Bloquer les migrants par des barrières, une digue de sable contre la mer

US - Mexico Border FenceEmpêcher les gens de se déplacer par des mesures physiques ou administratives ne fonctionne jamais. Les murs et les barrières infranchissables sont une illusion.

Vous avez déjà vu une barrière infranchissable ? On peut ériger un mur sur des centaines de kilomètres, on peut le faire monter à plusieurs mètres de hauteur, il y aura toujours des gens pour passer de l’autre côté.

Ces murs dont rêvent certains dirigeants ne sont pas seulement une illusion : ils font également honte à ceux qui les construisent. Qui voudrait se vanter d’avoir construit le Mur de Berlin ? Dans quelques décennies, quel regard portera-t-on sur le mur qui sépare les Israéliens des Palestiniens ? Quant à la Mère de Toutes les Murailles, fantasme censé empêcher les Mexicains de passer aux États-Unis, elle illustre à elle seule l’incompétence et l’irresponsabilité d’un certain président.

Placer des surveillants ? Vous n’y changerez rien, les barrières humaines ne sont pas plus efficaces face à l’acharnement de personnes qui pensent – à tort ou à raison – que l’herbe est plus verte chez vous que chez eux. Des hommes, des femmes et des enfants continuent de déferler sur l’Europe, et tous les gardes du continent ne parviendront pas à colmater les brèches dans les barrières.

On pourrait rétorquer que la difficulté tient à l’échelle du phénomène : sur des territoires plus restreints, il serait plus facile d’entraver les migrations. Pourtant, dans de nombreux pays, les autorités peinent à empêcher les habitants des campagnes de s’établir en ville.

L’exemple ancien de la province romaine d’Égypte illustre bien la futilité des efforts anti-migratoires, même à l’intérieur d’un pays bien délimité. Tout au plus, on peut repousser la vague pour un temps ; mais ceux que vous chassez par la porte reviendront par la fenêtre. Les papyrus grecs trouvés dans les sables égyptiens apportent un témoignage révélateur sur la question.

En 104 ap. J.-C., le Préfet d’Égypte Vibius Maximus doit organiser le recensement de la population de sa province. Or de nombreux paysans se sont réfugiés dans les villes ; il décide donc de les renvoyer à la maison.

« Le recensement de la population est imminent. Il est donc nécessaire que l’on proclame à l’intention de tous ceux qui, pour quelque raison que ce soit, résident hors de leur circonscription, qu’ils retournent à leur domicile : ils devront, d’une part, accomplir les formalités usuelles du recensement ; et, d’autre part, consacrer tous les efforts à cultiver leurs champs, ce qui correspond à leur activité normale.

Toutefois, je sais que la ville [d’Alexandrie] a besoin de certaines personnes venues de la campagne. Je veux donc que tous ceux qui semblent avoir une raison légitime de rester ici se fassent enregistrer auprès de Festus, commandant de l’aile de cavalerie (…). »

[Édit du Préfet d’Égypte Gaius Vibius Maximus. P.Lond. III 904.ii.20-33 (104 ap. J.-C.)]

Voilà un Préfet d’Égypte qui sait ce qu’il veut : les paysans indésirables sont renvoyés à la campagne ; et les paysans dont la ville a besoin seront enregistrés par un service chargé de les contrôler.

Et ça marche ? Bien sûr que non ! Notre documentation reste lacunaire, mais on peut constater qu’un autre Préfet d’Égypte doit remettre la compresse une demi-siècle plus tard.

« J’apprends que certaines personnes, à cause des difficultés de (…), ont quitté leur domicile (pour se rendre) ailleurs ; d’autres gens se sont soustraits à leurs obligations civiques à cause de l’indigence qui les frappe, et ils vivent encore aujourd’hui dans un autre lieu par crainte des décrets qui sont promulgués en ce moment. Je les incite donc à retourner tous chez eux (…). »

[Édit du Préfet d’Égypte Sempronius Liberalis. SB XX 14662.3-10 = BGU II 372 (154 ap. J.-C.)]

Ce brave Préfet d’Égypte a bien essayé, lui aussi… Les paysans retournent dans leurs villages, mais un demi-siècle plus tard, rebelote. Cette fois-ci, c’est du sérieux, l’empereur en personne s’en mêle !

« Tous les Égyptiens qui se trouvent à Alexandrie, et en particulier les paysans qui se sont enfuis d’ailleurs et peuvent être facilement repérés, doivent absolument être expulsés par tous les moyens. Il ne s’agit toutefois pas des marchands de porcs, des conducteurs de navires fluviaux qui livrent des roseaux pour chauffer les bains ; mais les autres, expulse-les, ceux qui par leur multitude et non leur utilité sèment le trouble dans la ville. »

[Décret de l’empereur Caracalla pour expulser des paysans d’Alexandrie. P.Giss. I 40 ii 16-21 (env. 215 ap. J.-C.)]

Aux yeux de l’empereur Caracalla et de ses subordonnés, il y a les bons réfugiés, ceux qui contribuent à l’approvisionnement de la ville d’Alexandrie, et les mauvais réfugiés, des parasites. Il faut donc faire le tri, expulser les parasites et garder les autres.

Faut-il le préciser ? Là aussi, c’est l’échec. Quelques années plus tard, on apprend au détour d’une pétition qu’un Préfet d’Égypte a dû promulguer encore un décret :

« (…) le très illustre Préfet Subatianus Aquila a ordonné que ceux qui résident hors de leur domicile doivent retourner chez eux et s’adonner à leurs occupations habituelles (…) »

[Pétition de cultivateurs empêchés dans leur travail. P.Gen. I2 16.18-21 (207 ap. J.-C.)]

