Tension dans les Îles Anglo-Normandes : ce n’est pas encore Naupacte

Les pêcheurs français défient la flotte de sa majesté la Reine. Pour l’instant, aucun navire coulé.

  • Chérie, cette fois ça y est : les Anglais ont sorti leur flotte pour couler des pêcheurs normands !
  • Calme-toi, mon chou, on n’en est heureusement pas encore là. Ne vois-tu pas que BoJo tente de remonter dans les sondages en se rendant sympathique à son électorat conservateur ? Les pêcheurs français ont voulu bloquer un cargo et la marine royale rapplique, rien de grave. On n’est tout de même pas à Naupacte !
  • Naupacte ? Par les nageoires des Néréïdes, je sens que tu vas me parler de tes Grecs.
  • Effectivement, Naupacte était une petite localité située sur le goulet qui fermait le Golfe de Corinthe. Aujourd’hui, il y a un pont autoroutier, mais dans l’Antiquité c’était le lieu de fréquentes tensions. Des navires y ont été coulés par dizaines. Un peu comme dans les jeux vidéo qui occupent l’essentiel de tes nuits…
  • Ah, heu, humpf, brumpf… Tu as remarqué que je me lève parfois la nuit ? Mais je ne joue pas tant que ça, et d’ailleurs ces jeux ne sont pas très réalistes, alors au bout de trois ou quatre heures, je m’arrête.
  • Tu veux du réaliste, mon chou ? Il fallait le dire tout de suite ! Tiens, mets tes charentaises, cale-toi dans ton fauteuil préféré, et …
  • … et je sais, tu vas me sortir un vieux bouquin qui a dû passer la moitié de sa vie coincé entre un Reblochon et de la Fourme d’Ambert.
  • Ne sois pas pénible, voilà une bonne bataille navale du côté de Naupacte, telle que Thucydide la raconte. Les Athéniens s’apprêtent à engager le combat contre une coalition ennemi venue du Péloponnèse. Attention, ça va barder !

Les Péloponnésiens constatèrent que les Athéniens ne faisaient pas avancer leurs navires contre eux en direction du golfe et du détroit, et ils cherchèrent à les y amener malgré eux. Ils levèrent donc l’ancre à l’aube, en quatre colonnes de navires dirigés vers leur territoire [le Péloponnèse] et l’intérieur du golfe [de Corinthe]. L’aile droite conduisait la manœuvre, selon l’ordre où les navires avaient mouillé au port. Sur cette aile, ils avaient disposé les meilleurs navires : ainsi, si [l’Athénien] Phormion pensait qu’ils se dirigeaient vers Naupacte, et si lui-même s’élançait pour porter secours à cette ville, les Athéniens ne pourraient échapper à leur attaque en débordant leur aile, mais vingt navires les encercleraient.

Thucydide 2.90

  • Je crois que j’ai compris : tes Péloponnésiens veulent piéger les Athéniens !
  • Bravo, mon chou ! De toute évidence, les jeux vidéo t’ont formé au combat naval. Je continue donc.

Comme les Péloponnésiens l’avaient prévu, Phormion s’inquiéta, pensant que la place forte pourrait être abandonnée, et lorsqu’il vit les navires lever l’ancre, il embarqua contre son gré, à la hâte, pour naviguer le long du rivage. En parallèle, l’infanterie des gens de Messène était prête à lui donner un coup de main. Les Péloponnésiens virent alors que les Athéniens avançaient sur une seule ligne, longeant la côte et s’engageant déjà dans le goulet du golfe ; c’était exactement ce qu’ils voulaient !

  • Oulalaaa ! Ça va barder pour les Athéniens : ils sont pris au piège !
  • Tu es réveillé, c’est bien.

Soudain, sur un seul signal, ils virèrent de bord et fondirent sur les Athéniens, à pleine vitesse, dans l’espoir de capturer tous les navires. Mais les onze navires de tête parvinrent à échapper au mouvement d’encerclement des Péloponnésiens et s’enfuirent vers le large. Les Péloponnésiens rattrapèrent les autres, les poussèrent vers le rivage tandis qu’ils s’enfuyaient, et les détruisirent. Crac, plouf !

  • Nooon ? Thucydide n’a pas écrit « crac, plouf » ?
  • Non, mon chou, mais il fallait que je vérifie si tu me suivais toujours. Bon, crac plouf néanmoins. Et maintenant, l’heure est grave.

Tous les soldats athéniens qui n’avaient pas réussi à s’enfuir à la nage furent tués. Les Péloponnésiens avaient attaché ensemble plusieurs navires vides pour les remorquer (ils en avaient même pris un avec son équipage) quand survinrent les gens de Messène pour donner un coup de main aux Athéniens : tout armés, ils sautèrent dans la mer et se hissèrent sur quelques navires que les ennemis étaient déjà en train de remorquer, et les reprirent en combattant depuis le pont des navires !

  • Ton Thucydide aurait dû concevoir des jeux vidéo, il y a de l’action. Espérons que ça ne donne pas des idées à la marine de Sa Majesté.

À nos terrasses !

Nos terrasses ouvrent à nouveau, timidement. Pour accompagner le petit verre que nous pourrons partager avec nos amis, quelques chansons à boire.

C’est un paradoxe : nos épidémiologues nous incitent à maintenir la prudence et à éviter les contacts sociaux ; cependant, la pression conjuguée des milieux économiques et de l’homme de la rue (la femme aussi) pousse les gouvernements à oser un timide retour vers la normale. Cela passe notamment par une ouverture des terrasses dans plusieurs pays.

À nos terrasses, à nos bières et notre vin, à nos amis !

En silence ? Certes non. Le verre à la main, il faudra entonner quelques chansons à boire. Si vous voulez épater vos amis, je vous propose de leur servir quelques morceaux des Poèmes anacréontiques. Il s’agit des paroles de brèves chansons composées à la manière d’un poète du VIe siècle av. J.-C., Anacréon de Téos. Soyons honnêtes, ces textes sont plus jeunes : ils datent de la période hellénistique ou romaine. En outre, la mélodie est perdue ; à vous d’y remédier !

Anacréon, le chanteur de Téos, m’a vu et m’a parlé en rêve ; et moi, j’ai couru vers lui, je l’ai embrassé et lui ai donné un baiser. C’était un homme vieux, mais beau, beau et jouisseur. Ses lèvres fleuraient le vin, et comme il était déjà tremblant, c’est Éros qui le conduisait par la main. Il a retiré une guirlande de sa tête et me l’a donnée ; elle sentait Anacréon. Et moi, pauvre fou, je l’ai prise et l’ai attachée à mon front – et jusqu’à ce jour, je n’ai cessé d’être amoureux.

Poème anacréontique 1

Tandis que je tressais une guirlande, j’ai trouvé Éros parmi les roses. Je l’ai saisi par les ailes et l’ai plongé dans le vin, que j’ai pris et bu. Et maintenant, dans mes bras et mes jambes, il me chatouille de ses ailes.

