Ah, la belle Escalade !

Prendre d’assaut les murailles d’une ville avec des échelles, parfois ça marche, parfois ça ne marche pas…

  • Chériiiie, on la casse, cette marmite en chocolat ?
  • Bien sûr, mon chou, il faut bien fêter l’Escalade !

Note pour les lecteurs enthousiastes de ce blog, fans inconditionnels des dialogues d’un certain couple dysfonctionnel sans aucun rapport avec des personnes réelles : chaque année, autour du 12 décembre, les Genevois célèbrent l’Escalade. En effet, le 12 décembre 1602, les troupes du duc Charles-Emmanuel de Savoie essayèrent de prendre d’assaut la ville de Genève en escaladant les murailles avec des échelles. Les braves Genevois les repoussèrent et une illustre citoyenne, la Mère Royaume, balança sur un vilain Savoyard le contenu de son pot-au-feu, lequel mijotait fort opportunément au milieu de la nuit. Le Savoyard en fut ébouillanté et les Genevois, encore aujourd’hui, commémorent l’exploit de la Mère Royaume en cassant une marmite en chocolat (fourrée de légumes en pâte d’amande !), tout en proférant la formule rituelle : « Qu’ainsi périssent les ennemis de la République ! »

  • Aaaah, chérie, les Savoyards en ont pris plein la figure à essayer de s’emparer de Genève. D’ailleurs, ça ne marche jamais, le coup des échelles pour escalader des murailles.
  • Tu crois ça, mon chou ? Mais si, les Genevois ont eu de la chance, alors que d’autres villes ont été prises avec des échelles.
  • Par le soufflet d’Héphaïstos, tu te moques de moi ? Ou alors, tu vas me sortir une de ces histoires dont tu as la spécialité, pêchée dans une vieille édition moisie ?
  • Moisie, pas tout à fait, mais c’est vrai qu’on ne lit plus guère la Vie d’Aratos de Plutarque.
  • Plus tard que… plus tard que quoi ?
  • Plutarque, mon chou, un prosateur prolifique qui a vécu entre le Ier et le IIe siècle ap. J.-C. Il s’est intéressé à toutes sortes de personnages remarquables, dont Aratos, un homme politique du IIIe s. av. J.-C.
  • Et voilà, tu m’embrouilles à nouveau, je n’y comprends rien. D’abord, c’était encore un Grec, ton Aratos ?
  • Oui, il venait d’une petite cité appelée Sicyone, non loin de Corinthe. Après qu’un certain Nicoclès a pris le pouvoir à Sicyone, Aratos s’est enfui dans une cité voisine, Argos, d’où il guettait une occasion de retourner à Sicyone pour en chasser le tyran.
  • Bon, d’accord, mais quel rapport avec l’Escalade ?
  • Si tu veux bien t’installer sur ton canapé préféré, je t’apporterai un bon vin chaud (pas de bière ce soir, mon chou !) et je te ferai la lecture de Plutarque.
  • Du vin chaud ? Mouais, pourquoi pas ? Mais pas trop long, ton Plutarque, hein ?
  • Allez, c’est parti : nous sommes en 251 av. J.-C.

Tandis qu’Aratos réfléchissait à un moyen de mettre la main sur une portion territoire de Sicyone d’où il pourrait s’élancer pour faire la guerre au tyran, voici qu’arriva à Argos un homme de Sicyone qui s’était évadé de prison. C’était un frère de Xénoclès, l’un des exilés. Amené auprès d’Aratos par Xénoclès, il lui rapporta que l’endroit par lequel il avait franchi la muraille pour s’échapper était franchissable : à l’intérieur, il était presque à niveau car il se rattachait à une zone de rochers escarpés ; et à l’extérieur, en utilisant des échelles, la hauteur n’était pas vraiment infranchissable.

