Le pyulque, nouvelle arme secrète de l’armée suisse

Le pyulque, vous connaissez ? Il faudra songer à en équiper l’armée suisse, cela coûtera moins cher que les avions de combat.

La Suisse dispose d’une armée remarquable. Chaque mâle du pays est un citoyen-soldat en puissance, mais depuis quelques années la fibre militaire a une fâcheuse tendance à se déliter. Dommage : où sont passés les redoutables bataillons de cyclistes, prêts à bondir de leur selle pour mitrailler l’ennemi ? et le service des pigeons voyageurs ?

Quant à la très respectée aviation militaire, elle nous a réservé une belle surprise en 2014 : elle n’était opérationnelle que pendant les heures de bureau. Un avion éthiopien, détourné vers l’aéroport de Genève, a dû être escorté par les chasseurs italiens et français. Merci, chers voisins ! Mais qu’on se rassure : le peuple suisse a maintenant approuvé l’achat d’une nouvelle flotte de chasseurs de dernière génération qui permettront d’assurer une surveillance du territoire même avant l’ouverture des bureaux.

Toujours à l’affut de la technologie dernier cri, l’armée suisse ferait bien de garder quelques précieux francs pour l’acquisition d’un stock de pyulques. Vous ne connaissez pas ? En fait, moi non plus, ou du moins je n’avais aucune idée de ce qu’était un pyulque ; mais une collègue fort érudite, Mme Nathalie Rousseau, m’a rendu attentif à cette arme terriblement efficace.

Le pyulque devrait permettre à l’armée suisse, moyennant quelques arrangements avec la Convention de Genève, de mener une guerre chimique sans merci. Son invention remonte à l’Antiquité et nous en avons conservé le souvenir grâce au travail d’un auteur méconnu, Jules l’Africain (II/IIIe s. ap. J.-C.).

« Il y a des soldats qui, au moment d’engager le combat, font sur le champ de bataille un sacrifice à l’intention de Poséidon l’Effrayeur de Chevaux. Pour ma part, j’ai déniché un poison plus vif qu’une prière, plus puissant que toute les armes à disposition (…).

On l’introduit dans des pyulques, que l’on remet à des hommes équipés à la légère. On les envoie vers la ligne de bataille, où ils se placent sous la protection des soldats du premier rang.

Et voici que l’ennemi avance, confiant dans sa vigueur, sa rapidité et son armement. Qu’il s’agisse de soldats cuirassés ou d’hommes équipés de manière différente, ils vont au-devant d’un même danger : car au moment où arrive la vague contre nos soldats d’infanterie, ceux qui se trouvent au premier rang absorbent le choc en se protégeant de leurs boucliers ; quant aux porteurs de pyulques, ils injectent leur poison dans les naseaux des chevaux (ce liquide a des effets dévastateurs même sur les hommes).

Donc, au moment où les chevaux sentent l’odeur du poison, ils perdent la tête, renâclent et se cabrent précipitamment, comme s’ils craignaient l’odeur qui monterait du sol, et dansent dressés sur les jambes de derrière. Les cavaliers tombent de leurs montures sur le sol, tout prêts à être faits prisonniers, voire égorgés. Leurs cuirasses les entravent dans leur fuite, ils se font piétiner ou reçoivent des coups. »

[Julien l’Africain, Cestes 1.11]

Non mais sans blague, qu’est-ce qu’un pyulque ? Le site etymologika / hypothèses nous présente le pyulque sous toutes ses coutures. Pour faire simple, vous aurez peut-être reconnu que le py- se rapporte à ce que nous appelons le pus. Un pyulque, c’est une seringue pour tirer le pus d’un abcès, un « tire-pus », pour reprendre l’expression de mon amie Nathalie. Or le piston de la seringue peut aussi servir à gicler, comme tous les garnements du monde le savent bien.

Alors, pourquoi pas du poison ? Si vous êtes inquiets à l’idée que les bidasses helvètes puissent se muer en dangereux empoisonneurs, je peux vous rassurer. L’armée suisse achètera peut-être quelques milliers de caisses de pyulques, les stockera dans de vastes entrepôts, mais n’en fera rien. Après tout, l’aviation suisse n’a jamais dû engager le moindre combat. C’est peut-être la preuve absolue de son efficacité…

Essayer le pyulque, c’est donc l’adopter. On peut même espérer que la Suisse, après avoir importé à grands frais des pyulques étrangers, se mettra à produire elle-même cette arme redoutable. En dépit de la crise sanitaire qui secoue notre planète, l’exportation d’armes suisses se porte très bien, comme le révèlent des chiffres parus récemment.

Ah oui! J’oubliais: le texte grec est difficile à trouver pour les profanes.