Poème anacréontique 6

Peu m’importent les richesses de Gygès, seigneur de Sardes : je ne l’ai jamais envié, et je ne jalouse pas les tyrans. Moi, je me soucie de tremper ma moustache de parfums ; moi, je me soucie de couronner ma tête de roses. Aujourd’hui, cela m’importe ; mais demain, qui sait ? Alors, tant qu’il fait beau, bois, joue et fais des libations à Lyaios, de peur qu’une maladie ne survienne en disant : « Tu n’as pas le droit de boire. »

Poème anacréontique 8

La sombre terre boit, et les arbres à leur tour boivent la terre ; la mer boit les torrents, le soleil boit la mer, et la lune boit le soleil. Pourquoi vous opposer à moi, compagnons, à moi qui veux boire ?

Poème anacréontique 21

Lorsque je bois le vin, mes soucis se mettent au repos. Que m’importent les peines, les gémissements, les soucis ? Je dois mourir, même contre mon gré ; Pourquoi m’égarer à propos de la vie ? Buvons donc le vin, celui du beau Lyaios ; et tandis que nous buvons, mes soucis se mettent au repos.

Poème anacréontique 45

Moi, je suis vieux, mais je bois plus que les jeunes ; et si je dois danser, c’est en imitant Silène que je danserai parmi eux. Je prendrai appui sur mon outre car ma férule ne m’est d’aucun secours. Si quelqu’un veut se battre, qu’il se présente et qu’il se batte ! Mais pour moi, mon enfant, verse une douce coupe de vin de miel et apporte-la-moi. Moi, je suis vieux, mais je bois plus que les jeunes ; et si je dois danser, c’est en imitant Silène que je danserai parmi eux.

Poème anacréontique 47

Lorsque moi je bois du vin, alors mon cœur réchauffé entame un chant aigu et se met à chanter les Muses.

Lorsque moi je bois du vin, mes soucis, mes pensées pleines d’inquiétudes sont expédiées vers les souffles qui battent la mer.

Lorsque moi je bois du vin, alors Bacchos qui nous délivre des peines me fait tournoyer dans des souffles où flottent de nombreuses fleurs, et il me charme par l’ivresse.

Lorsque moi je bois du vin, je tresse des couronnes de fleurs, je les pose sur ma tête, et je chante le calme de la vie.

Lorsque moi je bois du vin, j’enduis mon corps d’un parfum odorant, retenant une fille dans mes embrassements, et je chante Cypris.

Lorsque moi je bois du vin, ouvrant mon esprit sous l’effet de la courbure des coupes, je me délecte de la compagnie des garçons.

Lorsque moi je bois du vin, ce gain me suffit : je l’accepte et le prendrai, car la mort est notre lot commun.

Poème anacréontique 50

Plombier, s.v.p. !

Un canal se bouche et l’économie de notre planète est en panne. Voilà une vilaine affaire de plomberie qui soulève une question : est-il judicieux de laisser passer 10% du trafic maritime mondial par un goulet de 200 mètres de large ?

On a eu chaud : pendant une semaine, le Canal de Suez a été bloqué par un porte-container qui s’était coincé en travers du passage. Des centaines de navires ont ainsi dû attendre aux deux extrémités du goulet qui sépare les continents. Après coup, on peut tout de même se poser des questions : faut-il laisser passer 10% du trafic maritime mondial par un mince conduit qui, à une profondeur de 11 mètres, ne mesure qu’environ 200 mètres de large ?

Si les plombiers n’avaient pas réussi à débloquer rapidement le canal, ce sont des dizaines de pétroliers, de porte-containers, sans compter de sympathiques porte-avions, qui auraient dû contourner tout le continent africain pour faire la liaison entre l’Europe et l’Asie. On imagine sans peine les mise à l’arrêt d’usines, la hausse du prix du carburant, et bien sûr le retard dans la livraison du dernier gadget produit par nos amis chinois.

C’est l’occasion de rappeler que, dès l’Antiquité, on s’était mis en tête de percer divers isthmes : que ce soit les Cnidiens qui voulaient transformer leur péninsule en une île pour se prémunir d’une attaque perse, ou l’empereur Trajan qui aurait brièvement ménagé un passage entre la Méditerranée et la Mer Rouge, les entrepreneurs ambitieux n’ont pas manqué.

En 480 av. J.-C., le roi de Perse Xerxès décide d’attaquer la Grèce. Sa flotte doit longer la côte nord de la Mer Égée et passer le cap formé par le Mont Athos. Pour éviter de subir une tempête similaire à celle que son père Darius avait essuyée une génération plus tôt, Xerxès décide tout simplement de faire percer l’isthme formé par l’Athos.

Voici comment les Barbares creusèrent [le canal], en répartissant la zone par groupes ethniques. Du côté de Sané, ils firent un tracé rectiligne. Ensuite, la tranchée devint profonde. Une partie des hommes restèrent au fond et creusaient, tandis que d’autres faisaient passer plus haut la terre déblayée, à ceux qui se trouvaient au-dessus d’eux, sur des plates-formes, où d’autres encore la réceptionnaient, jusqu’à ce qu’on arrive à la surface. Voilà donc comment on sortit la terre et la jetait plus loin.

Tous les groupes ethniques, à l’exception des Phéniciens, eurent une double dose de travail parce que les parois de leur tranchée s’écroulaient : résultat inévitable puisqu’ils creusaient en maintenant en haut la même largeur qu’au fond. Or les Phéniciens démontrèrent qu’ils étaient des gens habiles en de nombreuses circonstances, et en particulier à cette occasion : car une fois qu’on leur eut attribué leur portion à excaver, ils creusèrent une tranchée deux fois plus large en haut que la largeur requise au fond. Au fur et à mesure qu’ils progressaient, ils réduisaient la largeur ; et une fois arrivés au fond, leur ouvrage avait la même largeur que celui des autres. (…)

D’après tous les renseignements que j’ai réussi à trouver, c’est l’orgueil qui a poussé Xerxès à ordonner de creuser ce canal : il voulait faire la démonstration de sa puissance et laisser une trace tangible de son expédition. En fait, il aurait été possible, sans trop de tracas, de traîner les vaisseaux à travers l’isthme ; mais Xerxès donna l’ordre de creuser un canal maritime pour que deux trières puissent naviguer de front !

Hérodote 7.23-24

L’isthme de Corinthe a lui aussi retenu l’attention des puissants. Au IIe s. ap. J.-C., Hérode Atticus ambitionne de creuser un canal pour économiser aux navires le contournement du Péloponnèse. Milliardaire de l’époque, il a déjà dépensé des sommes folles pour laisser à la Grèce des monuments qui porteraient sa marque : par exemple, il finance la construction d’un aqueduc pour approvisionner en eau le site des Jeux Olympiques ; et il fait construire un gigantesque odéon au pied de l’Acropole d’Athènes, un bâtiment que les touristes peuvent encore admirer aujourd’hui.

Le canal de Corinthe, toutefois, est une entreprise d’un autre calibre. Digne prédécesseur de notre Ellon Musk, Hérode Atticus voudrait bien lancer le projet ; mais s’il y parvenait, il ferait de l’ombre à l’empereur.

