Pour réconcilier un roi avec un dissident, rien de tel qu’un poète

pindarLe meurtre accidentel de Jamal Kashoggi, prétendument liquidé par erreur, nous rappelle les dangers que courent les dissidents.

Difficile de ne pas adopter un ton grinçant devant cette sale histoire : réfugié en Turquie, Jamal Kashoggi, un journaliste Saoudien au ton critique, semble avoir été liquidé par une équipe d’agents venus de Riyad. Face aux pressions externes, la maison royale s’apprête à reconnaître que l’homme aurait été tué par erreur au cours d’un interrogatoire un peu trop musclé.

Ouf ! Nous voilà soulagés, ce n’était donc pas un meurtre prémédité, mais seulement une faute de dosage au cours d’une séance de torture. L’honneur est sauf. L’expression ‘décès accidentel’ remportera peut-être le Grand Prix de la Langue de Bois 2018, surpassant les ‘faits alternatifs’, lauréats de la cuvée 2017.

S’il existe d’autres Saoudiens pour critiquer le régime depuis de lointains pays d’exil, ils doivent tout de même avoir compris le message : ils ne seront en sécurité nulle part. Le métier de dissident n’a jamais été de tout repos, certes, mais d’autres pays se contentent d’imposer l’exil aux voix discordantes, sans envoyer des équipes de tueurs pour les faire taire à jamais.

Offrons-nous un petit retour en arrière : 462 av. J.-C., le roi de Cyrène Arcésilas IV remporte la course de chars à Delphes lors des Jeux Pythiques. Cyrène, pour ceux qui ne connaissent pas, est une colonie grecque installée en Libye. Arcésilas n’a bien sûr pas conduit le char vers la victoire, mais s’est contenté de posséder l’écurie de course gagnante. C’est un peu comme certaines écuries de chevaux pur-sang détenues par de riches princes du Golfe Persique.

Un autre aspect qui rapproche le brave Arcésilas des monarques absolus d’aujourd’hui, c’est qu’il n’aime pas la contestation. Pas du tout. Or il y a dans son entourage un personnage qui se permet de ne pas être d’accord avec le roi de Cyrène : un certain Damophile, lequel n’a bien sûr pas eu d’autre choix que de quitter Cyrène pour aller se réfugier en Grèce. Maintenant, il veut rentrer à la maison. Comment faire ?

Arcésilas, tout fier de sa victoire aux Jeux Pythiques, a décidé de fêter l’événement dans le faste. Il commande donc à un poète, Pindare, un poème magnifique pour rappeler cet événement exceptionnel, treize strophes d’une beauté inouïe. Pindare y raconte la victoire d’Arcésilas et, pour célébrer la gloire de la famille royale de Cyrène, il rappelle la fondation de la colonie grecque. Sans entrer dans les détails, on peut rappeler que les droits des Cyrénéens à habiter la terre de la Libye remonteraient au passage de Jason et de ses compagnons, les Argonautes, lors de leur voyage de retour vers la Grèce.

Outre l’évocation de la victoire et le récit mythologique sur les Argonautes, Pindare introduit un troisième élément, plus diplomatique : il cherche à réconcilier Arcésilas avec le dissident Damophile, sur un ton qui permette à tout le monde de sauver la face. Pour résoudre le problème, c’est tout de même plus économique que d’envoyer quinze tueurs ! Damophile veut rentrer, Arcésilas pourrait éventuellement faire un effort, et le poète va raccommoder tout le monde. Il va donc faire la morale à Arcésilas, mais sur un ton bienveillant et flatteur.

Garde en tête ces paroles d’Homère pour les mettre en pratique : un bon messager, dit-il, procure à chaque affaire qu’il traite un prestige très élevé. Mais la Muse aussi voit son prestige augmenter si la communication a fonctionné correctement.

Cyrène et le très glorieux palais de Battos [ancêtre d’Arcésilas] a profité de l’intelligence de Damophile, empreinte de justice. Parmi les enfants, on dirait un jeune homme ; mais dans le Conseil, on le comparerait à un vieillard centenaire. Il réduit au silence la voix de la médisance et il a appris à détester celui qui sombre dans l’excès. Il n’entre pas en rivalité avec les hommes de bien et ne fait pas traîner les choses : car chez les hommes, le moment opportun ne dure pas longtemps.

Damophile connaît bien le moment opportun : il s’y emploie et, loin de le fuir, il le recherche. Mais on dit que le plus pénible, c’est de discerner le bonheur et d’en être exclu par la contrainte. Eh oui ! tel un Atlas qui soutiendrait la voûte du ciel, Damophile livre un combat loin de la terre de ses ancêtres, loin de ses possessions. Or Zeus, lui, a délivré les Titans [comprendre : si Zeus a pardonné au Titan Atlas, Arcésilas pourrait faire de même pour Damophile].

Avec le temps qui passe, le vent tombe et il faut orienter les voiles dans une autre direction. Damophile, qui a enduré des souffrances accablantes dans le passé, souhaite désormais revoir sa maison. Il voudrait fréquenter les banquets près de la source d’Apollon et donner souvent libre cours à son jeune tempérament. Entouré de gens avisés, il manierait une phorminx bien ouvragée, s’associant à ses concitoyens dans la tranquillité, sans faire de mal à personne, et sans rien subir de leur part.

Alors, il pourrait te raconter, Arcésilas, quelle source de chants divins il a trouvée lorsque, récemment, il a reçu mon hospitalité à Thèbes.