Bon, vous êtes convaincus ? Les barrières physiques ou administratives pour repousser ceux qui cherchent ailleurs un destin plus souriant, c’est un peu comme élever une digue de sable pour arrêter la mer. Nos autorités ne parviendront vraisemblablement pas à un autre résultat que les Préfets d’Égypte et l’empereur de Rome.

[image : la barrière entre le Mexique et les ÉtatsUnis, Océan Pacifique]

Jeter des livres à la poubelle : un crime ?

livre-poubelleLivres chéris par les uns, maltraités par les autres. A-t-on le droit de jeter des livres à la poubelle ?

Depuis des millénaires, le livre constitue la porte d’accès à la connaissance et à la culture. D’abord copiés à la main, ils ont bénéficié de l’invention de l’imprimerie, avant de devenir un article industriel. Aujourd’hui, une fois la mise en page réalisée, le coût de production d’un exemplaire est dérisoire. Autrefois objets de respect et de convoitise, les livres ressemblent désormais à d’autres produits de consommation : T-shirts, chaussures, casseroles ou parasols. La différence, c’est que votre parasol ne vous apprendra jamais rien : il se contentera de vous protéger du soleil.

Alors, le livre est-il un objet comme les autres ? A-t-on le droit de jeter des livres, parce qu’on manque de place, ou parce que le beau-père a cassé sa pipe en laissant derrière lui une imposante bibliothèque, ou encore parce que l’Encyclopédie Universalis s’est fait dépasser par la droite par Wikipedia ?

Pour certains, jeter un livre est un crime car le livre ne devrait justement pas être considéré comme un bien de consommation ordinaire. C’est le cas notamment d’un éboueur de Bogota, en Colombie, qui a sauvé des tonnes de livres de la grande broyeuse.

Pour d’autres, le livre a fait son temps et il faut prendre acte de la diversification des accès à la connaissance. Les supports numériques étendent leurs tentacules dans toutes les directions ; impossible d’y échapper.

Quoi qu’on en pense, les livres sont comme les cancrelats : il est virtuellement impossible de les éradiquer. Les mises à l’index ont toujours été vouées à l’échec, et les autodafés par lesquels on brûlait les livres jugés hérétiques se sont soldés par de pitoyables échecs. Le livre brûle, il moisit, il sèche, il gèle, mais il résiste tant bien que mal. J’en veux pour preuve la bibliothèque d’Aristote, dont le sort nous est relaté par Strabon, un géographe du Ier siècle av. J.-C.

« Nélée (…) a suivi l’enseignement d’Aristote aussi bien que de Théophraste ; il a reçu en héritage la bibliothèque de Théophraste, dans laquelle se trouvait aussi celle d’Aristote. (…) L’ayant emportée à Scepsis, il l’a léguée à ses descendants, des gens simples, qui ont gardé sous clé les livres en les entreposant sans soin. Lorsqu’ils se rendirent compte de l’intérêt que lui portaient rois attalides, auxquels était soumise leur cité, rois qui cherchaient des livres pour fournir la bibliothèque de Pergame, ils cachèrent (leurs livres) sous terre, dans une tranchée.

Après que ces livres furent endommagés par l’humidité et la vermine, plus tard, les descendants remirent les livres d’Aristote et de Théophraste à Apellicon de Téos contre une forte somme d’argent. Mais Apellicon était plus bibliophile que philosophe. C’est pourquoi, cherchant à restituer les lacunes, il fit transcrire le texte sur de nouveaux exemplaires en complétant de façon malheureuse, et il publia les livres pleins de fautes.

(…)

Rome aussi prit une part non négligeable à cet état de fait : car juste après la mort d’Apellicon, Sulla, qui avait pris Athènes, saisit la bibliothèque d’Apellicon. Une fois qu’elle fut amenée à Rome, le grammairien Tyrannion s’en occupa du fait de sa sympathie pour l’aristotélisme, en s’assurant la collaboration du bibliothécaire. Certains marchands de livres s’en occupèrent également ; ils employèrent des scribes médiocres, et ne collationnèrent pas les textes, phénomène courant aussi pour les autres livres copiés pour la vente, que ce soit ici (à Rome) ou à Alexandrie. »

[voir Strabon, Géographie 13.1.54]

Pauvre Aristote ! Tes livres ont été malmenés, mais ils ont en bonne partie survécu. Si l’on en croit Strabon, la bibliothèque d’Aristote serait d’abord passée entre les mains de Nélée, un érudit qui vit en Asie Mineure. Or ses descendants redoutent la convoitise des rois de Pergame. Ils entreposent donc les précieux rouleaux de papyrus dans une tranchée où ils moisissent pour un temps.

Les livres sont sauvés par Apellicon de Téos ; mais ce dernier, ne mesurant pas entièrement la valeur du trésor qu’il a acquis, fait recopier le tout en comblant maladroitement les lacunes produites par la vermine et l’humidité. La bibliothèque, ou ce qu’il en reste, est entreposée à Athènes, et c’est là qu’elle est saisie par le général romain Sulla.

Re-déménagement, cette fois-ci à Rome ! Là, un érudit du nom de Tyrannion (c’est le maître de Strabon !) parvient à accéder aux lambeaux de la bibliothèque d’Aristote en soudoyant le bibliothécaire. Des marchands de livres, moins scrupuleux, se mettent à faire circuler des copies de mauvaise qualité.

containerEn définitive, nous ne possédons – de loin – pas tous les écrits d’Aristote, et certains posent de grosses difficultés d’établissement du texte. Néanmoins, des centaines, voire des milliers de pages d’Aristote ont survécu au naufrage.