Or [Hérode Atticus], bien qu’il eût réalisé des travaux importants, considérait qu’il n’avait rien fait, puisqu’il n’avait pas percé l’Isthme [de Corinthe]. À ses yeux, ce serait une entreprise remarquable de couper à travers la terre ferme pour réunir deux mers, réduisant ainsi le trajet du contournement [du Péloponnèse] à une longueur de vingt-six stades [un peu moins de 5 km]. Il désirait vraiment réaliser ce projet, mais il ne trouvait pas le courage de demander la permission à l’empereur [Marc Aurèle] : car il craignait de passer pour quelqu’un qui voulait empoigner une entreprise que [l’empereur] Néron lui-même n’avait pas été en mesure de mener à bien.

Philostrate, Vies des sophistes 2, p. 551 (Olearius)

On ne rivalise pas avec l’ego de l’empereur. Il faudra attendre 1893 pour que le rêve d’Hérode Atticus devienne réalité.

Tenir bon

Empêtrés dans une crise sanitaire sans précédent qui sévit depuis plus d’une année, nous sommes tous las. On croyait une issue à portée de main, mais les vaccins se font attendre et les chiffres des contaminations repartent à la hausse. Une pensée pour Ulysse qui, sur le point de débarquer à Ithaque, est emporté loin de sa patrie pour des années…

  • Chérie, je n’en peux plus de ce coronavirus !
  • Oui, mon chou, moi aussi je trouve le temps long : plus de sorties, de repas au restaurant, de voyages.
  • Mais enfin, c’est insensé ! On nous avait promis que le vaccin allait régler l’affaire en deux temps – trois mouvements, et maintenant les Français et les Italiens remettent leur population en confinement…
  • C’est peut-être parce que, alors que nous étions si près du but, les gens se sont un peu relâchés, non ? Un peu comme les compagnons d’Ulysse, si tu vois ce que je veux dire.
  • Non, je ne vois pas ce que tu veux dire : on ne parle jamais de ton brave Ulysse sur ma chaîne préférée.
  • C’est pourtant simple : Ulysse et ses compagnons en ont bavé pour regagner Ithaque, et ils sont en vue des côtes de l’île lorsque le groupe connaît un petit moment de relâchement. Tiens, si je te lisais le passage ? Ça te changerait les idées, non ?
  • Par les doux parfums de Philoctète, tu me forces à choisir entre le match de foot et l’Odyssée ! Cruel dilemme… Seule une Guinness et mon canapé me donneront le courage de renoncer à Messi pour Ulysse.
  • Te voici installé, ça va commencer : Ulysse est chez Éole, le Roi des Vents, qui va aider notre héros à regagner Ithaque.

Or lorsque je lui demandai de m’indiquer le chemin, en l’invitant à me laisser partir, au lieu de s’opposer, il m’aida à préparer mon départ.

Il me remit une outre faite de la peau d’un bœuf âgé de neuf ans : dedans, il avait coincé le cours des vents tempêtueux. (Note d’Homère : précisons que Zeus, fils de Cronos, l’avait nommé gardien des vents : il pouvait à volonté soit calmer les vents, soit les exciter.)

Éole attacha donc l’outre dans la coque du navire au moyen d’une corde à l’éclat d’argent, afin qu’aucun vent contraire ne puisse souffler, même un chouïa.

[Odyssée 10.17-24]

  • Je suis sûr qu’Homère n’a pas écrit « un chouïa » !
  • C’est vrai : je voulais m’assurer que tu n’étais pas en train de dormir. Je continue donc, à partir du moment où Ulysse et ses compagnons arrivent en vue d’Ithaque.

Au bout de dix jours de navigation, la terre de mes ancêtres apparut enfin, et nous étions si proches que nous pouvions distinguer des feux. Or c’est à ce moment que, sous le coup de la fatigue, un doux sommeil s’empara de moi. Il faut dire que mon pied n’avait pas quitté le gouvernail : je ne l’avais confié à aucun de mes compagnons, afin que nous filions au plus vite vers la terre de mes ancêtres.

[Odyssée 10.29-33]

  • Ah, c’est malin ! Le voilà qui s’endort alors qu’il est tout près du but !
  • Mauvaise idée, en effet : maintenant qu’Ulysse est assoupi, ses compagnons vont faire une grosse bêtise.

Mes compagnons se mirent à parler entre eux : ils prétendirent que je rapportais de l’or et de l’argent à la maison, que j’aurais reçus du magnanime Éole, fils d’Hippotadès. Voici ce qu’ils se disaient les uns les autres :

« Hélas ! Ce type se fait aimer et honorer de tous, quelle que soit la cité et la terre où il aborde. De Troie, il rapporte de belles parts du butin ; mais nous, nous avons parcouru le chemin avec lui, et nous rentrons à la maison les mains vides. Et maintenant, Éole lui a fait un cadeau, par amitié ! Bon, regardons vite de quoi il s’agit : combien d’or et d’argent y a-t-il dans cette outre ? »

Sur ces mots, c’est un avis bien mauvais qui l’emporta parmi mes compagnons. Ils délièrent l’outre, tous les vents s’en échappèrent, et la tempête les saisit pour les emporter au large, en pleurs, loin de la terre de leurs ancêtres.

[Odyssée 10.34-49]

  • Zut ! Ils étaient pourtant presque…
  • À cause de leur manque de discipline, aucun des compagnons d’Ulysse ne retournera jamais vivant à Ithaque. Ulysse rentrera bien chez lui, mais il lui faudra une dizaine d’années pour revoir le rivage de son île.
  • Vu sous cet angle, c’est vrai que notre crise sanitaire reste encore presque supportable. Mais il faudra de la discipline : rien de tel qu’un bon match de foot pour résister à l’idée de sortir au restaurant ! Tu viens chérie ? il y a une place pour toi sur le canapé…

Le pyulque, nouvelle arme secrète de l’armée suisse

Le pyulque, vous connaissez ? Il faudra songer à en équiper l’armée suisse, cela coûtera moins cher que les avions de combat.

La Suisse dispose d’une armée remarquable. Chaque mâle du pays est un citoyen-soldat en puissance, mais depuis quelques années la fibre militaire a une fâcheuse tendance à se déliter. Dommage : où sont passés les redoutables bataillons de cyclistes, prêts à bondir de leur selle pour mitrailler l’ennemi ? et le service des pigeons voyageurs ?

Quant à la très respectée aviation militaire, elle nous a réservé une belle surprise en 2014 : elle n’était opérationnelle que pendant les heures de bureau. Un avion éthiopien, détourné vers l’aéroport de Genève, a dû être escorté par les chasseurs italiens et français. Merci, chers voisins ! Mais qu’on se rassure : le peuple suisse a maintenant approuvé l’achat d’une nouvelle flotte de chasseurs de dernière génération qui permettront d’assurer une surveillance du territoire même avant l’ouverture des bureaux.

Toujours à l’affut de la technologie dernier cri, l’armée suisse ferait bien de garder quelques précieux francs pour l’acquisition d’un stock de pyulques. Vous ne connaissez pas ? En fait, moi non plus, ou du moins je n’avais aucune idée de ce qu’était un pyulque ; mais une collègue fort érudite, Mme Nathalie Rousseau, m’a rendu attentif à cette arme terriblement efficace.