[Pindare Pythique 4.277-299]

Pindare, en poète avisé, termine son chant en se servant lui-même une généreuse louche de compliments. Il faut toutefois reconnaître qu’il a bien travaillé : en quelques vers bien placés, il vient d’expliquer au roi de Cyrène que le dissident a déjà suffisamment souffert et qu’il voudrait rentrer dans sa patrie ; si Arcésilas accède à la demande, Damophile se tiendra à carreau, promis-juré.

En dépit de ce que prétendent les mauvaises langues, les poètes sont des gens très utiles. Au lieu d’engager des tueurs, chaque gouvernement raisonnable devrait avoir plusieurs poètes à son service. Ça coûte moins cher, ça fait moins mal, et ça marche !

[image : le poète Pindare]

Moi tout seul

traites_nbLes Suisses voteront bientôt sur une initiative censée protéger le pays contre l’influence des ‘juges étrangers’. Moi tout seul, ça va toujours mieux, n’est-ce pas ?

Derrière le bel euphémisme de l’‘autodétermination’, notre parti national d’extrême droite – chaque pays doit disposer de son service de voirie – cherche à faire primer le droit national sur toute ingérence extérieure, comme par exemple la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Quand on vit dans le plus beau pays du monde, avec les meilleures lois du monde, pourquoi se faire imposer des décisions de l’extérieur ? Préservons notre îlot paradisiaque, et surtout ne tenons pas compte des pays qui nous entourent ! Il faut seulement espérer qu’ils nous permettront encore d’aller mouiller nos orteils dans la mer pendant nos prochaines vacances…

Moi tout seul, c’est toujours mieux, du moins dans nos fantasmes. Le poète comique Aristophane l’a bien compris, lui qui nous propose la figure de Dicéopolis : ce citoyen d’Athènes, lassé de l’incompétence qui règne dans sa propre cité, décide que lui aussi agira tout seul. Comme Athènes est en guerre avec Sparte, Dicéopolis opte pour une paix individuelle avec l’ennemi.

  • N’y a-t-il pas de quoi s’étrangler ? Et ensuite, moi, je devrais glander à ne rien faire ? Les délégués étrangers, la porte n’est jamais assez grand ouverte pour les accueillir ! Bon, je vais frapper un grand coup, un coup formidable. Où est donc mon ami Amphithéos ?
  • Me voici !
  • Prends ces huit drachmes que je te donne, et va-t’en faire un traité de paix avec les Lacédémoniens [Spartiates], pour moi tout seul, mes jeunes enfants et mon épouse.

[Aristophane Acharniens 125-132]

Dicéopolis fait donc exactement le contraire de ce qui est proposé maintenant aux Suisses : il se donne le droit de conclure une alliance individuelle avec un État voisin. La réaction de ses concitoyens ne se fait pas attendre.

Ce type – ô Zeus père et tous les autres dieux – a conclu une trêve avec l’ennemi ! Moi, ma haine belliqueuse ne cesse d’augmenter tandis que mes champs sont dévastés. Je n’aurai de cesse que je leur aie planté une lance douloureuse, enfoncée bien profond, pour qu’ils ne mettent plus les pieds dans mes vignobles !

[Aristophane Acharniens 224-232]

Dicéopolis doit donc affronter la colère des Athéniens, représentés par une bande de vieillards d’Acharnes, une commune de banlieue. Furieux contre cet homme qui prétend que, lui tout seul, ça va très bien, ils s’apprêtent à le lapider.

  • Le voici, le voici ! Jette, jette, jette, jette, frappe, frappe ce sale type ! Ne vas-tu pas l’atteindre, et deux fois plutôt qu’une ?
  • Par Héraclès, qu’est-ce donc ? Vous allez me casser mon chaudron !
  • C’est toi que nous allons lapider, espèce de sale tronche !
  • Pour quelle raison, vieillards d’Acharnes ?
  • Et tu poses la question ? Tu ne manques pas de culot, effronté, traître à la patrie. Seul, sans nous, tu te permets de conclure une trêve, et ensuite tu oses nous regarder en face ?
  • Qu’ai-je obtenu en échange de cette trêve ? Écoutez, mais écoutez donc !
  • T’écouter ? Va te faire foutre ! Nous allons t’ensevelir sous les pierres !
  • Non, écoutez-moi d’abord. Accordez-moi cela, braves gens !
  • Rien du tout : ne va pas me raconter tes histoires. Je te déteste encore plus que Cléon, que je découperais pourtant en morceaux pour en faire des chaussures de cavalerie. Toi, je ne vais pas t’écouter me faire de longs discours : tu as conclu une trêve avec les Laconiens [Spartiates], et je te punirai.
  • Mes braves, laissez les Laconiens hors de tout cela, et écoutez ce que j’ai mis dans ma trêve. Vous déciderez si j’ai bien fait.
  • Mais comment peux-tu dire que tu as bien fait, si tu conclu une trêve, ne serait-ce qu’une fois, avec des gens qui ne respectent ni les autels, ni les accords, ni les serments ?
  • Moi, je sais aussi que les Laconiens, à qui nous en voulons beaucoup, ne sont pas responsables de tous les maux qui nous accablent.
  • Pas tous, bandit ? Tu oses nous dire cela ouvertement ? Et tu crois que je vais t’épargner après ça ?
  • Pas tous, pas tous : moi qui vous parle, je pourrais vous montrer bien des cas où ce sont eux qui subissent un tort de notre part.
  • Mais c’est incroyable ! Je vais en faire une crise cardiaque… Voilà que tu as l’audace de prendre la défense de nos ennemis !