On ne mettra jamais tout le monde d’accord sur la sacralité du livre, mais une chose est sûre : les livres ont la vie dure ; ils s’en sortiront.

[image empruntée à Mme Myriam Thibault et à son blog, en espérant qu’elle me pardonnera ce larcin qui contribue à la faire connaître]

 

Ils manquent la messe cinq fois : Madame est transformée en jument

horseTandis qu’éclatent régulièrement des scandales dans les églises, les offices sont désertés. Retour sur une cas dramatique où l’absentéisme religieux a eu des conséquences désastreuses.

Avis de tempête sur l’Église catholique : voici qu’un nouveau scandale secoue cette fois-ci le clergé allemand, après qu’on a appris que des centaines d’enfants ont été abusés à divers titres et pendant une trentaine d’années dans un chœur catholique.

Après l’Irlande, les États-Unis, la France et d’autres pays encore, la liste s’allonge ; et de nombreux fidèles rompent avec un clergé qui tarde toujours à faire le ménage dans des affaires nauséabondes. Ces scandales ne font rien pour freiner l’inexorable érosion de la foule des fidèles. Les églises se vident, on ne va plus ni à la messe ni au culte.

Est-il légitime d’établir un lien de cause à effet entre les scandales récents et la désaffectation des églises ? Ou inversement doit-on penser que la vérité commence à sortir précisément parce que des personnes se sont affranchies de leur clergé ? Quoi qu’il en soit, personne ne niera qu’un profond changement est en train de se produire. Les églises chrétiennes, si elles veulent continuer d’exister, devront accepter une remise en question beaucoup plus fondamentale que tout ce qui a été entrepris jusqu’à présent.

La désertification des églises fait cependant écho à un phénomène beaucoup plus ancien, datant des débuts du christianisme : au IVe siècle, alors que le christianisme s’imposait en Égypte, le culte nouveau devait affronter la résistance des pratiques anciennes. La magie traditionnelle devait céder le pas à la communion, et des récits circulaient à propos de personnes qui, faute d’assister à la messe, rencontraient de graves ennuis.

« Il y avait un Égyptien qui s’était épris d’une femme mariée de statut libre. Comme il ne parvenait pas à la séduire, il s’adressa à un magicien : ‘Prends possession d’elle pour qu’elle m’aime, ou alors fais en sorte que son mari la chasse.’

Le magicien reçut le nécessaire et se livra à des sortilèges magiques qui transformèrent son apparence en celle d’une jument. Son mari était sorti ; à son retour, quelle ne fut sa surprise d’apercevoir une jument couchée sur son lit !

L’homme pleura et se lamenta ; il essaya de parler à l’animal, mais ne reçut aucune réponse. Il fit venir les anciens du village, les fit entrer chez lui et leur montra le prodige. Il ne trouvait aucune solution au problème.

Pendant trois jours, son épouse ne mangea ni fourrage – comme le ferait un jument – ni pain – comme le ferait un humain ; elle fut privée des deux types de nourriture. Finalement, pour que gloire soit rendue à Dieu et que la vertu de Saint Macaire se manifeste, il vint à l’esprit de notre homme de conduire son épouse dans le désert. Il la harnacha comme un cheval et la conduisit ainsi dans le désert.

Tandis qu’il s’approchait, les frères se tenaient près de la cellule de Macaire, se disputant avec le mari et lui disant : ‘Pourquoi nous as-tu amené ici cette jument ?’ Le mari répondit : ‘Pour qu’elle reçoive miséricorde.’ Ils lui dirent : ‘Qu’a-t-elle donc ?’ Le mari leur répondit : ‘J’avais une épouse, et elle a été transformée en jument ; et cela fait trois jours qu’elle n’a rien mangé !’

Ils firent rapport au saint homme qui faisait ses prières à l’intérieur de sa cellule. En effet, Dieu lui avait révélé l’affaire, et il était en train de prier pour elle. Saint Macaire répondit donc aux frères en ces termes : ‘C’est vous qui êtes des chevaux, vous qui avez des yeux de chevaux ! Car il s’agit d’une femme, elle n’a pas changé de forme, mais elle est transformée seulement pour ceux dont les yeux se laissent tromper.’

Puis il bénit de l’eau, la versa sur son corps nu en partant de la tête, et il pria. Et aussitôt, il fit en sorte qu’elle apparaisse comme une femme aux yeux de tous. Il lui présenta de la nourriture et la fit manger, puis il la laissa repartir avec son mari, tandis qu’elle rendait grâces au Seigneur.

Et il lui fit les recommandations suivantes : ‘Ne manque jamais d’aller à l’église, ne t’abstiens jamais de la communion. Car ce qui t’est arrivé s’est produit parce que, pendant cinq semaines, tu n’as pas participé aux cérémonies.’ »

[Palladios, Histoire lausiaque 17.6-9]

La morale de l’histoire est simple : si tu ne vas pas à l’église régulièrement, ta femme sera transformée en jument. Ou en d’autres termes : contre la magie traditionnelle égyptienne, rien de tel qu’un bon saint ermite pour exorciser les sortilèges. On peut toutefois douter que cela suffira à ramener dans les églises un troupeau dont les bergers, pendant bien trop longtemps, se sont accrochés à la loi du silence. Pour paître des brebis, on ne saurait recourir à des autruches qui mettent la tête sous le sable.

