans qu’on tombe dans la quadrature du cercle.
    Critia ou Sisyphe voit quand même le sujet par le petit bout de la lorgnette, décrivant un dieu ou des divinités qui ne sont là que pour le contrôle et pour la surveillance des règlements, comme une sorte de police. En fait, pour lui, ce Dieu ou ces dieux « qui voient tout » exercent un pouvoir tyrannique, sont dans un rapport de forces avec les humains, agissent par la menace, font pression par la peur. Dans ces conditions, on comprend qu’on préfère être athée.
    Mais cette image de Dieu en tant que surmoi interdisant n’est pas la seule qui existe et on ne peut empêcher certains de se faire des divinités une idée plus ouverte, moins contraignante, plus secourante et réconfortante.

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