[Aristophane Acharniens 280-316]

La situation proposée par Aristophane est différente de celle qui occupe les Suisses en ce moment, mais elle présente néanmoins de fortes analogies. On veut nous faire croire que la Suisse peut se débrouiller toute seule, sans tenir compte de l’avis de ses voisins ; Dicéopolis, lui, pense qu’il peut se débrouiller tout seul, sans tenir compte de l’avis de ses concitoyens. Si Aristophane nous fait bien rire, il est à craindre que l’extrême droite helvétique, elle, ne nous fasse pas rire du tout. Il serait temps que les Suisses comprennent que, moi tout seul, c’est un fantasme.

Soif de l’or : elle est dans l’ADN des Suisses

goldDès l’Antiquité, les Suisses récoltaient de l’or. Pas étonnant que leurs banques se portent bien.

  • Bonne nouvelle, chérie ! Nos actions de la Banque Rösti & Co. ont bien progressé et nous allons toucher un dividende substantiel. Nous pourrons nous payer ces vacances sur l’île de Paros dont tu rêves depuis si longtemps !
  • C’est une bonne nouvelle, en effet. Les banques suisses, après tout, ne vont pas si mal que ça !
  • Ah ! mais nos amis banquiers ont travaillé dur. Fini le temps où les dictateurs du monde entier venaient planquer leurs sous dans les coffres suisses ! Maintenant, c’est la qualité qui compte.
  • Vraiment ? Et tu ne trouves pas étrange que nos amis banquiers n’aient changé leurs pratiques qu’au moment où ils ont eu le couteau sous la gorge ?
  • Moi, je crois en la bonne foi des banquiers. Tu ne vas pas nous gâcher nos vacances à Paros, tout de même ?
  • Non, mais je trouve qu’il faut éviter de mettre la tête sous le sable pour ne pas voir ce qui se passe.
  • Mais ma chérie, de toute manière, les Suisses ont toujours eu un intérêt pour l’or, c’est dans leur ADN !
  • Voilà du nouveau : d’où tiens-tu ces renseignements ? Tu as enfin appris à lire ?
  • Mieux que ça : en ton absence, je suis allé fouiner dans l’un de tes vieux grimoires poussiéreux, et je suis tombé sur un passage qui t’intéressera sans doute. Il prouve que, déjà dans l’Antiquité, les Suisses récoltaient l’or.

« La nature n’a exclu de l’environnement aucun des éléments que j’ai mentionnés [les métaux précieux] ; mais elle a créé des veines souterraines pour les contenir. Cela impliquait un travail acharné et ardu, afin que ceux qui avaient un réel intérêt pour ces richesses puissent en faire l’acquisition, non sans souffrir. Ainsi, ce n’étaient pas seulement les mineurs, mais aussi ceux qui amassaient le métal une fois sorti de terre qui, au prix de peines innombrables, pouvaient s’adonner à la chasse à cette possession admirée de tous.

Pour illustrer ce dernier point, il existe des endroits où ce type de métaux se trouve à la surface : du moins, aux extrémités du monde habité, des rivières ordinaires charrient des paillettes d’or. Des femmes et des hommes au corps faible les frottent avec du sable pour les filtrer. Une fois qu’ils ont obtenu les paillettes par un processus de rinçage, ils les versent dans leur creuset.

Posidonios, mon compatriote, affirme que cela se fait chez les Helvètes, et aussi chez certains autres peuples celtes. »

[Athénée Deipnosophistes 6.233c-d]

  • Alors là, mon chéri, tu m’épates ! C’est bien la première fois que tu mets le nez dans un texte grec sans que j’aie dû te forcer.
  • Mais ce Posidonios, sais-tu quand il a vécu ?
  • Entre le IIe et le Ier siècle av. J.-C. C’était un Syrien, originaire de la cité d’Apamée.
  • Donc, si j’ai bien compris, Posidinios affirmerait que les Helvètes – les Suisses, quoi ! – étaient parmi les premiers orpailleurs ? Ils récoltaient des paillettes d’or dans leurs cours d’eau ?
  • Oui, c’était moins pénible que de creuser des mines.
  • Alors tu vois, si les Suisses récoltent l’or depuis si longtemps, c’est un peu normal que leurs banques fonctionnent bien aujourd’hui. Alors, chérie, tu nous réserves deux billets pour Paros ?

Match truqué : pas grave, ça s’est toujours fait

wrestlingUn match truqué, dans lequel l’un des concurrents accepte de se faire payer pour perdre. Scandaleux ? Sans aucun doute. Nouveau ? Pas du tout.

Un joueur de tennis se fait payer pour perdre un match. Selon toute vraisemblance, il a été approché par des personnes qui comptaient réaliser de juteux bénéfices sur des paris sportifs.

Lorsqu’on peut se faire de l’argent avec le sport, tous les moyens de tricher existent : dopage, corruption de joueurs, commissions occultes pour des arbitres etc. Lors des Jeux Olympiques de Sotchi, les Russes ont allègrement bafoué les règles du fair-play pour faire bonne figure au palmarès.

Nos chers amis ont eu un peu de peine à admettre qu’ils avaient triché, mais ce n’est pas grave puisqu’ils ont été réintégrés dans la danse. On ne pouvait tout de même pas se passer d’eux, non ?

On pourrait facilement penser qu’il s’agit d’un fléau récent, lié aux progrès de notre merveilleuse société capitaliste, informatique et médiatique. Qu’on se détrompe : la tricherie sportive institutionnalisée existait déjà au IIIe siècle de notre ère. Nous possédons en effet un contrat dans lequel l’une des parties s’engage à perdre un match de lutte. Il s’agit d’un papyrus retrouvé dans les ruines de la cité d’Oxyrhynque, en Égypte.