Εὔχονται δὲ καὶ ἄλλοι, μάχεσθαι μέλλοντες, οὐ μὴν ἀλλὰ καὶ θύουσιν, ἐν ἀγῶνι καθεστηκότες, ταραξίππῳ Ποσειδῶνι. Καὶ ἡμεῖς δὲ εὕρομεν φάρμακον εὐχῆς ὀξύτερον, κρεῖττον πάντων ὁπόσα ἂν ἔχοις (…). Εἰς πυουλκοὺς ἐμβάλλεται καὶ εἰς παράταξιν κούφοις ἀνδράσιν δίδοται φέρειν, ὡς εὐκόλως ὑπὸ τῷ στίφει τῶν προμαχομένων ἑστάναι. Οἳ μὲν οὖν ἐπάγουσιν ἀλκῇ καὶ τάχει καὶ σιδήρῳ τεθαρρηκότες· ἄν τε οὖν κατάφρακτοι οὗτοι τύχωσιν, ἄν τε καὶ ἄλλως ἐσταλμένοι, ἐς τὸν αὐτὸν σπεύδουσικίνδυνον. Γενομένης γὰρ τῆς ἐς τοὺς πεζοὺς ἐμβολῆς, οἳ μὲν προτεταγμένοι φέρουσιν τὴν ἐπιδρομὴν τῷ τῶν ἀσπίδων φράγματι, οἳ δὲ τοὺς πυουλκοὺς ἔχοντες ἐκθλίβουσι τὸ φάρμακον εἰς τὰς τῶν ἵππων ἀναπνοάς (δεινὸς δὲ ὁ χυλὸς καὶ ἀνδράσιν εἰς βλάβην). Ἐπειδὰν οὖν οἱ ἵπποι δέξωνται τὴν ὀδμὴν τοῦ κακοῦ, μεμήνασι καὶ φριμάσσουσι καὶ διὰ σπουδῆς ἀνίστανται, ὥσπερ τὴν ἀπὸ τῆς γῆς ἀναπνοὴν πεφοβημένοι, καὶ ἀνασκιρτῶσιν ὄρθιοι. Πίπτουσι δὲ οἱ ἀναβάται ἀπὸ τῶν ἵππων χαμαί, ἕτοιμοι πρὸς ζωγρίαν ἅμα καὶ σφαγήν, τοῖς αὑτῶν θώραξιν εἰς τὸ μὴ διαφυγεῖν πεπεδημένοι, ἢ πατούμενοι, ἢ παιόμενοι. Ἔξεστι δὲ τοῦ φαρμάκου τοῦδε καὶ ἐφ’ ἡσυχίας πεῖραν λαβεῖν, καὶ θαυμάσαι πόση ἀπὸ τοῦδε ἰσχύς ἐστιν καὶ ἐν πολέμῳ κρείττων βελῶν.

Une réflexion sur “Le pyulque, nouvelle arme secrète de l’armée suisse

  1. Ce qui m’a frappée dans le texte grec d’aujourd’hui, dont je ne connaissais pas l’auteur et qui est une description de bataille dans laquelle une arme étrange et exotique est employée, la « pyulque », c’est sa similitude avec un passage d’Héliodore. En effet, dans « Les Ethiopiques », IX, 17, 1-3 et IX, 18, 1-3, Héliodore décrit la bataille entre l’armée d’Hydaspe et celle du Perse Oroondatès, qui avait des chevaux caparaçonnés.

    Les mots suivants du texte de Julien l’Africain se trouvent également dans le texte d’Héliodore (à un autre cas, genre et nombre ou à un autre temps verbal, que je mets entre parenthèses): προμαχομένων (προμάχων), ἐπάγουσιν (ἐπῆγε), τάχει (τάχους), κατάφρακτοι (καταφράκτους), ἐμβολῆς (ἐμβολήν), ἵππων (ἵππον), μεμήνασι (μανίας), πίπτουσι (ἔπιπτον), ἀναβάται (ἀναβάτας), πατούμενοι (πατούμενοι).

    Je ne veux pas en tirer trop vite de conclusion, surtout dans ces petits commentaires du blog où il n’y a pas beaucoup de place. D’autant plus qu’en grec ancien il existe souvent tellement d’études déjà réalisées que ma remarque se trouve peut-être déjà dans le livre d’un helléniste sur un rayon de bibliothèque. Mais à titre personnel, cela m’a intéressée de constater que, dans les deux cas de bataille, on s’en prend aux chevaux de façon perfide et qu’ils sont les premières victimes de ces batailles: une fois, on leur injecte un poison dans les naseaux et une autre fois, on leur fend le ventre. Dans les deux cas, le résultat est un désastre pour les cavaliers.

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