Robots tueurs : qui est responsable ?

Des engins capables de tuer sans être contrôlés par des humains : qui rendra des comptes après coup ?

Humpf ! Image un peu fantaisiste…

Les humains, jamais à court d’idées lorsqu’il s’agit de tuer leurs semblables, mettent désormais au point des armes capables d’agir de manière autonome. Ces robots tueurs pourraient être envoyés sur un champ de bataille, identifier une cible grâce à un algorithme et éliminer l’ennemi présumé, sans que personne n’intervienne dans le processus.

Une idée fantaisiste ? Pas vraiment : divers indices suggèrent que des drones de combat automatisés auraient déjà été engagés dans des combats en Libye. D’ailleurs, les robots nous accompagnent depuis toujours, si l’on en croit Homère.

Les amateurs de gadgets létaux se frotteront les mains. En effet, les nouveaux drones sont apparemment précis, efficaces, et pratiquement imparables. Mais le plus beau, c’est qu’il sera possible d’envoyer un drone sur la tête de son ennemi sans en assumer la moindre responsabilité :

« C’est pas moi, M’dame ! S’il y a eu un problème, c’est la faute au logiciel. Pour ma part, j’étais à la plage pendant que mon drone faisait le boulot. D’ailleurs, je ne sais même pas où mon drone est allé se fourrer ! »

Se défausser de sa responsabilité lorsqu’on a tué un être vivant n’est pas une innovation. Les Athéniens ont déjà inventé le truc depuis longtemps pour se disculper lors d’un sacrifice appelé Bouphonie. En l’occurrence, pas besoin de drone, mais d’une hache, à qui l’on fera porter la responsabilité de la mise à mort, comme en témoigne Pausanias le Périégète (IIe s. ap. J.-C.).

Sur l’autel de Zeus de la Cité, (les Athéniens) placent de l’orge mélangé à du blé et s’abstiennent de le surveiller. Cependant, ils surveillent le bœuf qu’ils ont préparé pour le sacrifice ; ce dernier s’approche de l’autel et il touche aux grains. C’est alors qu’ils appellent un prêtre, appelé bouphonos (Tue-Bœuf) : il trucide l’animal et jette la hache sur place, avant de s’enfuir. Les autres, faisant comme s’ils ne connaissaient pas l’homme qui a commis l’acte, intentent alors un procès à la hache.

Pausanias, Périégèse de la Grèce 1.24.4

Le prêtre n’y est pour rien, et d’ailleurs personne ne le connaît. C’est donc la hache qui portera la responsabilité pour la mort du bœuf sacrifié. Ce rituel témoigne d’un sentiment de culpabilité chez les Athéniens qui, pour éviter d’être souillés par un crime laissé sans punition, se défaussaient sur l’instrument.

Au moins, ils avaient conscience d’avoir à rendre compte de leur acte. Il est à craindre que, avec les robots tueurs, aucun scrupule n’embarrassera leurs utilisateurs.

Puisqu’il est question de la culpabilité face au sacrifice, il vaut la peine de rappeler une interprétation assez cocasse de la raison qui aurait mené les humains à faire des sacrifices. Voici ce que nous rapporte Plutarque, quelques décennies avant Pausanias:

Sur la base des récits et des usages sacrés des Anciens, on peut conjecturer qu’ils considéraient comme un acte maudit et interdit, non seulement de manger, mais aussi de tuer un animal inoffensif. Cependant, écrasés sous la masse des animaux qui se multipliaient, ils reçurent un oracle de Delphes : d’après eux, cet oracle leur enjoignait de porter secours aux fruits détruits par les animaux ; et c’est ainsi qu’ils instituèrent le sacrifice.

Ils n’en restaient pas moins troublés et effrayés, raison pour laquelle ils utilisaient les termes « accomplir » et « exécuter ». Ils indiquaient ainsi que, en sacrifiant un être doué de vie, ils commettaient un acte qui n’était pas trivial. Jusqu’à nos jours, d’ailleurs, ils prennent grand soin de ne pas égorger un animal avant qu’il n’ait dit« oui » de la tête tandis qu’on fait une libation. C’est ainsi qu’ils se prémunissaient contre toute accusation d’avoir commis un acte injuste.

Plutarque, Propos de table 8.8.3 (729e-f)

Les végétariens et autres véganes apprécieront : le sacrifice des animaux aurait été institué pour sauver les végétaux…

Une réflexion sur “Robots tueurs : qui est responsable ?

  1. Un point commun entre les drones sans responsable connu et le sacrifice dans l’Antiquité est qu’il s’agit dans les deux cas d’un problème de boucherie,

    Mais c’est surtout la boucherie industrielle qui pose problème, avec ses victimes humaines ou animales. Dans nos pays, les consommateurs de viande n’ont jamais tué un seul des animaux qu’ils mangent. Moi non plus d’ailleurs! Et les gens ne savent même pas comment il faut s’y prendre. Mais c’était différent pour nos grands-parents. Je les ai vu tuer, après les avoir élevés eux-mêmes, les poulets et lapins destinés à la consommation familiale. Je me rappelle comment il faut faire avec des ciseaux pour égorger un lapin, l’écorcher et le vider, ou pour plumer un poulet, mais je n’ai pas la moindre envie d’essayer. Je n’aurais même pas l’adresse nécessaire.

    De nos jours, les abattoirs sont à la périphérie des villes: ils sont loin et restent inconnus. Cependant, l’élevage avait pris des aspects catastrophiques, mais il a fait des progrès ces derniers temps, car des protestations sont montées contre le fait que poulets, veaux et autres soient traités comme des objets insensibles, voire même comme des déchets dont on se débarrasse dès qu’ils ne sont plus productifs. Des reportages et des images insupportables nous parviennent depuis lontemps à travers des documentaires. Ceci, à côté d’autres raisons que connaissent les biologistes, pousse des gens à devenir végétariens ou même végans, un régime qui est extrême.

    Par ailleurs, les bouchers ont du mal à recruter des apprentis et des places d’apprentissage dans ce domaine restent ouvertes. On peut le comprendre, car ce métier n’a pas un statut social élevé; être à la fois mal considéré et ne pas gagner grand-chose n’est pas attirant pour la jeunesse. Pourtant, si nous voulons manger de la viande, il nous faut des bouchers. Quant à la guerre, il y a longtemps que c’est une boucherie, comme l’ont montré les guerres du 20ème siècle. Mais déjà, dans Homère, on voit gicler des cervelles et on peut lire comment des poitrines sont transpercées par des lances.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s