5209

« (…) Aurelius Demetrios, pour lequel vous fournissez une garantie, s’est mis d’accord avec mon fils Aurelius Nikantinoos, dans le match de lutte de la catégorie junior, que Nikantinoos tombera trois fois et qu’il perdra (… et qu’il) recevra par votre entremise trois mille huit cents drachmes d’argent en monnaie usagée libres de tout risque. Dans le cas où – espérons que cela ne se produise pas ! – Nikantinoos perdrait (…) mais la couronne de la victoire ne serait pas attribuée [= ex aequo], nous n’engagerons pas de poursuites à ce propos. Si Demetrios enfreint l’un des termes de l’accord sur lequel nous nous sommes entendus par écrit à l’égard de mon fils, de même vous paierez à mon fils sur-le-champ, pour malversation, trois talents [= 18’000 drachmes] d’argent en monnaie usagée, sans délai ni excuse, en vertu du droit de garantie, puisque nous avons conclu notre accord en ces termes. »

[Papyrus d’Oxyrynque LXXIX 5209.7-21 (23 février 267 ap. J.-C.)]

Nos tricheurs modernes sont des saints. Ils pourraient au moins songer à établir des contrats écrits, et prévoir des clauses punitives au cas où l’adversaire aurait la mauvaise grâce de gagner alors qu’il avait promis de perdre. Une autre fois, il faudra que nous évoquions un autre cas, assez cocasse lui aussi, d’une course de chars sur laquelle un spectateur a jeté un mauvais sort.

Trump : contrôlez la bête !

trumpL’homme le plus puissant du monde est imprévisible et dangereux. L’entourage immédiat de Donald Trump doit ruser pour contrôler la bête.

  • Donald Trump est un type formidable ! En voici un qui dit ce qu’il fera, et qui fait ce qu’il a dit !
  • Tu trouves, chéri ? Pour ma part, ce type me semble impulsif, incohérent et grossier.
  • Ce n’est pas grave : tant qu’il fait son travail et qu’il remet les États-Unis sur pied, on peut bien lui pardonner quelques sautes d’humeur, non ?
  • Tu ne sembles pas avoir saisi la portée du problème : il fait tellement de bêtises, il commet de telles gaffes et il est devenu si dangereux que son entourage doit sans arrêt le contrôler dans son dos pour éviter les catastrophes !
  • Toi qui connais si bien tes vieilles histoires de Grecs, de Perses et d’Égyptiens, tu ne penses pas que ça s’est toujours passé ainsi ? Et nous sommes toujours là, non ?
  • Certes, mais mes vieilles histoires, comme tu dis, montrent que l’affaire finit généralement mal pour les autocrates qui doivent être contrôlés par leur entourage. Tu connais Cambyse ?
  • Cambyse ? Non, cela ne me dit rien. Par contre, je sens que je vais de nouveau y passer avec un de tes bouquins qui sentent le moisi.
  • Ne sois pas plus bête qu’un Président des États-Unis. Je vais te chercher mon édition d’Hérodote, et tu verras quel adorable bonhomme fut le roi Cambyse.
  • C’est ça, chérie, prends ton Hérodote. Il doit être au frigo, coincé entre le Reblochon et la Fourme d’Ambert !
  • Très drôle. Bon, reste bien calé dans ton fauteuil, ça va commencer.

« (…) une autre fois, ce fut le tour de douze Perses du plus haut rang : [le roi Cambyse] les fit arrêter et enterrer vivants, la tête en bas. Face à ces actes, Crésus le Lydien estima qu’il était de son devoir de lui faire une mise en garde :

‘Ô Roi, ne cède pas entièrement à ton jeune âge et à ta fougue, mais domine-toi et sois maître de toi. Il est bon de réfléchir avant d’agir ; la prévoyance est un signe de sagesse. Or toi, tu tues des hommes qui figurent parmi tes compatriotes, en les arrêtant sans raison aucune, et tu mets à mort des enfants. Si tu commets de nombreux forfaits de ce genre, fais attention que les Perses ne se rebellent contre toi. Ton père Cyrus m’a recommandé avec beaucoup d’insistance de te mettre en garde et de te soumettre les bons conseils que je pourrais trouver.’

C’était par bienveillance que Crésus prodigua ces conseils à Cambyse. Ce dernier, toutefois, répliqua de la manière suivante :

‘Toi, tu oses me donner des conseils, toi qui as si bien géré les affaires de ton propre pays ? toi qui as donné de si bonnes recommandations à mon père, qui lui as enjoint de franchir le fleuve Araxe et de marcher contre les Massagètes alors que ceux-ci voulaient traverser pour nous attaquer ? Tu as causé ta propre perte en dirigeant mal ton pays, et tu as causé celle de Cyrus, qui a suivi tes conseils ! Mais tu ne t’en tireras pas à si bon compte : cela faisait longtemps que j’attendais l’occasion de m’en prendre à toi.’

Sur ces mots, il saisit son arc pour décocher une flèche à Crésus, lequel se déroba et courut hors de la salle. Comme il n’était pas parvenu à l’atteindre de ses flèches, il ordonna à ses serviteurs de l’arrêter et de l’exécuter. Ses serviteurs connaissaient le caractère du roi. Ils cachèrent donc Crésus en faisant le raisonnement suivant : si Cambyse regrettait sa décision et réclamait Crésus, ils le feraient sortir de sa cachette et seraient récompensés pour cela ; et s’il ne regrettait rien et ne réclamait pas Crésus, il serait toujours temps de régler l’affaire.