[Plutarque, Vie d’Aratos 5]

  • Excellent, ton vin chaud.
  • Et Plutarque, tu l’écoutes ?
  • Ah ? oui, bien sûr, chérie, continue…
  • Tu n’es pas très attentif, alors je saute un passage. Plutarque nous apprend qu’Aratos fait discrètement fabriquer des échelles à Argos, et aussi qu’il y a des chiens de garde à Sicyone : on décide qu’il faudra les enfermer avec leur maître, un jardinier qui loge à côté des remparts. Bon, je continue la lecture.
  • C’est ça, c’est ça… Slurrrrrp…

Pendant ce temps, des espions (du tyran) Nicoclès firent leur apparition à Argos : on racontait qu’ils parcouraient la ville en secret et surveillaient Aratos.

Celui-ci, dès l’aube, se dirigea ostensiblement vers la place publique pour y discuter avec des amis. Ensuite, il s’huila le corps au gymnase ; puis, prenant de la palestre quelques jeunes qui avaient l’habitude de boire et de prendre du bon temps avec lui, il les ramena à la maison.

Peu après, on vit l’un de ses serviteurs ramener du marché des guirlandes ; un autre avait acheté des torches, tandis qu’un autre s’entretenait avec des courtisanes qui venaient d’ordinaire jouer de la harpe et de la flûte dans les banquets.

Les espions virent tout cela et se laissèrent duper. Ils se dirent les uns aux autres, en rigolant : « Il n’y avait donc rien de plus trouillard qu’un tyran, si même Nicoclès, qui a la main sur une cité tellement grande, et qui possède une force tellement importante, tremble devant un gamin qui, en exil, dissipe ses ressources en plaisirs et en beuveries nocturnes ! »

[Plutarque, Vie d’Aratos 6]

  • Eh, mais c’est que tu commences à m’intéresser avec ton histoire ! Aratos fait de la désinformation, j’ai compris. Verse-moi encore un peu de ce vin chaud avant de continuer.
  • Plutarque nous apprend que les attaquants sont parvenus à enfermer le jardinier, mais pas ses chiens.

Il fit avancer les porteurs d’échelles, sous la conduite d’Ecdélos et de Mnasithéos, tandis que lui-même les suivait en prenant son temps. Déjà, les chiens aboyaient bruyamment tout en courant aux côtés d’Ecdélos et de son groupe. Cela ne les empêcha pas de s’approcher de la muraille et d’y appuyer les échelles en toute sécurité.

Tandis que les premiers montaient, le responsable de la garde du matin se mettait en route avec une cloche, et la garde montante arrivait avec de nombreuses torches et en faisant du bruit. Les attaquants se blottirent sur leurs échelles sans bouger et n’eurent pas de peine à passer inaperçus.

Mais comme la garde montante s’approchait de la garde descendante, ils coururent le plus grand danger. En définitive, ils échappèrent aussi à ce groupe qui passait à côté d’eux, et Mnasithéos et Ecdélos gravirent (les échelles) en premier. S’étant assurés des accès de part et d’autre de la muraille, ils envoyèrent Technon auprès d’Aratos pour lui dire de se dépêcher.

[Plutarque, Vie d’Aratos 7]

  • Ah oui, il faut qu’il se dépêche, ton Aratos, sinon l’attaque va échouer !
  • Seulement l’affaire se corse un peu parce qu’il reste un gros chien de chasse…

La distance séparant le jardin de la muraille et de la tour n’était pas bien grande. Dans ce jardin, il y avait un gros chien de chasse qui montait la garde. Le chien lui-même n’avait pas remarqué l’attaque, soit qu’il fût naturellement lourdaud, soit parce qu’en fin de journée il fût fatigué. Mais comme les chiots du jardinier l’appelaient d’en bas, il se mit à aboyer, d’abord de manière faible et indistincte, puis avec plus de force, contre le groupe qui passait.