[image empruntée à Wiki Commons]

 

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Pour les inarrêtables lecteurs du texte original, que je ne saurais décevoir:

Ἀνήρ τις Αἰγύπτιος ἐρασθεὶς ἐλευθέρας γυναικὸς ὑπάνδρου, καὶ μὴ δυνάμενος αὐτὴν δελεάσαι, προσωμίλησε γόητι λέγων· «Ἕλον αὐτὴν εἰς τὸ ἀγαπῆσαί με, ἢ ἔργασαί τι ἵνα ῥίψῃ αὐτὴν ὁ ἀνὴρ αὐτῆς». Καὶ λαβὼν ὁ γόης τὸ ἱκανὸν ἐχρήσατο ταῖς γοητικαῖς μαγγανείαις, καὶ παρασκευάζει φοράδα αὐτὴν φανῆναι. Θεασάμενος οὖν ὁ ἀνὴρ ἔξωθεν ἐλθὼν ἐξενίζετο ὅτι εἰς τὸν κράββατον αὐτοῦ φορὰς ἀνέκειτο. Κλαίει, ὀδύρεται ὁ ἀνήρ· προσομιλεῖ τῷ ζῴῳ· ἀποκρίσεως οὐ τυγχάνει. Παρακαλεῖ τοὺς πρεσβυτέρους τῆς κώμης· εἰσάγει, δεικνύει· οὐχ εὑρίσκει τὸ πρᾶγμα. Ἐπὶ ἡμέρας τρεῖς οὔτε χόρτου μετέλαβεν ὡς φορὰς οὔτε ἄρτου ὡς ἄνθρωπος, ἀμφοτέρων ἐστερημένη τῶν τροφῶν.   Τέλος, ἵνα δοξασθῇ ὁ θεὸς καὶ φανῇ ἡ ἀρετὴ τοῦ ἁγίου Μακαρίου, ἀνέβη ἐπὶ τὴν καρδίαν τοῦ ἀνδρὸς αὐτῆς ἀγαγεῖν αὐτὴν εἰς τὴν ἔρημον· καὶ φορβεώσας αὐτὴν ὡς ἵππον, οὕτως ἤγαγεν εἰς τὴν ἔρημον. Ἐν δὲ τῷ πλησιάσαι αὐτοὺς εἱστήκεισαν οἱ ἀδελφοὶ πλησίον τῆς κέλλης τοῦ Μακαρίου, μαχόμενοι τῷ ἀνδρὶ αὐτῆς καὶ λέγοντες· «Τί ἤγαγες ὧδε τὴν φοράδα ταύτην;» λέγει αὐτοῖς· «Ἵνα ἐλεηθῇ». Λέγουσιν αὐτῷ· «Τί γὰρ ἔχει;» ἀπεκρίνατο αὐτοῖς ὁ ἀνὴρ ὅτι «Γυνή μου ἦν, καὶ εἰς ἵππον μετεβλήθη, καὶ σήμερον τρίτην ἡμέραν ἔχει μὴ γευσαμένη τινός». Ἀναφέρουσι τῷ ἁγίῳ ἔνδον προσευχομένῳ· ἀπεκάλυψε γὰρ αὐτῷ ὁ θεός, καὶ προσηύχετο περὶ αὐτῆς. Ἀπεκρίνατο οὖν τοῖς ἀδελφοῖς ὁ ἅγιος Μακάριος καὶ λέγει αὐτοῖς· «Ἵπποι ὑμεῖς ἐστέ, οἱ τῶν ἵππων ἔχοντες τοὺς ὀφθαλμούς. Ἐκείνη γὰρ γυνή ἐστι, μὴ μετασχηματισθεῖσα, ἀλλ’  ἢ μόνον ἐν τοῖς ὀφθαλμοῖς τῶν ἠπατημένων». Καὶ εὐλογήσας ὕδωρ καὶ ἀπὸ κορυφῆς ἐπιχέας αὐτῇ γυμνῇ ἐπηύξατο· καὶ παραχρῆμα ἐποίησεν αὐτὴν γυναῖκα φανῆναι πᾶσι. Δοὺς δὲ αὐτῇ τροφὴν ἐποίησεν αὐτὴν φαγεῖν, καὶ ἀπέλυσεν αὐτὴν μετὰ τοῦ ἰδίου ἀνδρὸς εὐχαριστοῦσαν τῷ κυρίῳ. Καὶ ὑπέθετο αὐτῇ εἰπών· «Μηδέποτε ἀπολειφθῇς τῆς ἐκκλησίας, ⌈μηδέποτε ἀπόσχῃ τῆς κοινωνίας⌉· ταῦτα γάρ σοι συνέβη τῷ ἐπὶ πέντε ἑβδομάδας μὴ προσεληλυθέναι τοῖς μυστηρίοις».

L’authentique sépulture d’un vrai héros antique

brasidas_bwLes restes d’un célèbre général spartiate exposés dans un musée du nord de la Grèce, à Amphipolis.