Effectivement, peu de temps après, Cambyse réclama Crésus. Apprenant cela, les serviteurs lui firent savoir que Crésus était toujours vivant. Cambyse dit qu’il était bien content que Crésus soit vivant, mais que ceux qui l’avaient sauvé ne s’en tireraient pas ainsi, mais qu’il les ferait exécuter. Et c’est ce qu’il fit. »

[Hérodote 3.36]

  • Un vrai homme à poigne, ton Cambyse ! J’aime ça.
  • Oui, un homme à poigne que son entourage devait constamment contrôler, et qui a très mal fini…
  • Il ne faut pas tout confondre : Donald Trump n’a tué personne, il se contente de casser les pieds à la planète grâce à Twitter !
  • Sur ce point, tu as raison : Cambyse était nettement plus sanguinaire que Trump. Cependant, un Président des États-Unis dispose d’un pouvoir tel qu’il pourrait causer des dégâts énormes s’il n’y avait personne pour contrôler la bête.
  • Si tu veux… Alors, la taupe qui dénonce les comportements de Trump, on l’a enfin trouvée ? Il serait tout de même temps de remettre un peu d’ordre dans la Maison Blanche. Il n’y a rien de pire que les fuites.

[Image : un sympathique jeune homme au sourire avenant. Vous le reconnaissez ?]

Kosovo : comment oublier les blessures ?

ashkalisUne génération après les Accords de Dayton, les tensions entre Albanais et Serbes restent vives au Kosovo. On espérait un dialogue, ou peut-être même un accord permettant de régler le différend qui oppose encore Albanais et Serbes ; on a eu des barrages de pneus enflammés.

Aleksandar Vucic, président de la Serbie, était venu rendre une visite officielle à son homologue kosovar, Hashim Thaçi. Les couloirs bruissaient d’une rumeur selon laquelle les deux pays procéderaient à un échange de territoires, permettant de débloquer la route vers des relations plus apaisées entre les deux pays. C’est raté, des routes ont été littéralement bloquées et les deux hommes n’ont même pas pu se rencontrer.

Il faut dire que, entre serbes et kosovars, ce n’est pas le grand amour. La guerre de Yougoslavie a laissé de profondes blessures : les Serbes revendiquaient une portion du territoire du Kosovo car il constitue, à leurs yeux, le berceau même de leur patrie d’origine. Le conflit nationaliste s’est doublé d’un clivage religieux opposant des Kosovars en majorité musulmans à des Serbes pour l’essentiel orthodoxes ; et pour compliquer l’affaire, lesdits Serbes constituent une minorité au Kosovo. Tout cela sans compter les autres minorités, comme les Ashkalis, dont presque personne ne parle. Entre épuration ethnique, massacres et déplacements de population, la guerre n’a épargné personne. C’est toujours la faute des autres, évidemment.

Les Accords de Dayton ont permis, en 1995, de mettre fin au conflit militaire. On a rangé les fusils dans le placard, mais il est si dur d’oublier ! Aujourd’hui, on voudrait bien que tout le monde puisse tourner la page. Mais comment faire lorsque les maisons portent encore les stigmates des tirs ennemis, que les cimetières sont remplis de membres d’une famille massacrée par l’autre camp, que chaque possibilité de contact tourne à l’invective, et que les difficultés économiques exacerbent les tensions ?

Quand il devient malaisé de parler des sujets qui fâchent, il reste encore une voie de dialogue : la fable. Comment ça, la fable ? Est-ce vraiment le moment de rigoler ? Non, la fable n’est pas là seulement pour faire rire. Elle permet aussi de trouver un angle d’approche pour aborder les situations les plus cruelles. Il y a fort longtemps, une lectrice assidue de ce blog réclamait une fable d’Ésope, elle en avait reçu deux. Voici venue l’occasion de lui en offrir une troisième, Le paysan et le serpent.

« Un serpent avait installé son nid à l’entrée de la maison d’un paysan, et il lui tua son fils, qui était encore un bambin. Les deux parents en furent fort chagrinés. Le père, tout à sa douleur, saisit une hache avec l’intention de tuer le serpent lorsqu’il sortirait de son nid.

Le serpent pointa la tête hors du nid et le paysan s’empressa de frapper, mais il manqua son coup et n’entama que le rocher entourant le bord du trou. Le serpent se retira et le paysan, qui pensait que le serpent ne lui en garderait pas rancune, déposa du pain et du sel devant le trou.

Le serpent se mit à siffler doucement : ‘Il n’y aura pas de confiance complète, ni d’amitié entre nous, tant que moi je verrai le rocher [entamé par la hache], et que toi tu verras la tombe de ton enfant.’

Cette fable montre que personne n’oublie ni sa haine ni sa volonté de se défendre tant qu’il voit un vestige de ce qui lui a causé sa souffrance. »

[Ésope, fable 51, version 3 (dans l’édition d’August Hausrath); le texte grec figure au bas de cette page]

Il faudra encore beaucoup de temps pour que les esprits s’apaisent. Une génération ne suffira sans doute pas pour que les traces du conflit au Kosovo s’amenuisent et se fondent dans le paysage de l’Histoire.