Le pyulque devrait permettre à l’armée suisse, moyennant quelques arrangements avec la Convention de Genève, de mener une guerre chimique sans merci. Son invention remonte à l’Antiquité et nous en avons conservé le souvenir grâce au travail d’un auteur méconnu, Jules l’Africain (II/IIIe s. ap. J.-C.).

« Il y a des soldats qui, au moment d’engager le combat, font sur le champ de bataille un sacrifice à l’intention de Poséidon l’Effrayeur de Chevaux. Pour ma part, j’ai déniché un poison plus vif qu’une prière, plus puissant que toute les armes à disposition (…).

On l’introduit dans des pyulques, que l’on remet à des hommes équipés à la légère. On les envoie vers la ligne de bataille, où ils se placent sous la protection des soldats du premier rang.

Et voici que l’ennemi avance, confiant dans sa vigueur, sa rapidité et son armement. Qu’il s’agisse de soldats cuirassés ou d’hommes équipés de manière différente, ils vont au-devant d’un même danger : car au moment où arrive la vague contre nos soldats d’infanterie, ceux qui se trouvent au premier rang absorbent le choc en se protégeant de leurs boucliers ; quant aux porteurs de pyulques, ils injectent leur poison dans les naseaux des chevaux (ce liquide a des effets dévastateurs même sur les hommes).

Donc, au moment où les chevaux sentent l’odeur du poison, ils perdent la tête, renâclent et se cabrent précipitamment, comme s’ils craignaient l’odeur qui monterait du sol, et dansent dressés sur les jambes de derrière. Les cavaliers tombent de leurs montures sur le sol, tout prêts à être faits prisonniers, voire égorgés. Leurs cuirasses les entravent dans leur fuite, ils se font piétiner ou reçoivent des coups. »

[Julien l’Africain, Cestes 1.11]

Non mais sans blague, qu’est-ce qu’un pyulque ? Le site etymologika / hypothèses nous présente le pyulque sous toutes ses coutures. Pour faire simple, vous aurez peut-être reconnu que le py- se rapporte à ce que nous appelons le pus. Un pyulque, c’est une seringue pour tirer le pus d’un abcès, un « tire-pus », pour reprendre l’expression de mon amie Nathalie. Or le piston de la seringue peut aussi servir à gicler, comme tous les garnements du monde le savent bien.

Alors, pourquoi pas du poison ? Si vous êtes inquiets à l’idée que les bidasses helvètes puissent se muer en dangereux empoisonneurs, je peux vous rassurer. L’armée suisse achètera peut-être quelques milliers de caisses de pyulques, les stockera dans de vastes entrepôts, mais n’en fera rien. Après tout, l’aviation suisse n’a jamais dû engager le moindre combat. C’est peut-être la preuve absolue de son efficacité…

Essayer le pyulque, c’est donc l’adopter. On peut même espérer que la Suisse, après avoir importé à grands frais des pyulques étrangers, se mettra à produire elle-même cette arme redoutable. En dépit de la crise sanitaire qui secoue notre planète, l’exportation d’armes suisses se porte très bien, comme le révèlent des chiffres parus récemment.

Ah oui! J’oubliais: le texte grec est difficile à trouver pour les profanes.

Εὔχονται δὲ καὶ ἄλλοι, μάχεσθαι μέλλοντες, οὐ μὴν ἀλλὰ καὶ θύουσιν, ἐν ἀγῶνι καθεστηκότες, ταραξίππῳ Ποσειδῶνι. Καὶ ἡμεῖς δὲ εὕρομεν φάρμακον εὐχῆς ὀξύτερον, κρεῖττον πάντων ὁπόσα ἂν ἔχοις (…). Εἰς πυουλκοὺς ἐμβάλλεται καὶ εἰς παράταξιν κούφοις ἀνδράσιν δίδοται φέρειν, ὡς εὐκόλως ὑπὸ τῷ στίφει τῶν προμαχομένων ἑστάναι. Οἳ μὲν οὖν ἐπάγουσιν ἀλκῇ καὶ τάχει καὶ σιδήρῳ τεθαρρηκότες· ἄν τε οὖν κατάφρακτοι οὗτοι τύχωσιν, ἄν τε καὶ ἄλλως ἐσταλμένοι, ἐς τὸν αὐτὸν σπεύδουσικίνδυνον. Γενομένης γὰρ τῆς ἐς τοὺς πεζοὺς ἐμβολῆς, οἳ μὲν προτεταγμένοι φέρουσιν τὴν ἐπιδρομὴν τῷ τῶν ἀσπίδων φράγματι, οἳ δὲ τοὺς πυουλκοὺς ἔχοντες ἐκθλίβουσι τὸ φάρμακον εἰς τὰς τῶν ἵππων ἀναπνοάς (δεινὸς δὲ ὁ χυλὸς καὶ ἀνδράσιν εἰς βλάβην). Ἐπειδὰν οὖν οἱ ἵπποι δέξωνται τὴν ὀδμὴν τοῦ κακοῦ, μεμήνασι καὶ φριμάσσουσι καὶ διὰ σπουδῆς ἀνίστανται, ὥσπερ τὴν ἀπὸ τῆς γῆς ἀναπνοὴν πεφοβημένοι, καὶ ἀνασκιρτῶσιν ὄρθιοι. Πίπτουσι δὲ οἱ ἀναβάται ἀπὸ τῶν ἵππων χαμαί, ἕτοιμοι πρὸς ζωγρίαν ἅμα καὶ σφαγήν, τοῖς αὑτῶν θώραξιν εἰς τὸ μὴ διαφυγεῖν πεπεδημένοι, ἢ πατούμενοι, ἢ παιόμενοι. Ἔξεστι δὲ τοῦ φαρμάκου τοῦδε καὶ ἐφ’ ἡσυχίας πεῖραν λαβεῖν, καὶ θαυμάσαι πόση ἀπὸ τοῦδε ἰσχύς ἐστιν καὶ ἐν πολέμῳ κρείττων βελῶν.

Dieu a-t-il été inventé par les hommes ?

