Réchauffement climatique et églises vides : signe des temps ?

Le climat se réchauffe – indéniablement – et les églises se vident – c’est une évidence. Faut-il y voir les signes cohérents d’une époque, ou s’agit-il de phénomènes entièrement distincts ?

Il a fait chaud cet été : est-ce le signe d’un phénomène durable ou une simple bosse sur une courbe des climatologues ? De même, les églises se vident : tendance de fond ou épiphénomène ?

Avant de répondre à ces questions, on peut se demander pourquoi lier les deux éléments. En fait, associer le réchauffement climatique aux églises vides revient à considérer que, dans le monde où nous vivons, tout est interconnecté. Certains crieront à la farce intellectuelle, d’autres au contraire sont intimement persuadés d’une certaine cohérence des choses.

Plutarque, en disciple de Platon, appartenait sans aucun doute à la seconde catégorie. Pour lui, tout se tenait et il était légitime de faire des liens entre des phénomènes en apparence disjoints. Dans ses discussions avec d’autres penseurs sur le site de Delphes, le débat était vif. Il s’agissait notamment de déterminer si, à partir de l’observation d’un détail, on pouvait tirer des conclusions plus étendues.

Les personnes présentes s’étonnaient et Démétrios affirma qu’il était aussi ridicule de chercher à tirer des conclusions si générales à partir de petits indices. Ce n’était pas que, comme (disait le poète) Alcée, « ils peignaient un lion à partir d’une griffe », mais à partir d’une mèche et d’une lampe, ils postulaient un changement planétaire et supprimaient toute la science des mathématiques. (…)

Cléombrotos répliqua : « (…) Démétrios, le fait de ne pas accorder à de petits phénomènes la capacité d’annoncer de grands effets est un obstacle pour de nombreux arts : en effet, cela aura pour conséquence d’invalider la démonstration de nombreux raisonnements, et la prédiction de nombreux événements. »

Et pourtant, vous nous faites une démonstration d’importance en disant que les héros se rasaient le corps au rasoir parce que vous êtes tombés chez Homère sur le mot ‘rasoir’. De même, vous affirmez qu’ils pratiquaient le prêt à intérêts parce que, dans un vers, Homère dit ‘avoir une dette ancienne et considérable’ [Odyssée 3.367], et vous en déduisez que ‘avoir une dette’ implique ‘augmenter le capital’. »

Plutarque, Sur la disparition des oracles 3 (410c – d)

Certains interlocuteurs de Plutarque semblent penser qu’il ne faut pas tirer d’un indice un principe général. Et pourtant, c’est ce que nous faisons tous les jours, par exemple en extrapolant certaines idées sur la vie des héros du temps jadis à partir d’un détail. Un rasoir ? C’est que les héros se rasaient, pardieu !

Alors, le réchauffement climatique ? Un été chaud et c’est la fournaise pour mille ans ! Si Plutarque avait été parmi nous aujourd’hui, il nous aurait certainement recommandé d’écouter ce que les spécialistes des sciences naturelles ont à nous dire sur le sujet.

Bon, et les églises qui se vident, quel rapport avec tout cela ? Plutarque – encore lui – constate le même phénomène au sanctuaire de Delphes, où il détient une charge de prêtre au IIe siècle av. J.-C. Il y a encore des gens qui viennent, mais ils sont moins nombreux et ne posent plus que des questions triviales. Les oracles rendus par la Pythie ne sont plus prononcés en vers. Quant aux autres sanctuaires oraculaires de la région, ils sont déserts. Faut-il y voir un signe des temps ? Les hommes sont-ils en train d’abandonner les dieux, ou serait-ce l’inverse ?

Face à ces questions, Plutarque – par la bouche de son maître Ammonios – cherche à démontrer que la désaffectation des oracles grecs n’a rien d’alarmant. Elle serait due à la dépopulation de la Grèce ; dans des endroits devenus désormais déserts, à quoi bon entretenir un oracle ?

« Les actions des dieux sont déterminées par la mesure, l’adéquation, l’absence absolue d’excès et l’autonomie en toute chose. Or, en partant de ce postulat, on pourrait affirmer que, dans la dépopulation générale provoquée par les soulèvements et les guerres du passé dans pratiquement toute la terre habitée, la Grèce en a eu plus que sa part. Aujourd’hui, tout le pays pourrait à peine fournir trois mille hoplites, ce qui correspond à ce que la seule cité de Mégare a envoyé à la bataille de Platées [479 av. J.-C.]. Le fait qu’Apollon ait abandonné de nombreux oracles n’est donc rien d’autre qu’une manière de pointer du doigt le fait que la Grèce est devenue un désert.

Bref, voilà donc comment l’on pourrait donner un signe précis de sa capacité de raisonnement. Car qui tirerait un bénéfice du fait qu’il y avait autrefois un oracle à Tégyres, ou au Ptoïon, où pendant une partie de la journée on ne rencontre qu’un berger ? »

Plutarque, Sur la disparition des oracles 8 (413f – 414b)

Dans un monde qui changeait considérablement, Plutarque s’est efforcé de trouver un semblant d’ordre. Une présence rassurante pour nous aujourd’hui, alors que nous avons tous besoin de repères.

Une réflexion sur “Réchauffement climatique et églises vides : signe des temps ?

  1. Démétrios a raison, mais Cléombrotos aussi. En effet, d’une part, il est agaçant de voir des gens généraliser à partir de petits faits, donner des conclusions tirées par les cheveux, établir des liens qui n’ont pas lieu d’être et nous faire perdre ainsi notre temps. En mathématiques, on ne peut pas avoir cette extravagance, de sorte que les mathématiques apparaissent plus solides que les idées générales et offrent de bons repères. D’autre part, comme le dit Cléombrotos, il est vrai que sans liens originaux et inattendus tirés intuitivement à partir de maigres indices, on se prive de richesses intellectuelles.
    Lorsqu’on tire une conclusion à partir de petits faits, il faut donc garder en tête qu’il ne s’agit que d’une théorie ou d’une hypothèse. Malheureusement, l’humanité prend trop vite les théories ou hypothèses pour des réalités dures comme fer. Or, il vaudrait mieux garder en tête un grand point d’interrogation sur de tels points.
    Il semble difficile de relier le réchauffement climatique, qui a lieu à l’échelle planétaire, et le vide des églises, qui est plutôt local et ne concerne que le christianisme et non notre Terrre entière. Les liens qu’on peut établir à ce sujet ne peuvent être qu’humoristiques ou poétiques, mais sans doute pas scientifiques. .

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