[image : des maisons appartenant à la minorité ashkalie, incendiées à Mitrovica en 2004]

 

Voici le texte grec de la fable dans la version présentée ici :

ὄφις ἐν γεωργοῦ προθύροις φωλεύων ἀνεῖλεν αὐτοῦ τὸ νήπιον παιδίον. πένθος δὲ τοῖς γονεῦσιν ἐγένετο μέγα. ὁ δὲ πατὴρ ὑπὸ τῆς λύπης πέλεκυν λαβὼν ἔμελλεν τὸν ὄφιν ἐξελθόντα φονεύσειν. ὡς δὲ ἔκυψε μικρόν, σπεύσας ὁ γεωργὸς τοῦ πατάξαι αὐτὸν ἠστόχησε μόνον κρούσας τὴν τῆς τρώγλης ὀπήν. ἀπελθόντος δὲ τοῦ ὄφεως ὁ γεωργὸς νομίσας τὸν ὄφιν μηκέτι μνησικακεῖν, λαβὼν ἄρτον καὶ ἅλας ἔθηκεν ἐν τῇ τρώγλῃ. ὁ δὲ ὄφις λεπτὸν συρίξας εἶπεν· ‘οὐκ ἔσται ἡμῖν ἀπάρτι πίστις ἢ φιλία, ἕως ἂν ἐγὼ τὴν πέτραν ὁρῶ, σὺ δὲ τὸν τύμβον τοῦ τέκνου.’  ὁ μῦθος δηλοῖ, ὅτι οὐδεὶς μίσους ἢ ἀμύνης ἐπιλανθάνεται, ἐφ’ ὅσον βλέπει μνημόσυνον, δι’ οὗ ἐλυπήθη.

Stupéfiant : il propose de légaliser toutes les drogues

heroinUn candidat au Parlement suisse, issu d’un parti propre en ordre, propose de légaliser toutes les drogues. Utopie ou pari audacieux ?

Il ne s’agit pas seulement du cannabis : Thomas Kessler propose de légaliser l’accès à toutes les drogues, cocaïne, ecstasy, héroïne etc. La vente serait légale, mais réglementée et contrôlée par l’État.

Provocateur ? Sans doute un peu, et les partisans du propre en ordre vont tousser dans leur tasse de café lorsqu’ils découvriront ces propositions. On doit cependant concéder à notre iconoclaste le fait que le système répressif qui prévaut de nos jours ne fonctionne pas. N’importe qui peut acheter de la drogue dans la rue, à toute heure du jour ou de la nuit. Pendant ce temps, de gros caïds deviennent encore plus gros en profitant du fait que le produit, certes accessible, n’en est pas moins suffisamment rare pour faire grimper les prix.

Ou alors, faudrait-il éradiquer la consommation de drogues en adoptant des méthodes musclées ? La méthode « n’y qu’à pas en prendre » ? Voyons ce que cela a donné, voici trois millénaires.

« [Continuant notre voyage,] nous fûmes ballotés par des vents funestes pendant neuf jours sur la mer poissonneuse. Au dixième jour, nous abordâmes au pays des Lotophages, qui se nourrissent d’une fleur. Là, nous mîmes pied à terre et renouvelâmes notre provision d’eau ; et aussitôt, mes compagnons prirent leur repas sur leurs vaisseaux rapides.

Or une fois que nous eûmes rassasié notre faim et notre soif, j’envoyai mes compagnons en mission : ils devaient se renseigner pour savoir qui étaient les habitants du pays et ce qu’ils mangeaient. Je sélectionnai deux hommes, et un troisième pour faire l’estafette.

Ils partirent sur le champ se mêler aux Lotophages. Ces derniers ne cherchèrent pas à tuer mes compagnons, mais ils leur donnèrent du lotos à manger. Quiconque consommait du lotos, un fruit doux comme le miel, n’avait plus envie de revenir donner des nouvelles, ni de retourner. Ainsi donc, ils voulurent rester sur place, en compagnie des Lotophages, à manger du lotos dans l’oubli du retour.

Je dus les forcer à retourner, en pleurs, jusqu’aux navires, et une fois que je les eus traînés à fond de cale, je les mis aux fers. Quant au reste de mes fidèles compagnons, je leur enjoignis de monter en hâte sur les nefs rapides, avant que l’un d’eux ne consomme du lotos et n’en oublie le chemin du retour. »

[Homère Odyssée 9.82-102]

On aura reconnu Ulysse et ses compagnons. Un bon point pour le héros : il est effectivement parvenu à contraindre ses compagnons à l’abstinence en les mettant aux fers, à fond de cale, et en levant les voiles. Adieu les Lotophages ! Il n’a toutefois fait que déplacer le problème, puisque ses compagnons vont continuer à céder à leur appétit (la navigation en mer, ça creuse…). Leur incapacité à maîtriser leur estomac provoquera une série de catastrophes dont la dernière sera fatale aux derniers survivants, excepté Ulysse. La méthode « n’y qu’à pas en prendre » ne fonctionne que si vous disposez de quelqu’un pour surveiller les gens en permanence. Dès qu’Ulysse s’endort ou perd de vue ses compagnons, ceux-ci se remettent à faire des bêtises.

L’épisode des Lotophages nous apporte cependant un autre enseignement : que cela nous plaise ou non, les drogues sont avec nous depuis très, très longtemps. Si nous ne sommes pas en mesure de les éradiquer, il vaudrait peut-être mieux trouver des compromis intelligents car la répression ne fonctionne pas.

Je me suicide et je le fais savoir

suicideUne femme de 75 ans, en bonne santé, choisit de mettre fin à ses jours pour éviter la déchéance. Fallait-il qu’elle le clame sur tous les toits ?

Jacqueline fut belle et, à 75 ans, on lui en donnerait dix de moins. C’est une amoureuse de la vie, une croqueuse de plaisir, une jouisseuse. Or elle ne veut pas vivre les affres de la vieillesse, voir son corps se dégrader, ses facultés intellectuelles diminuer. Elle a donc décidé de mettre fin à ses jours.