V0035661 The eye of God, the hand of God and the Sacred Heart. Stippl Credit: Wellcome Library, London. Wellcome Images images@wellcome.ac.uk http://wellcomeimages.org The eye of God, the hand of God and the Sacred Heart. Stipple engraving by Salvardi after C. Savini. By: C. Saviniafter: SalvardiPublished: – Copyrighted work available under Creative Commons Attribution only licence CC BY 4.0 http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/
  • Chérie, en me levant ce matin, je me suis posé deux questions, l’une fondamentale et l’autre sans importance.
  • Deux questions à la fois ? Mon pauvre chou, quand tu te poses une seule question, il y a déjà de quoi s’inquiéter.
  • Tu me railles, mais je suis tout à fait sérieux. Je commence par la première question : si je mets discrètement le feu à notre vieille voiture, crois-tu que je pourrai me faire rembourser le prix d’une voiture neuve par l’assurance ?
  • Ahem ! Je vois que tu as vite retrouvé ton état normal : ta question est stupide. D’abord, notre voiture n’est pas vieille, elle n’a que deux ans. Ensuite, si tu penses pouvoir escroquer notre compagnie d’assurance, tu oublies que ces messieurs-dames sont malins et auront tôt fait de repérer la combine. Finalement, si tu brûles la voiture, je ne pourrai pas venir te rendre visite en prison.
  • Tu penses donc que je devrais renoncer à brûler la voiture parce que, si l’on découvre la supercherie, je risque la prison ?
  • C’est ça. Et ta seconde question, celle sans importance ?
  • Ah oui ! Dieu existe-t-il vraiment, ou a-t-il été inventé par les humains ?
  • Comme je te reconnais, mon chéri : ton sens des priorités, voilà ce qui m’a séduite chez toi dès le premier jour… Pour répondre à ta question, il me semble que cela fait plus de deux mille cinq cents ans qu’on se la pose.
  • Par tous les poils du bélier de Phrixos ! Et moi qui croyais avoir trouvé une idée originale.
  • Raté : un philosophe du IIe s. ap. J.-C., Sextus Empiricus, rapporte le souvenir d’une tragédie écrite par Critias, un membre de l’élite d’Athènes, à la fin du Ve s. av. J.-C. Or dans cette tragédie, qui s’intitulait Sisyphe, on entend ledit Sisyphe élaborer une théorie selon laquelle ce serait un humain qui aurait inventé les dieux.
  • Ça va, j’ai compris : tu vas tirer de tes rayons poussiéreux une vieille édition moisie du Sisyphe et tu vas me faire la lecture, tandis que je baillerai d’ennui.
  • Encore raté : le Sisyphe est perdu, à l’exception du passage cité par Sextus Empiricus. Le livre n’est pas moisi, tu vas me faire le plaisir de te caler dans ton fauteuil favori, avec des chips et une petite cannette, et tu vas écouter ce que le personnage de Sisyphe a déclamé devant le public athénien.
  • Avec trois décis de blonde, ça devrait aider à faire passer la pilule. Allez vas-y, qu’on voie si Critias était aussi malin que moi.

« Il semblerait que Critias, l’un de ceux qui ont participé au régime tyrannique à Athènes [en 404/403 av. J.-C.], appartenait à la catégorie des athées. Il affirmait que les anciens législateurs avaient fabriqué Dieu comme une sorte de surveillant de la bonne conduite et des fautes des humains. Il s’agissait d’éviter qu’un individu puisse, en secret, causer du tort à son prochain : car il devrait se prémunir contre la vengeance des dieux. Voici comment il formule son idée.

Dans un temps reculé, les humains vivaient dans le désordre : chacun, comme les animaux, n’obéissait qu’à la force. Si l’on se comportait bien, on n’en touchait aucune récompense ; et celui qui faisait le mal n’en subissait aucune punition.

Ce n’est que plus tard que, d’après moi, les humains ont mis en place des lois pour punir, afin que règne la justice et que les excès lui soient soumis. Si quelqu’un commettait une faute, il était puni.

Plus tard, comme les lois empêchaient les humains de recourir à la violence ouverte, il se sont mis à agir en cachette. C’est alors, d’après moi, que pour la première fois un homme astucieux et habile a inventé la crainte des dieux pour les mortels, afin qu’ils aient peur même s’ils agissaient en secret ; même chose pour ce qu’ils disaient ou pensaient. C’est pourquoi cet homme a introduit le concept de Dieu.

Il s’agirait, disait-il, d’un être extraordinaire qui jouirait de la vie éternelle. Doué d’intelligence, il serait capable d’entendre et de voir, il penserait et prendrait soin du monde. De nature divine, il entendrait tout ce qui se dirait parmi les humains, et il pourrait voir tout ce qu’ils feraient. Et si quelqu’un imaginait un crime en silence, même cela n’échapperait pas à la vigilance des dieux : car l’intelligence serait en eux.

C’est avec de pareils raisonnements qu’il a introduit le plus séduisant des enseignements, en masquant la vérité par un discours mensonger. Il a aussi prétendu que les dieux habitaient un endroit qui impressionnerait les humains : car il savait bien que ce lieu effrayait les mortels, et qu’ils en avaient besoin pour assurer leur subsistance. Tout cela venait de la voûte céleste, où l’on voyait se produire les éclairs, où l’on entendait l’orage gronder, où apparaissaient les étoiles dans le ciel, belle dentelle du Temps, l’habile architecte. C’est de là qu’avance la masse éclatante de l’astre solaire, de là vient la pluie qui humecte la terre.

Voilà donc les peurs qu’il inspira aux humains, grâce auxquelles il a planté par ses discours l’idée de Dieu au bon endroit. Avec les lois, il a éteint l’incendie du désordre.

Un peu plus loin, il conclut :

C’est de cette manière, je pense, qu’un individu a le premier convaincu les mortels d’accepter l’idée de l’existence des dieux. »

[Sextus Empiricus, Contre les astrologues 9.54]

  • Formidable ! Je ne l’aurais pas dit mieux que Critias. Si j’ai bien compris, Sisyphe affirmait que Dieu aurait été inventé par un humain pour empêcher les humains de faire le mal en cachette ?
  • Oui, c’est à peu près cela. Et Dieu voit même les petits futés qui veulent mettre le feu à leur voiture, loin des regards indiscrets, pour se faire rembourser par l’assurance.

Formation continue pour les reines

Une fusée lunaire, un vote important, et une reine qui apprend à lire pour assurer l’éducation de ses enfants.

Il n’aura échappé à personne que, voici exactement cinquante ans (le vendredi 5 février 1971), le module de la fusée Apollo 14 s’est posé sur la Lune. Bravo, les mecs !

Il n’aura échappé à personne que cet atterrissage lunaire vient d’éclipser un autre événement qui concerne directement la moitié de la population suisse : le dimanche 7 février 1971, les citoyens suisses se prononcent en faveur du droit de vote des femmes (avec 67.5% des votants). Bravo, les mecs !

Il n’aura échappé à personne que la forme épicène ‘votant-e’ était superflue dans le paragraphe qui précède, puisque par définition seuls les hommes étaient appelés à se prononcer sur la question. Là, il ne faut pas exagérer : un triple bravo serait déplacé, désolé les mecs…

Un petit pas pour les Suisses, un grand pas pour l’égalité des genres. Depuis un demi-siècle, le processus visant à réaliser l’égalité des sexes continue d’avancer, à la vitesse d’un escargot poitrinaire. Patience, Mesdames, en 2071 nous approcherons du but.

En attendant, les saintes tâches de la maternité ralentissent l’accès des femmes à une formation et une vie professionnelle comparable à celle des hommes. Le temps qu’elles passent à s’occuper des enfants réduit d’autant les possibilités de faire carrière. Souvent, elles doivent tout mener de front. C’est ce qui m’amène à vous parler d’Eurydice.