  • Tu as vu cette boîte ?
  • Ignare ! Ce n’est pas une boîte, c’est une urne funéraire !
  • Ah bon ? Ils ont mis les cendres de quelqu’un là-dedans ?
  • Oui, et pas n’importe qui : si j’en crois mon guide, il s’agirait des restes du général spartiate Brasidas.
  • Brasidas ? Connais pas.
  • Mais si, tu sais bien : Brasidas était allé taquiner les Athéniens dans le nord de la Mer Égée, pour leur mettre un peu la pression. C’est l’historien Thucydide qui nous raconte ça.
  • Ah non ! Tu ne vas pas recommencer ! Chaque fois que nous mettons les pieds dans un musée, tu dois me faire un cours d’histoire…
  • Bien, je ne te raconterai pas la tuile qui est tombée sur le pauvre général Thucydide.
  • Attends voir : ce Thucydide, c’est un historien ou un général ?
  • Les deux, mon capitaine ! En fait, il commandait les troupes athéniennes qui auraient dû défendre Amphipolis – c’est exactement là où nous nous trouvons maintenant. Mais voilà que Thucydide n’était pas sur place au bon moment, et le Spartiate Brasidas en a profité pour lui chiper Amphipolis.
  • C’est un peu embêtant, ça…
  • Un peu, oui. Et les Athéniens n’ont pas beaucoup apprécié ce dérapage. Ils ont donc envoyé le brave Thucydide en exil. Ça lui aura au moins donné un peu de temps libre pour écrire ses Histoires.
  • Mais Brasidas, dans tout cela, si son urne funéraire se trouve ici sous mes yeux, ça veut dire qu’il est mort à Amphipolis ?
  • Eh oui, et devine qui nous raconte cela ? Thucydiiiiiide !
  • Je parie que tu t’es encombré d’une édition complète de Thucydide, que tu vas me la sortir de ta poche et me faire la lecture…
  • Comment as-tu deviné ? Écoute plutôt : les Athéniens sont aux portes d’Amphipolis, et Brasidas va opérer une sortie – la dernière de son existence. Thucydide précise auparavant, en parlant du collègue qui lui a succédé à la tête de l’armée athénienne devant Amphipolis : « On annonça [au général athénien], qui était parti en reconnaissance, que l’on voyait toute l’armée ennemie dans la ville et que, par-dessous les portes, on apercevait beaucoup de jambes de chevaux et de pieds d’hommes. »
  • Ils sont malins, tes Athéniens : ils sont allés guigner sous les portes de la ville !
  • Nom d’un sycophante du Parnasse, si tu m’interromps tout le temps, je n’aurai pas fini ma lecture avant la fermeture du musée… Écoute, maintenant.

« [Brasidas] se rua contre les Athéniens, terrifiés par le désordre dans leurs propres rangs et tétanisés par l’audace de l’adversaire ; il mit en déroute le centre de l’armée [athénienne]. (…)

[Tandis que l’aile gauche athénienne] cédait déjà, Brasidas passait vers l’aile droite lorsqu’il fut blessé. Les Athéniens ne se rendirent pas compte qu’il était tombé ; les soldats qui se tenaient près de lui le soulevèrent et l’emmenèrent. (…)

Brasidas, qu’on avait sorti du champ de bataille, respirait encore quand on l’eut mis à l’abri en ville. Il put se rendre compte que ses troupes étaient en train de remporter la victoire, et peu après il mourut. (…)

Après cela, tous les alliés en armes firent des funérailles officielles à Brasidas ; ils l’ensevelirent dans la ville, à l’entrée de l’agora actuelle. Les gens d’Amphipolis entourèrent sa sépulture d’une barrière et accomplirent désormais des sacrifices pour lui, comme à un héros. Pour l’honorer, ils organisèrent des jeux et des sacrifices annuels. »

[Thucydide 5.10 – 11 (extraits)]

  • Alors, si j’ai bien compris, des archéologues ont retrouvé la sépulture de Brasidas à l’intérieur de l’enceinte de la ville d’Amphipolis ?
  • Oui, c’est à peu près ça.
  • Mais a-t-on trouvé le nom de Brasidas sur la sépulture ?
  • Ahem ! Pour être tout à fait honnête, certains spécialistes pensent que ça pourrait être Brasidas, mais d’autres n’en sont pas sûrs du tout. Attends, j’ai aussi emporté dans mes bagages un commentaire scientifique complet de Thucydide en trois volumes. Nous allons vérifier ce qu’ils disent là-dessus.
  • Pitié, range ça tout de suite ! Pour une fois que ça commençait à m’intéresser, tes vieilles histoires…

[image : l’urne de Brasidas au Musée archéologique d’Amphipolis ; © P. Schubert]

Inutiles inquiétudes

Epicteti_Enchiridion_Latinis_versibus_adumbratum_(Oxford_1715)_frontispieceQuant un souci vous tient, impossible de prendre du recul.

  • Chéri, tu m’as l’air tout inquiet…
  • Il y a de quoi : mon patron me regarde d’un drôle d’air ; je viens de recevoir ma facture d’impôts ; et j’ai une tache bizarre sur le bras.
  • Mon pauvre chou ! Mais tout le monde en a, des soucis comme les tiens ! Il faut arrêter de te faire du mauvais sang pour ça.
  • Ah oui ? On voit bien que ce n’est pas toi qui vas être licenciée par ton chef, qui dois renoncer à tes vacances en Thaïlande pour engraisser le fisc, et qui te fais dévorer par un vilain cancer !
  • Meuh non, mon chéri, tu dramatises. Tout ira bien, tu verras.
  • Si c’est avec ça que tu crois que tu vas me rassurer…
  • Bon, si ça ne suffit pas, je te propose un moine bouddhiste, tu sais, ce Mathieu Ricard. J’ai lu dans le journal qu’il rappelait une pensée super-profonde du dalaï-lama : « Face à une situation difficile, si quelque chose peut être entrepris, il n’y a pas de raison de s’inquiéter. Si rien ne peut l’être, il n’est pas utile de s’inquiéter. » Génial, non ?
  • Arrrrgh ! Nom d’un satyre du Cithéron, tu veux que je m’étouffe dans mon pastis ?
  • ???
  • Ton Mathieu Ricard, il ne semble pas savoir que le dalaï lama a copié les Stoïciens !
  • Ah bon ?
  • Oui, madame. Attends une seconde que j’ouvre cette splendide édition du Manuel d’Épictète.
  • Tu lis Épictète en buvant ton pastis, toi ?
  • Oui, bien sûr : Épictète, et aussi les Pensées de l’empereur Marc-Aurèle, et des tas d’autres textes qui m’aident à être moins anxieux.
  • En tout cas c’est réussi, avec ton licenciement, tes impôts et ton cancer fulgurant…
  • Bon, ne sois pas sarcastique, et écoute plutôt ce que dit Épictète. Tu verras que ton dalaï-lama n’a pas inventé la poudre.