Elle aurait pu le faire discrètement. Un jour, nous aurions découvert dans le journal un avis nous annonçant sobrement que Jacqueline a décidé de quitter ce monde. Mais non : elle nous le fait savoir par avance. Dans quelques mois, en pleine possession de son corps et de son esprit, elle accomplira le geste fatal pour éviter une cruelle glissade.

Sans grande surprise, cette mise en scène d’une mort à venir a suscité une vague de réactions. Les uns défendent la liberté du choix, les autres se prononcent pour le respect de la vie, d’autres encore sont choqués par la médiatisation de ce suicide annoncé.

Dans le fond, Jacqueline se prend un peu pour Peregrinos.

Peregrinos ? Un gourou grec qui, en 165 ap. J.-C., décide de se jeter dans un brasier lors de la célébration des Jeux Olympiques. Un contemporain de Peregrinos, Lucien de Samosate, choqué par la manière dont Peregrinos a mis en scène ce suicide, rédige un pamphlet acerbe dans lequel il dénonce une escroquerie intellectuelle.

« Par amour de la gloire, après avoir pris d’innombrables formes, il a fini par se transformer aussi en feu. Désormais, tu peux constater que cet excellent personnage s’est carbonisé à la manière d’Empédocle, à la différence près que ce dernier s’est arrangé pour agir discrètement lorsqu’il s’est jeté dans le cratère [de l’Etna].

Notre noble personnage, en revanche, a guetté l’occasion du festival le plus fréquenté de la Grèce ! Il a échafaudé un bûcher aussi grand que possible, en présence d’un maximum de témoins, et il a prononcé un discours sur son projet, à l’intention des Grecs, quelques jours avant d’accomplir son acte.

Je t’imagine rigoler abondamment à la sottise de ce vieillard, ou plutôt je t’entends crier, sans surprise : ‘Quelle stupidité ! Quelle soif de célébrité ! Quelle…’ et tout ce qu’on a l’habitude de dire sur de tels événements.

Mais toi, c’est à distance que tu dis cela, en sécurité, tandis que moi je l’ai exprimé près du bûcher, et encore auparavant je l’ai dit en présence d’une foule dense d’auditeurs. Certains étaient scandalisés, choqués par la folie du vieillard ; il y en avait qui se moquaient de lui ; mais il s’en est fallu de peu que tu ne me voies mis en pièces par les disciples des philosophes cyniques, à la manière dont Actéon a été déchiré par les chiens, ou dont son cousin Penthée a été démembré par les Ménades ! »

[Lucien La mort de Peregrinos 1-2]

Lucien n’a pas la langue dans sa poche et, en critiquant le suicide médiatisé de Peregrinos, il manque de se faire mettre en pièces par ceux qui voient dans l’acte du suicidé l’expression d’une profonde philosophie. Je vous fais grâce de la suite du pamphlet, dans lequel Lucien passe en revue toute l’existence de Peregrinos pour montrer que nous avons affaire à un charlatan. Transportons-nous directement jusqu’au moment crucial où Peregrinos décide d’en finir avec la vie.

« Quand la lune fut levée – il fallait bien qu’elle aussi assiste à ce merveilleux exploit – Peregrinos s’avança, accoutré comme à son habitude. Il était accompagné des gros bonnets du mouvement cynique, notamment ce brave type de Patras [dont j’ai parlé précédemment], une torche à la main, assez bon pour jouer les seconds rôles. Protée [c’est le surnom de Peregrinos] portait aussi une torche.

Ils s’avancèrent et, l’un à côté de l’autre, se mirent à allumer le bûcher. Comme il était fait de bois résineux et de brindilles, il produisit une flamme énorme.

Quant à Peregrinos – ici, fais bien attention à mon récit – il se débarrassa de sa besace, de son manteau et de cette sorte de gourdin qu’il portait pour ressembler à Héraclès, et il ne portait plus qu’une chemisette de lin très sale. Ensuite, il demanda de l’encens à jeter dans le feu. On lui en remit, il le jeta et, se tournant vers le midi (oui, vers le midi, pour faire comme dans les tragédies !), il dit : ‘Divinités ancestrales de ma mère et de mon père, recevez-moi avec bienveillance !’

Sur ces mots, il se jeta dans le brasier. On ne le vit plus, mais il fut enveloppé d’une flamme abondante. »

[Lucien La mort de Peregrinos 36]

Le suicide de Peregrinos est-il un simple acte de folie commis par un charlatan assoiffé de publicité ? Nous ne le saurons jamais, et d’ailleurs Lucien prend parti d’une manière tellement résolue que l’on ne peut que douter de son objectivité. Il semble clair que, pour une grande partie de la foule, cette immolation a été comprise comme un acte militant d’un philosophe qui voulait montrer la vanité de l’existence humaine. Ce qui semble avoir vraiment choqué Lucien, c’est que Peregrinos ait jugé bon de faire tout un tintamarre autour de son suicide annoncé.

Dans le cas de Jacqueline, c’est un peu la même chose. Libre à elle de renoncer à la vie si elle ne veut pas connaître les horreurs de la vieillesse. Mais a-t-elle besoin de rameuter la presse ?

image Wiki Commons

Mystère du tricot, sauts de puces et bourdonnement de cousins péteurs

knittingLa recherche scientifique ne cesse de nous étonner : on a enfin percé les mystères du tricot. Après le saut des puces et le bourdonnement des cousins péteurs, il était grand temps que la science fasse un bond en avant.