Eurydice venait d’Illyrie. Traduit en termes modernes, on dirait grosso modo qu’elle était croate. Elle a fait un beau mariage, puisqu’elle a épousé Amyntas III, roi de Macédoine, autour de 390 av. J.-C. La voici reine, et sa tâche première a été d’élever de beaux enfants pour son illustre époux. Or à l’instar des femmes d’aujourd’hui, Eurydice avait plusieurs casseroles sur le feu : elle s’occupait des gosses, bien sûr, mais elle a aussi pris des cours de formation continue, pour des raisons que nous allons voir.

Selon toute vraisemblance, la pratique n’était pas courante pour l’époque. C’est précisément son caractère exceptionnel qui a retenu l’attention de Plutarque, au début du IIe s. ap. J.-C. (ou peut-être d’un imitateur qui se prend pour Plutarque). L’auteur se pique de donner des leçons aux parents : après une recommandation d’ordre général pour les papas, il rappelle le souvenir de maman Eurydice.

« Avant tout, il faut que les pères soient sans faute : ils doivent se présenter à leurs enfants comme un modèle éclatant de la bonne manière d’agir. Ainsi, les enfants contempleront la vie de leurs pères comme un miroir d’eux-mêmes ; ils se détourneront des actes et des mots honteux. (…)

Il faut donc essayer de développer tous les efforts convenables pour contribuer à leur moralité. En cela, nous rivaliserons avec Eurydice, une Illyrienne, une triple barbare, qui s’est néanmoins appliquée à l’étude à un âge avancé afin d’instruire ses enfants. Son amour pour ses enfants trouve un témoignage suffisant dans l’épigramme qu’elle a consacrée aux Muses :

Eurydice d’Hiérapolis a consacré cette offrande aux Muses, après avoir satisfait son désir de connaissances. Mère d’enfants jeunes, elle travailla dur pour apprendre les lettres, qui sont les archives de nos légendes. »

Plutarque (?), Sur la façon d’éduquer les enfants, chapitre 20 (Moralia 14b-c)

Chapeau bas, Eurydice ! Toute reine qu’elle était, elle a dû apprendre à lire tandis qu’elle se battait avec les couches et les biberons. Si l’on en croit l’auteur de ce bref traité, la première raison qui l’aurait poussée à l’apprentissage aurait été de pouvoir encadrer l’éducation de ses propres enfants. Eurydice n’est pas devenue CEO du royaume de Macédoine, mais on constate tout de même que l’escargot de l’égalité des femmes a parcouru un long chemin depuis ce lointain prototype de formation continue. Souhaitons-lui désormais de passer à la vitesse supérieure.

Aux origines du langage

  • Rrrraaaah ! Chérie, on gaspille à nouveau l’argent de nos impôts : le gouvernement va dépenser 17 millions de francs suisses pour étudier l’évolution du langage.
  • Mais c’est très bien, mon chou ! Bien mieux que de dépenser des milliards pour des avions de chasse qui volent seulement aux heures de bureau, ou pour entraîner de petits soldats avec de l’enseignement à distance
  • Mais enfin, moi je sais d’où vient le langage, pas besoin de dépenser tout cet argent. D’ailleurs, ce sont tes &%ç*@»+ [censuré] de Grecs qui l’ont raconté dans leurs mythes. J’ai retrouvé cela dans un ouvrage passionnant, intitulé How to talk to an alien. On y apprend qu’au Ciel, il n’y a qu’un seul langage. Les Grecs d’autrefois vivaient dans l’harmonie, sous l’autorité de Zeus. Tout le monde parlait la même langue, reçue du dieu et de la déesse de l’innocence, Philarios et Philarion. Mais voilà : le dieu Hermès s’en est mêlé, et il a brouillé les cartes de l’humanité en introduisant la diversité des langues. Tu vois, je n’ai pas besoin de tes vieux livres pour être un érudit !
  • Attends que je vérifie… C’est bizarre, Booble® signale cette histoire un peu partout sur internet, mais ne fournit pas la moindre référence à un texte ancien. Pire : Philarios et Philarion n’apparaissent jamais dans la littérature grecque. Tu t’es fait avoir, mon pauvre chéri, cette histoire appartient au registre des fake news.
  • Humpf ! Bon, d’accord, mais tes Grecs avaient bien une idée de l’origine du langage, non ?
  • Effectivement, et ils savaient que c’était un peu plus compliqué que Philarios et Philarion. Dès le Ve siècle av. J.-C., il y avait des chercheurs qui se demandaient si les mots avaient une nature profonde et universelle, ou s’ils étaient simplement le résultat d’un assemblage fortuit de sons.
  • Je crois que tu m’as déjà perdu…
  • Mais non, c’est assez simple. Tiens, voici ce que Platon en dit au début de son Cratyle. Il donne la parole à un certain Hermogène.

Mon cher Socrate, voici Cratyle : il prétend que chaque chose possède un nom correct par nature. Un nom ne serait pas ce que les gens ont décidé d’un commun accord d’appeler la chose en y appliquant des bouts de sons qu’ils prononcent : il y aurait une sorte de sens correct inhérent aux mots, aussi bien chez les Grecs que chez les barbares, le même pour tous.

Platon, Cratyle 383a-b

  • Si tu crois que c’est plus clair maintenant…
  • La théorie de Cratyle signifie simplement que les mots que nous utilisons ne seraient qu’un emballage, mais qu’à chaque chose correspondrait en fait un mot qui reflèterait la nature profonde de la chose.
  • Moi, ce que je comprends, c’est que je préfère le hockey sur glace à la philosophie du langage, nom de Dieu !
  • Hi ! hi ! Mon chéri, tu ne l’as sûrement pas fait exprès, mais ton juron est approprié : dans son Cratyle, Platon relève en effet qu’Homère raconte déjà que les dieux avaient une langue à eux, différente de celle des hommes. Cette fois-ci, c’est Socrate qui parle à Hermogène.
  • (…) Il y a de quoi apprendre de la part d’Homère et des autres poètes.
  • Mon cher Socrate, que dit Homère sur les mots, et où ?
  • Il en parle un peu partout. En particulier, et de la manière la plus admirable, on le voit dans les passages où il fait la distinction entre les mots utilisés par les hommes et par les dieux. Car – n’est-ce-pas ? – dans ces passages il nous fournit des renseignements remarquables sur le sens correct des mots. Il paraît en effet évident que les dieux appellent les choses par les noms qui leur correspondent correctement par nature. N’es-tu pas de cet avis ?
  • Je sais bien que, s’ils donnent un nom aux choses, c’est le nom correct. Mais à quels passages fais-tu référence ?
  • Ne sais-tu pas que le fleuve qui coule à Troie, celui qui livre un combat avec Héphaïstos, les dieux l’appellent ‘Xanthe’, tandis que les hommes l’appellent ‘Scamandre’ [Iliade 20.74] ?
  • Ah oui !
  • Et alors, ne crois-tu pas que c’est une chose impressionnante d’apprendre que le nom correct de cette rivière est ‘Xanthe’ plutôt que ‘Scamandre’ ? Ou si tu préfères un autre exemple, il y a l’oiseau dont Homère dit que ‘les dieux l’appellent chalcis, mais les hommes l’appellent cymindis. [Iliade 14.291]

Platon, Cratyle 391d-e

  • Tu veux dire que, pour Homère, les dieux parlaient une langue que nous ne comprenons pas ?
  • Exactement ! Et il fallait des traducteurs pour tout cela : ce sont les poètes, seuls capables de comprendre ce que les dieux racontent.
  • Alors c’est simple : avec les 17 millions de francs, on paie les poètes, ils vont demander aux dieux le sens exact des mots, et on n’en parle plus.
  • Tu es désespérant, mon chéri… Je crois que tu vas te contenter de regarder ton hockey, OK ?
  • Aaaaah, cette fois-ci j’ai compris ! ‘Hockey’ et ‘OK’, ce sont les mêmes sons, donc c’est la même chose ! Divine suggestion, je vais de ce pas me décapsuler une cannette.
Pieter Brueghel, La tour de Babel (XVIe s.)