« Dans l’existence, il y a des choses qui dépendent de nous, et d’autres qui ne dépendent pas de nous. »

« Ce qui dépend de nous, c’est la manière dont nous appréhendons les choses, nos impulsions, nos appétits, nos inclinations, bref tout ce que nous concevons par nous-mêmes. Ce qui ne dépend pas de nous, c’est notre corps, nos biens, les honneurs, les charges, bref tout ce que nous ne concevons pas par nous-mêmes.

Et ce qui dépend de nous est par nature libre, on ne peut l’empêcher, on ne peut intervenir là-dessus ; tandis que ce qui ne dépend pas de nous est faible, servile, on peut l’empêcher, et subit des influences externes. »

[Épictète, Manuel 1.1   texte grec    traduction française]

  • Ah ! C’est déjà mieux.
  • Alors je continue.

« Si tu portes tes désirs vers quelque chose qui ne dépend pas de nous, ta démarche est vouée à l’échec ; mais les choses qui dépendent de nous, vers lesquelles il est beau de porter tes désirs, il n’en est pour l’instant aucune qui soit à ta portée. Exerce-toi seulement à tendre vers ces choses et à t’en distancier, mais légèrement, avec retenue et de façon détendue.

(…)

Ne cherche pas à ce que les choses se produisent selon tes souhaits, mais souhaite que les choses se produisent comme elles se produisent, et tout ira bien pour toi. »

[Épictète, Manuel 2.2 + 8]

  • Hé hé ! Pas bête, ton Épictète.
  • Attends seulement la suite.

« On est le maître d’un autre lorsqu’on détient le pouvoir d’accorder à quelqu’un ce qu’il veut, ou de lui ôter ce qu’il ne veut pas. Quiconque veut être libre ne devrait ni rechercher ni essayer d’échapper à quelque chose qui dépend des autres ; sinon, il sera forcément réduit en esclavage. »

[Épictète Manuel 14.2]

  • Bon, d’accord, Mathieu Ricard et le dalaï-lama peuvent aller se rhabiller ; Épictète avait compris tout cela longtemps avant eux. Mais toi, tu as Épictète pour te venir en aide, alors pourquoi te fais-tu tant de souci ?
  • C’est vrai, tu as raison, je vais me calmer. Au fait, tu crois que mon patron va me virer ?

[image : portrait d’Épictète (Oxford 1751)]

Un médecin peut-il aider un patient à mourir ?

sermentAujourd’hui, la controverse autour du droit des malades au suicide assisté pose un cas de conscience pour les médecins. Respectent-ils le serment d’Hippocrate ?

Adèle est atteinte d’une maladie incurable qui lui cause d’indicibles souffrances. Au bout du chemin, une seule certitude : la mort, dans des conditions très difficiles. Dans un certain nombre de pays, les lois permettent – ou du moins l’usage tolère – désormais le suicide assisté : un médecin pourrait abréger les souffrances d’Adèle en lui administrant un poison mortel.

Dans certaines régions, le débat s’est encore élargi : désormais, on envisage la possibilité de permettre à des personnes âgées de choisir de mourir, non pas parce qu’elles sont malades, mais parce qu’elles sont fatiguées de vivre.

Jusqu’où peut-on aller dans ce débat ? Pour certains, il est simplement exclu d’ôter la vie à un autre être humain, quelles que soient les circonstances. D’autres admettent le principe d’abréger l’existence d’une personne gravement malade. Finalement, on assiste à l’émergence d’une revendication à quitter ce monde sans condition, avec l’aide d’un médecin. Face à de telles possibilités, les hommes sauront-ils résister à la tentation de se débarrasser des êtres les plus faibles au nom d’une logique économique ?

Nous ne résoudrons pas ici ce débat épineux. Contentons-nous de revenir sur un élément précis qui apparaît régulièrement dans la discussion : les médecins qui se soumettent au serment d’Hippocrate devraient en principe s’abstenir d’administrer un poison mortel.

Ce serment est attribué à l’un des fondateurs de la médecine grecque, Hippocrate de Cos (env. 460-370 av. J.-C.), héritier d’une longue lignée de médecins remontant à jusqu’au dieu guérisseur Asclépios. Les Asclépiades – c’est ainsi qu’on les désignait – se transmettaient oralement un savoir séculaire.

