Racistes, les études classiques ?

Le débat fait rage aux États-Unis et pourrait bien traverser l’Atlantique : l’étude du grec et du latin serait-elle le fondement d’une pensée raciste ? L’affaire semble plus compliquée que cela.

La prestigieuse Université de Princeton a décidé de supprimer l’obligation de connaître le grec et le latin pour faire des études en sciences de l’Antiquité ou en théologie.

La raison est assez simple : seules quelques écoles prestigieuses offrent encore aux futurs étudiants la possibilité d’apprendre les langues anciennes avant d’entrer à l’Université. Cependant, l’Université de Princeton elle-même motive sa décision en arguant de la lutte contre le racisme, pour ensuite devoir clarifier les choses devant une vague de protestations. Difficile toutefois de ne pas faire le lien avec les prises de positions de Dan-el Padilla Peralta, professeur d’histoire ancienne à Princeton, selon lequel les études classiques seraient le fondement d’une pensée raciste.

Dans le contexte de la cancel culture, l’étude du grec et du latin ne sont pas épargnés. Il serait toutefois malvenu de ricaner ou de s’enfermer dans le déni : pendant longtemps, en effet, la connaissance des langues anciennes a été le privilège des classes favorisées. On ne sera pas étonné que les auteurs grecs et latins aient pu servir d’instrument d’exclusion, voire de justification à des théories racistes nauséabondes.

Faire du grec et du latin l’étendard d’une pensée raciste, toutefois, serait excessivement réducteur. Le racisme est une expression parmi d’autres d’une propension des groupes dominants à exclure les autres des privilèges qu’ils prétendent conserver. On est toujours le barbare d’un autre.

Lorsque Grecs et Romains s’affrontaient, ces derniers passaient pour des barbares aux yeux des premiers, comme en témoigne un bref passage tiré de la Vie de Pyrrhos rédigée par Plutarque. Rappel des faits ; au début du IIIe s. av. J.-C., Pyrrhos, roi d’Épire (une région du nord-est de la Grèce), a traversé l’Adriatique et dispute aux Romains le contrôle sur le sud de l’Italie. Les Grecs de l’époque découvrent alors qu’ils ne sont pas les seuls à savoir organiser une armée. Au moment de livrer le combat, Pyrrhos manifeste sa surprise face à une armée romaine étonnamment disciplinée :

[Pyrrhos] observa les positions, les gardes et le bon ordre [des Romains], ainsi que l’agencement de leur camp et il en fut étonné. Il s’adressa alors à celui de ses compagnons qui était juste à côté de lui : « Hé ! Mégaclès, cette disposition des barbares, elle n’a rien de barbare ! Bon, nous verrons bien comment cela se passera. »

Plutarque, Vie de Pyrrhos 16.7

Le roi est certes impressionné par le bon ordre des troupes romains (des barbares !), mais il n’a pas encore pris la mesure de ce qui l’attend. Son imprudence manque en effet de lui coûter la vie en pleine bataille.

Or voici que le Macédonien Léonnatos aperçut un homme italien qui se dirigeait vers Pyrrhos, qui rapprochait son cheval contre lui, le collait de près et suivait tous ses mouvements.

« Mon roi », dit-il, « vois-tu ce barbare porté par un cheval noir aux pieds blancs ? On dirait qu’il prépare un grand coup, un exploit terrible. Car c’est toi qu’il regarde, il en veut à toi, il est plein d’ardeur et de colère, et il ne s’occupe pas des autres. Prends garde à cet homme ! »

Pyrrhos répondit :

« Léonnatos, il est impossible d’échapper à son destin. Cependant, ni cet homme ni aucun autre Italien n’aura à se réjouir de s’attaquer à nous. »

Tandis qu’ils parlaient encore, l’Italien saisit sa lance, lança son cheval et se rua contre Pyrrhos. Il frappa de sa lance le cheval du roi, mais au même moment Léonnatos toucha aussi le cheval de l’Italien. Les deux chevaux tombèrent et les compagnons de Pyrrhos l’entourèrent pour l’extraire du champ de bataille, tout en tuant l’Italien qui continuait à se battre.

Plutarque, Vie de Pyrrhos 16.12-14

Ouf ! Pyrrhos l’a échappé belle et désormais il prendra au sérieux ces barbares de Romains.

Revenons au racisme. Contrairement à ce que suggère Dan-el Padilla Peralta, les études classiques ne sont pas en soi génératrices de racisme. L’accès aux auteurs grecs et latins a longtemps été – et reste dans une certaine mesure – l’apanage de personnes issues de milieux favorisés. On peut faire de cet immense corpus de sources aussi bien un instrument d’exclusion qu’un outil de progrès. Il en va de même avec la Bible : elle peut servir à prêcher l’amour du prochain, mais on peut aussi l’instrumentaliser pour interdire la branlette.

Dan-el Padilla Peralta a néanmoins raison sur un point fondamental : c’est en s’appuyant sur les auteurs grecs et latins que les Européens et leurs descendants en Amérique ont construit un mythe de supériorité vis-à-vis des autres régions du monde. Or la solution au problème ne réside pas dans l’éradication des études classiques : coupez la tête de l’hydre et il en poussera une autre. Privés du mythe de la civilisation occidentale, les Occidentaux – comme on les appelle – sauront bien en inventer un autre. Si l’on veut éviter que les études classiques soient colonisées par des racistes de tout poil, il faut faciliter l’accès aux auteurs grecs et latins, pour que tous puissent s’approprier cet immense fonds de réflexion et en refaire une interprétation plus inclusive. À ce propos, je recommande vivement la lecture d’un article paru dans The Atlantic.

Une réflexion sur “Racistes, les études classiques ?

  1. Ce problème de racisme dû aux études classiques a de fortes chances de n’être qu’un faux problème. C’est pourquoi on peut se demander s’il vaut même la peine d’en discuter. C’est avec plaisir qu’on aurait en latin et en grec davantage d’élèves et d’étudiants en général et de toutes couleurs en particulier. Mais certainement, il faudrait trouver aux études classiques des débouchés professionnels et des salaires qui en reconnaissent la valeur, car ceci est plus important que la race pour attirer des étudiants de tous les milieux sociaux. Dans l’absence de reconnaissance financière actuelle de la valeur de ces études réside un vrai problème.

    Par ailleurs, parmi les professeurs de latin et de grec et parmi les élèves et étudiants des études classiques, il se peut bien qu’il y ait ici ou là quelques racistes, mais cela doit être très minoritaire. En effet, les études littéraires nous apprennent en général à nous décentrer de nos habitudes et à nous ouvrir à d’autres idées et à d’autres cultures. Quant aux textes latins et grecs eux-mêmes, ils n’affirment pas la supériorité d’une « race », d’une couleur de peau etc. sur une autre, mais la supériorité d’une culture sur l’absence de culture et sur l’ignorance. Nous savons que les Grecs et les Romains ont eu des esclaves, d’ailleurs blancs – et pas nécessairement noirs -, mais cela ne signifie pas qu’ils se sont donnés en ceci comme des modèles pour le futur.

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