Déjà, des aboiements se faisaient entendre dans tout le voisinage, si bien que le garde qui se tenait en face appela à grands cris le chasseur pour lui demander contre qui son chien aboyait si férocement, et s’il n’était pas en train de se passer quelque chose. Depuis la tour, le chasseur lui répondit qu’il n’y avait rien à craindre : son chien avait été excité par la lumière des torches des gardiens de la murailles, ainsi que par le bruit de la cloche.

(…)

Toutefois, pour ceux qui prenaient d’assaut la muraille, l’affaire n’était pas sans danger, et elle traînait en longueur : en effet, les échelles tremblaient, à moins qu’on ne monte une personne à la fois et en grimpant lentement. Or le temps pressait ! Déjà, le coq chantait, et bientôt arriveraient ceux qui d’ordinaire apportaient la marchandise des champs.

C’est pourquoi Aratos se hâta de monter, précédé d’une quarantaine d’hommes. Il fut rejoint par quelques hommes de plus venus d’en bas, avant de monter vers la maison du tyran et le poste de commandement où les mercenaires passaient la nuit.

[Plutarque, Vie d’Aratos 8]

  • Allez, ça suffit ! J’ai compris : Aratos va maintenant abattre le vilain tyran et tout est bien qui finit bien.
  • Ta perspicacité m’étonnera toujours, bravo mon chou.
  • Bon, chérie, on la casse, cette marmite en chocolat ? Et qu’ainsi périssent les ennemis de la République !

2 réflexions sur “Ah, la belle Escalade !

  1. Dans notre société, trop de couples dysfonctionnent. Selon une quadragénaire, c’est la catastrophe dans sa génération. C’est triste. On nous dit que ce n’est pas si grave que cela pour les enfants et que ceux-ci s’en sortent bien. Et c’est vrai que la stigmatisation d’être « un enfant de divorcé », qui existait autrefois, a disparu, puisque le phénomène social a rendu l’acceptation du divorce plus grande. Mais on est en droit de se demander si les enfants et adolescents en restent vraiment tout à fait indemnes (et pour l’entourage familial ou amical, c’est la même chose) ou s’il s’agit là surtout pour leurs parents d’une façon de se rassurer en minimisant l’ampleur des dégâts. Entre autres causes de divorce, les couples ont peut-être manqué quelques barreaux de l’échelle, κλῖμαξ en grec ainsi qu’en anglais et en allemand.
    La fête de l’Escalade semble une jolie fête genevoise. Cela change de la douane de Bardonnex où il faut bien faire attention à avoir la vignette des autoroutes suisses sur sa voiture et à rouler très lentement. J’y passe régulièrement en transit entre mon Occitanie natale et la région de Suisse alémanique où je vis depuis bientôt trois décennies.

    Pour en venir au sujet, qui est la Vie d’Aratos de Plutarque (et non la mienne), la ressemblance entre cet épisode de poliorcétique dans Plutarque et dans Diodore de Sicile est grande. Chez ce dernier, il existe plusieurs mentions d’attaques à l’aide d’échelles qu’avec un peu de temps on pourrait relever. J’en suis maintenant à la lecture qui porte sur les diadoques d’Alexandre le Grand (livre XIX). Leurs disputes incessantes et leurs intrigues compliquées sont un peu fatigantes à suivre, mais lire cet auteur a son charme et ce doit être la raison pour laquelle je continue. Parfois, on trouve de belles pages écrites avec soin et d’autres fois une sobriété excessive donne l’impression de lire plutôt un journal, ce qui pouvait d’ailleurs être pour Diodore un objectif, puisqu’il s’agit aussi d’annales. Les livres qui m’ont laissé le meilleur souvenir sont jusqu’ici les livres I à V. Et comme je m’intéresse à cet auteur, on m’a aussi conseillé de lire Polybe et Strabon. C’est un bon conseil sans doute et j’ai du pain sur la planche. Aimer lire est toujours une chance, particulièrement en période de pandémie, car il faut certainement faire un effort intellectuel, mais on ne s’ennuie jamais.

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  2. Pingback: C’est la 200e fois que je vous casse les pieds avec des textes grecs | pour l'amour du grec

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