L’un des aspects les plus originaux de la personne d’Hippocrate réside dans le fait que, contrairement à ses prédécesseurs, ce médecin a mis par écrit une partie de ses connaissances. On pourrait dire qu’il est un précurseur de l’open access, puisque l’accès direct aux textes médicaux permettait à chacun d’apprendre la science médicale. Curieusement, le serment d’Hippocrate semble contredire ce principe de libre accès au savoir médical, comme on va le voir. Ci-dessous, une traduction d’un texte maintes fois invoqué, mais rarement lu :

« Je jure par Apollon Médecin, et par Asclépios, Hygie et Panacée, ainsi que par tous les dieux et les déesses, en les prenant tous à témoin. J’agirai conformément à ce serment et à cet engagement, selon mes capacités et ma faculté de jugement :

  • J’honorerai celui qui m’a enseigné cet art comme s’il s’agissait de mes propres parents ; je mettrai en commun nos moyens de subsistance, et s’il est dans le besoin, je partagerai avec lui.
  • Je considérerai ses propres enfants comme des frères, et je leur enseignerai l’art de la médecine s’ils veulent l’apprendre, sans salaire ni engagement. Je transmettrai les préceptes, les enseignements communiqués oralement et toute autre forme d’apprentissage à mes propres fils, à ceux de mon maître, ainsi qu’à des élèves enregistrés et assermentés selon les règles de la médecine, mais à personne d’autre.
  • J’administrerai des traitements médicaux pour le bien des patients, selon mes capacités et ma faculté de jugement ; je m’abstiendrai de porter atteinte à la santé des patients ou de leur causer un tort.
  • Je n’administrerai à personne un poison mortel, même si on me le demande, ni ne ferai une telle proposition. De même, je ne donnerai pas à une femme un pessaire [une sorte de suppositoire] abortif. Je maintiendrai mon existence et mon art purs et conformes aux usages.
  • Je ne ferai pas d’incision sur des personnes atteintes de calculs, mais je laisserai cette pratique à des spécialistes.
  • Dans toutes les maisons que je visiterai, je n’entrerai que pour le bien des patients, en m’abstenant de tout tort volontaire et corrupteur, notamment des actes sexuels sur le corps des femmes et des garçons, de condition libre et servile.
  • Ce que je pourrais voir ou entendre qui se rapporte à la vie privée, dans le cadre d’un traitement ou même hors du traitement, je le garderai sous silence, considérant de telles données comme secrètes.
  • Si je respecte ce serment sans l’enfreindre, puissé-je profiter de mon existence et de mon métier en jouissant de l’estime de tous les hommes pour l’éternité ; mais si je l’enfreins et me parjure, que ce soit le contraire. »

[texte grec du serment d’Hippocrate]

Dans ce texte, on retiendra tout particulièrement l’article suivant : « Je n’administrerai à personne un poison mortel, même si on me le demande, ni ne ferai une telle proposition. De même, je ne donnerai pas à une femme un pessaire abortif. »

Le médecin qui voudrait respecter à la lettre le serment d’Hippocrate devrait donc s’abstenir de participer à un suicide assisté. De même, provoquer une interruption de grossesse, sous quelque forme que ce soit, ne serait pas permis. Doit-il invoquer aujourd’hui l’autorité d’une tradition vieille de deux millénaires et demi ? Peut-il au contraire avancer l’argument d’un changement de mentalités pour faire une entorse au serment d’Hippocrate ?

Chacun se fera son opinion selon ses croyances et sa compréhension des choses de ce monde. Pour ma part, je préfère retenir la modernité de certaines autres clauses. Derrière l’interdiction d’extraire des calculs, lesquels seront laissés aux soins d’un spécialiste, on voit s’esquisser la mise en place des sous-disciplines de la médecine. Le respect de la personne, ainsi que le secret médical, demeurent incontournables aujourd’hui ; et il s’applique à toutes et tous, sans aucune distinction. Dans l’Antiquité comme de nos jours, la médecine ne relève pas d’un simple acte technique : du moment qu’un homme se trouve investi du pouvoir d’agir sur la vie et la survie de ses semblables, son activité soulève des questions d’ordre éthique que nous ne saurions ignorer.

[image : manuscrit du serment d’Hippocrate (Bibliothèque Vaticane, XIIe s. ap. J.-C.)]

Aux origines de l’humanité

hominidDes paléontologues datent des ossements d’hominidés à 300’000 ans, bien plus tôt que les estimations précédentes. Mais comment ces premiers hommes se sont-ils formés ?

Étonnant : des chercheurs sont parvenus à corriger la datation d’une série d’ossements retrouvés au Maroc. Alors qu’on situait la présence des premiers hominidés dans l’est de l’Afrique voici environ 200’000 ans, ces Marocains auraient vécu 100’000 ans plus tôt.

Si cette nouvelle datation se confirme, elle pourrait bouleverser nos connaissances sur les origines de l’humanité.

Pour aboutir à de tels résultats, les chercheurs ont dû surmonter l’obstacle des théories anciennes sur la formation du monde et sur la naissance de l’humanité. Sans les travaux de Darwin, sans les datations au carbone 14, peut-être faudrait-il se contenter d’explications comme celle que proposait l’historien Diodore de Sicile au Ier siècle av. J.-C.

Le brave Diodore s’était attelé à un projet particulièrement ambitieux : raconter une histoire universelle, depuis la création du monde jusqu’à son époque. Une partie substantielle de son œuvre nous a été transmise par les copistes byzantins, et notamment sa description des débuts de l’humanité. Oubliez pour un instant les primates, les australopithèques et tous leurs cousins, et laissez-vous entraîner dans une description qui relève bien sûr de la spéculation, même si elle s’inspire aussi en partie de l’observation de la nature.