4 astuces pour devenir tyran

Donald Trump a bien failli devenir tyran des États-Unis. À l’intention de ses fils, voici quelques astuces qui leur permettront d’y parvenir.

Mr. T, en lançant vos admirateurs à l’assaut du Capitole, vous êtes presque parvenu à imposer un régime tyrannique à un pays qui se définit volontiers comme la plus grande démocratie du monde.

Cette fois-ci, c’est raté ; mais nous ne perdons rien pour attendre, puisque vos fils se profilent déjà comme les dignes héritiers de leur père. Donald Jr. & Eric, permettez-moi donc de vous suggérer ces quatre astuces qui vous aideront à devenir tyrans (laissons Barron en dehors de tout cela : il est encore trop jeune pour mettre de la brillantine dans ses cheveux comme ses grands frères). L’historien Hérodote nous apprend que, au VIe siècle av. J.-C., plusieurs procédés ont permis à Pisistrate d’imposer sa tyrannie sur Athènes, puis de transmettre le pouvoir à ses deux fils, Hipparque et Hippias.

Astuce n° 1 : faites-vous passer pour des victimes

Sur ce point, Donald Jr. & Eric, votre père a déjà ouvert la voie. Il vous suffira de continuer à exploiter le même filon. Voyons donc comment Pisistrate s’y est pris pour passer pour une victime aux yeux des Athéniens.

« Il y avait une querelle entre les Athéniens de la côte et ceux de la plaine ; les premiers étaient menés par Mégaclès fils d’Alcméon, les seconds par Lycurgue fils d’Aristolaïdès. Or Pisistrate, qui songeait à imposer la tyrannie, suscita un troisième parti : il rassembla des insurgés en se faisant passer pour le chef des gens de la montagne.

Il s’infligea des blessures, blessa aussi ses mules, et déboula sur la place publique avec son attelage en prétendant qu’il venait d’échapper à ses ennemis : tandis qu’il se rendait aux champs, ils auraient voulu le tuer ! Il demanda qu’on lui attribue des gardes publics, à lui qui avait d’abord assis sa réputation en conduisant des troupes contre Mégare, puis avait pris Nisée, et s’était distingué par d’autres grands exploits.

Le peuple athénien se laissa berner et lui permit de recruter parmi les citoyens trois cents hommes, qui devinrent non pas ses ‘porteurs de lances’, mais ses ‘porteurs de matraques’ : ils arboraient en effet des matraques et lui servaient d’escorte. Or ces gens s’associèrent à Pisistrate pour fomenter une révolte et ils s’emparèrent de l’Acropole. »

[Hérodote 1.59]

Bien joué, Pisistrate : il n’a pas eu le Capitole, mais l’Acropole. En se faisant passer pour une victime, il est parvenu à se faire confier une garde armée. N’oubliez pas cette première astuce, même si Pisistrate fut rapidement chassé du pouvoir après cela. Il vous faudra sans doute passer à la deuxième astuce pour rétablir votre tyrannie.

Astuce n° 2 : profitez des dissensions de l’adversaire et créez des alliances

Quand vos adversaires se disputent, c’est le moment idéal pour renforcer votre position en cherchant un allié. Mais attention : encore faut-il rester loyal (sur ce point, votre papa a légèrement dérapé, ne répétez pas ses erreurs). Le mieux serait de conclure une alliance à travers un mariage, comme Pisistrate.

« Ainsi Pisistrate s’empara une première fois d’Athènes et laissa échapper la tyrannie parce que ses racines n’étaient pas encore assez profondes. Ses adversaires chassèrent Pisistrate, puis se querellèrent à nouveau entre eux. Or Mégaclès, bousculé par sa propre faction, prit contact avec Pisistrate pour lui proposer d’épouser sa fille afin de rétablir la tyrannie. (…)

Conformément à l’accord passé, Pisistrate épousa la fille de Mégaclès. Cependant, comme Pisistrate avait déjà des enfants adultes, et qu’en plus on disait que les descendants d’Alcméon étaient sous le coup d’une malédiction, il préféra éviter d’avoir des enfants de sa nouvelle épouse et par conséquent s’abstint de relations sexuelles avec elle selon l’usage. »

[Hérodote 1.60-61]

Je vous passe les détails : la jeune épouse s’inquiète, elle en parle à Maman, qui en parle à Papa (Mégaclès, donc) ; et Mégaclès se fâche, patatra ! encore raté, Pisistrate perd à nouveau le pouvoir.

Astuce n° 3 : profitez de la crédulité du peuple

Ah oui, j’allais oublier de vous signaler cet autre truc que Pisistrate a utilisé lors de sa deuxième tentative pour devenir tyran : il a fait avaler aux Athéniens un mensonge gros comme une baleine obèse. Vous devriez maîtriser ce stratagème sans aucune difficulté.

« [Pisistrate et Mégaclès] machinèrent, afin de ramener Pisistrate, un stratagème qui me paraît vraiment tout à fait absurde. (Et pourtant, cela faisait un moment que le peuple grec se distinguait du peuple barbare, à la fois par son habileté et par sa capacité à prendre ses distances vis-à-vis d’un crétinisme stupide…)

Dans le dème de Péanie, il y avait une femme du nom de Phyé, qui mesurait quatre coudées moins trois doigts [1.72 m], et qui était assez belle par ailleurs. Ils la déguisèrent avec des armes, la firent monter sur un char, lui firent prendre une pose qui lui donne l’air aussi majestueux que possible, et ils la firent circuler dans la ville, précédée de crieurs publics. Arrivés en ville, ils firent la proclamation suivante selon les instructions reçues : ‘Athéniens, accueillez favorablement Pisistrate : Athéna en personne lui fait honneur, à lui plus qu’à aucun homme, en le ramenant dans son Acropole !’ »

[Hérodote 1.60]

Plus crédules que des Républicains du Wyoming, les Athéniens font bon accueil à Pisistrate, lequel parvient ainsi à regagner le pouvoir. Donald Jr. & Eric, n’oubliez pas une leçon que votre père vous a enseignée à maintes reprises : plus le mensonge est énorme, plus il a de chances de passer.

Astuce n° 4 : restez concentrés sur votre but, la tyrannie

Nous avons vu Pisistrate s’emparer du pouvoir à deux reprises, pour ensuite perdre la tyrannie. Il ne faut toutefois pas se décourager : la troisième fois sera la bonne, qu’on se le dise ! Les Athéniens se relâchent en effet, et Pisistrate revient à la charge, pour de bon : il restera tyran et ses fils prendront sa succession après lui.