La recherche scientifique produit des résultats parfois surprenants : des chercheurs de l’École Normale Supérieure de Paris ont résolu le mystère de la physique du tricot. Les sciences dures, c’est quand même quelque chose, non ?

Lorsque Madame Durand tricote un pull pour sa fille ou une écharpe pour son gendre, les mailles se mettent en place selon une structure que les physiciens n’avaient pour l’instant jamais formalisée. Les esprits chagrins rétorqueront que les sous du contribuable sont décidément bien mal dépensés. Quoi ? On paie à prix d’or des chercheurs de l’ENS pour expliquer les mailles de tricot ?

Pour consoler les grognons, on pourra rappeler que le poète comique Aristophane nous a laissé des traces de la recherche scientifique de l’Athènes classique, où les préoccupations – si l’on en croit notre grand farceur – auraient tourné autour de la longueur du saut des puces. Un autre objet d’étude aurait résidé dans le bourdonnement des cousins, ces insectes proches des moustiques. Voyons donc quels auraient été les résultats obtenus par un chercheur renommé de l’Athènes du Ve siècle av. J.-C.

  • Voici peu, Socrate a demandé à Chéréphon combien de longueurs de ses propres pattes saute une puce. Il faut dire qu’elle avait piqué Chéréphon au sourcil, avant de sauter sur la tête de Socrate.
  • Comment donc s’y est-il pris pour mesurer cela ?
  • Très adroitement : il a fait fondre de la cire, puis il a pris la puce et lui a plongé les deux pattes dans la cire, et ensuite la cire refroidie lui a fait une paire de bottes persiques. Il les lui a ôtées, puis il a mesuré leur pointure.
  • Tonnerre de Zeus roi, quelle subtilité d’esprit !
  • Que dirais-tu alors si tu entendais parler d’une autre découverte de Socrate ?
  • Laquelle ? Allez, vas-y, dis-moi !
  • Chéréphon de Sphettos lui a demandé son avis sur la question suivante : lorsque les cousins bourdonnent, le font-ils par la bouche ou par le cul ?
  • Et qu’a-t-il dit à propos du cousin ?
  • Il a affirmé que l’intestin du cousin est étroit, et à cause de cette étroitesse, le souffle file tout de suite violemment vers l’arrière. Ensuite, comme l’intestin communique avec l’anus, celui-ci résonne sous l’effet de la violence du souffle.
  • Ah ! le cul des cousins est donc une trompette ! Il en a de la chance, de pouvoir examiner l’intérieur des intestins ! Il doit facilement échapper à un procès, celui qui sait ausculter les intestins des cousins.
  • L’autre jour, cependant, il a raté une grande idée à cause d’un lézard.
  • Comment ça ? Raconte !
  • Il était en train d’observer la trajectoire et l’orbite de la lune, la tête en arrière et la bouche grande ouverte. Et voilà que depuis le toit, en pleine nuit, un lézard lui a chié dans la bouche !

[Aristophane Nuées 144-173]

Ce passage d’Aristophane prouve deux choses. Premièrement, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, la recherche scientifique continue de faire des bonds prodigieux en permettant de résoudre des problèmes fondamentaux de notre existence. Deuxièmement, les chercheurs d’aujourd’hui sont plus prudents qu’à l’époque de Socrate et Chéréphon : en résolvant les mystères du tricot, il ne risquent pas qu’un lézard leur chie dans la bouche.

Il a mangé un oursin entier

OLYMPUS DIGITAL CAMERALes oursins, cauchemar et délices des vacances dans le sud

Alors, ces vacances en Grèce, ça s’est bien passé ? Cet été, de nombreux touristes ont profité des charmes de la mer, tout en cherchant un compromis avec les oursins : on évite de mettre le pied dessus, mais on les mange volontiers (dans le sud de la France, on appelle cela une « oursinade »).

Encore faut-il savoir comment préparer l’animal, sinon il risque de vous rester en travers de la gorge. Un Spartiate d’autrefois nous a laissé un souvenir impérissable de sa consommation d’oursins. L’anecdote figure dans un ouvrage immense, désormais perdu, rédigé par Démétrios de Skepsis.

Originaire d’une petite ville à environ 30 km de Troie, Démétrios a noirci au moins vingt-six rouleaux de papyrus à décrire les contingents de soldats qui avaient défendu la célèbre citadelle. Il fait de nombreuses digressions et, pour une raison qui nous échappe, il a signalé le cas particulièrement cocasse du Spartiate oursinophage.

« Démétrios de Skepsis, dans le vingt-sixième livre de son Ordre de bataille des Troyens, raconte qu’un Laconien [= Spartiate] fut invité à dîner. Sur la table, on avait disposé des oursins de mer. Il en prit un, mais ne savait pas comment cela se mangeait, et il ne fit pas attention à la manière dont les autres convives les consommaient. Il mit alors l’oursin dans sa bouche, avec tout ce qui l’entourait, et se mit à le mâcher .

Il eut de la peine à le manger et, ne comprenant pas pourquoi cet aliment lui opposait une telle résistance, il s’exclama : ‘Mais c’est dégueulasse, cette nourriture ! Toi, maintenant que je t’ai ramolli, je ne vais pas te laisser filer ; mais je n’en reprendrai plus !’

[Démétrios de Skepsis, Ordre de bataille des Troyens, fragment 15 dans la vieille édition de Richard Gaede (1880)]

Vous voilà désormais avertis : les oursins, on ne marche pas dessus, et on ne les mâche pas, du moins pas avant de les avoir décortiqués.