« Les Athéniens de la ville étaient alors occupés à déjeuner, et après leur déjeuner les uns pensaient à jouer aux dés, les autres envisageaient de faire la sieste. C’est alors que Pisistrate et ses partisans se jetèrent sur les Athéniens et les mirent en déroute. Tandis qu’ils décampaient, Pisistrate imagina une ruse fort habile pour qu’ils ne restent pas ensemble, mais se dispersent : il fit monter ses fils à cheval et les envoya en avant ; rattrapant les fuyards, ils suivirent les instructions de Pisistrate et leur dirent de ne pas avoir peur ; et ils leur enjoignirent de rentrer chacun chez soi. »

[Hérodote 1.63]

À la troisième tentative, les Athéniens se sont laissé faire. Courage, Donald Jr.& Eric, si Papa n’y parvient pas, vous finirez le travail. À vous la tyrannie !

Pour 2021, un corps musclé comme celui d’Héraclès

Alors que l’année 2021 frappe à notre porte, il est temps de songer à prendre de bonnes résolutions. Et pourquoi pas un corps musclé comme celui du héros Héraclès ?

  • Chérie, on a sonné à la porte !
  • Je crois que tu peux y aller : c’est surement une de tes nombreuses commandes de Zolanda®, livrée par DDT®.
  • C’est la deuxième fois cette semaine que je dois m’arracher de la moiteur du canapé… Ah oui, ma commande, le cadeau de Noël que je me suis offert. Chériiiie, j’ai pris une résolution pour l’année 2021 : je vais me sculpter un corps aux muscles d’acier, comme Héraclès !
  • Ahem ! Toi ? un corps aux muscles d’acier ? La dernière fois que tu as soulevé ton six-pack de bière, tu as failli te faire une hernie discale.
  • Cette fois-ci, c’est différent. Regarde : je me suis commandé le nouvel appareil Herakles®. En suivant les instructions, c’est garanti, je serai musclé comme un déménageur. Dans six mois, tu devras te battre pour arracher toutes les jeunes filles qui s’agglutineront autour de moi à la piscine.
  • Tu veux vraiment ressembler à ce balourd d’Héraclès, ce tas de muscles ?
  • Comment ça, ce tas de muscle ? C’était un costaud, voilà tout !
  • Tellement costaud qu’il en devenait encombrant. Pense simplement à son voyage sur le navire Argo.
  • Aïe ! Toi, au moins, tu n’as pas besoin de muscles pour m’assommer avec tes histoires mythologiques. C’est quoi, ce navire Argo ? Il s’agit d’une croisière ?
  • Non, mon chéri : le navire Argo a servi à transporter Jason et ses compagnons, les Argonautes, jusqu’en Colchide, à l’extrémité de la Mer Noire. Il te suffirait de t’intéresser aux Argonautiques, un poème écrit par Apollonios de Rhodes au IIIe siècle av. J.-C. Justement, moi aussi je me suis fait un petit cadeau de Noël, que j’ai trouvé à la librairie du coin. Et ça tombe bien, parce que le brave Apollonios parle de ton Héraclès musclé.
  • Bon, dépêche-toi ; mon entraînement avec Herakles® ne va pas attendre des heures !
  • Voilà : nous en sommes au moment où les Argonautes vont embarquer dans leur navire.

« Après qu’on eut pris soin de faire les derniers réglages, on commença à répartir les bancs en les tirant au sort, deux hommes pour chaque banc. Le banc du milieu, toutefois, fut attribué à Héraclès et, en priorité, à Ancaios, qui habitait la cité de Tégée. À eux donc, on réserva le banc du milieu, sans le tirer au sort. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.394-400

  • Ah, tu vois ? Héraclès avait un corps aux muscles d’acier, on lui a donc donné la meilleure place, sans discuter ! Et moi, lors de notre prochain voyage en avion, on me donnera aussi le choix.
  • Mais non, gros benêt : les Argonautes ont placé Héraclès au milieu parce que, avec son tas de muscles, il risquait de déséquilibrer le bateau ! Apollonios précise d’ailleurs la chose plus loin.

« Au milieu s’assirent Ancaios et le très fort Héraclès, qui posa sa massue à côté de lui ; et sous ses pieds, la quille du navire s’enfonça. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.531-533

  • Trop fort ! Il était tellement lourd que le bateau a failli casser ! Je suis impatient de commencer l’entraînement.
  • Il faudra peut-être que tu travailles aussi la coordination des mouvements. Si tu fais tout en force, il t’arrivera la même chose qu’à Héraclès…
  • Pourquoi, il ne savait pas ramer ?
  • Disons qu’il confondait force et habileté. Je te lis un autre passage pendant que tu finis de déballer ton Herakles®. Les Argonautes sont en mer et ils rament de toute la force de leurs bras.

« Chacun des héros rivalisait avec les autres, et c’était à qui le dernier crierait ‘pouce !’. Tout autour, l’air sans un souffle avait aplani les remous, et la mer était lisse. Grâce à cette accalmie, ils faisaient bondir le navire à toute force. Celui-ci fonçait à travers mer, et même les rapides coursiers de Poséidon n’auraient pas pu l’atteindre. Toutefois, des vagues se levèrent sous l’effet de ce souffle vigoureux qui, le soir, vient de l’embouchure des fleuves. Épuisés, ils ralentissaient leur effort. Mais Héraclès, par la puissance de ses bras, entraînait ses compagnons qui peinaient ; et il faisait trembler les poutres bien ajustées du navire. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.1153-1163

  • Héraclès rame comme un chef ! Moi aussi, j’ai fait de l’aviron dans ma jeunesse.
  • Ta jeunesse est déjà loin, et tu n’as pas encore entendu ce qui va arriver à ton pauvre Héraclès…

« Or, comme ils s’efforçaient de gagner la terre des Mysiens, qu’ils passaient à côté des bouches du fleuve Rhyndacos et du grand tombeau d’Égion, un peu avant la Phrygie, Héraclès soulevait un sillon en remuant les flots et … il brisa sa rame par le milieu ! Tout en s’agrippant des deux mains à l’une des extrémités, il s’affaissa sur le côté, tandis que la mer emportait l’autre bout dans le ressac. Et lui restait là, assis, les yeux perdus dans le silence : c’est que ses bras n’avaient pas l’habitude de ne rien faire. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 1.1164-1171

  • Quel Hercule, cet Héraclès ! Par toutes les Harpyes de Phinée, il a cassé sa rame ! Il peut toujours en commander une neuve chez Zolanda®.
  • Alors, toujours décidé à sculpter ton corps aux muscles d’acier comme Héraclès ?
  • Tout compte fait, c’est un peu dangereux : je pourrais ne pas maîtriser ma force, ma chérie. Voyons les conditions de vente de Zolanda®. Ah ! On me propose un échange contre une méthode de Yoga Méditation Douceur®. C’est décidé, pour 2021, je vais me forger une âme d’acier.