« En ce qui concerne la première origine de l’humanité, on trouve deux courants d’opinion chez les spécialistes des sciences naturelles et de l’histoire qui font le plus autorité. Dans le premier courant, on pose comme hypothèse que le monde n’a jamais été créé et qu’il ne sera jamais détruit, et l’on est d’avis que le genre humain a existé de toute éternité ; la reproduction humaine n’aurait jamais eu de commencement. »

[voir Diodore de Sicile Bibliothèque historique 1.6.3]

Ça, c’est l’approche la plus facile : les hommes auraient toujours existé, point final. Nul besoin d’expliquer comment l’humanité s’est formée. Mais Diodore est un historien sérieux, et de plus il a lu le travail d’autres savants qui ont essayé d’expliquer la création du monde. C’est pourquoi il prend en considération une autre approche :

« Ceux qui pensent que le monde a été créé et qu’il est impérissable ont affirmé que, de manière semblable à ce monde, les hommes sont apparus une première fois à un moment déterminé. Car lorsque tous les éléments se sont mis en place au commencement, le ciel et la terre avaient un aspect homogène et mélangeaient leurs natures respectives. Après cela, les corps se sont séparés les uns des autres et le ciel prit la disposition que nous lui voyons maintenant.

L’air subit un mouvement constant et sa composante apparentée à du feu monta vers les régions élevées car sa nature le pousse vers le haut à cause de sa légèreté. C’est ainsi que le soleil et la foule des autres corps célestes furent emportés dans un tourbillon universel.

L’élément boueux et fangeux, en revanche, par l’agrégation des parties humides, se concentra en un endroit sous l’effet de son poids. Il tourna sur lui-même et se concentra pour former la mer avec les éléments humides ; et avec les éléments plus solides, il forma la terre, sous une apparence boueuse et tout à fait molle.

Cette terre, d’abord, se réchauffa sous l’effet du rayonnement solaire et se solidifia. Ensuite, à cause du réchauffement, sa surface fermenta et produisit en de nombreux endroits des enflures des parties humides ; autour de ces enflures, il se forma des bulles entourées d’une mince membrane. Encore aujourd’hui, on peut observer le même phénomène dans les marais et les étangs, lorsque le sol se refroidit soudainement et que l’air devient brûlant, si le changement ne se fait pas graduellement.

Les endroits humides se fécondaient de la manière que j’ai décrite, sous l’effet de l’échauffement. De nuit, ils se nourrissaient directement de la brume qui provenait de l’air environnant ; de jour, ils se solidifiaient sous l’effet de la chaleur ardente. Finalement, les bulles atteignirent leur taille complète. Leurs membranes, brûlées, se déchiraient, et toutes sortes d’être vivants en naquirent. »

[voir Diodore de Sicile Bibliothèque historique 1.6.3 – 1.7.4]

Tâchons de résumer : Diodore envisage la formation d’une sorte de boue réchauffée par le soleil. À partir des bulles qui en sortent, tous les êtres vivants se seraient formés. Voilà, maintenant vous savez, nous sommes faits de boue. Diodore n’envisage cependant pas la formation des humains en particulier : tous les animaux de grande taille auraient été créés selon le même processus ; les hommes ne seraient qu’un cas parmi d’autres.

Plop ! plop ! des bulles s’ouvrent et des hommes en sortent. Mais alors, pourquoi ne voyons-nous plus les humains sortir de la boue aujourd’hui ? Diodore doit encore expliquer comment les humains en sont venus à se reproduire :

« Or la terre se solidifiait toujours plus sous le feu du soleil et sous l’effet des souffles. Finalement, elle ne put plus donner naissance à aucun des plus grands animaux, et tous les êtres vivants ne purent plus se reproduire qu’en s’unissant les uns aux autres. »

[voir Diodore de Sicile Bibliothèque historique 1.7.6]

Ah ! tout s’explique : la boue a trop séché sous l’effet du soleil et elle ne produit plus de bulles. Les humains, comme tous les grands animaux, doivent donc passer au mode de reproduction qui prévaut encore aujourd’hui.

Évidemment, la théorie transmise par Diodore ne convaincra plus personne aujourd’hui. Nos paléontologues ne risquent pas de voir leur découverte récente remise en question par l’historien grec. Toutefois, le modèle proposé par ce dernier n’est pas totalement dénué de méthode scientifique. Diodore et ses prédécesseurs ont en effet distingué les petits des grands animaux, notamment parce qu’ils se sont rendus compte que tous les animaux n’ont pas le même mode de reproduction. L’observation des batraciens leur a permis de constater que certains animaux vivent dans un milieu fangeux et sortent d’œufs qui ressemblent à des bulles à la fine membrane. De là à postuler que, à l’origine, tous les êtres vivants naissaient de façon similaire, le pas est vite franchi.

L’évolution ne touche pas que les hominidés : la recherche scientifique, elle aussi, évolue. Les explications de Diodore peuvent nous faire sourire aujourd’hui, mais elles constituaient la synthèse des théories les plus avancées de son époque. Rien ne nous interdit de penser que, dans deux mille ans, on aura complètement remanié le modèle qui fait de nous des cousins des singes africains.

[image : Australopithecus Africanus (reconstitution d’un crâne)]

Humiliés sur les réseaux sociaux, ils se pendent

nemesis.jpgUn homme et sa fille se font humilier par un poète célèbre et finissent par se pendre. Cela s’est passé voici 2700 ans.

« Le =+*ç%& »@ [censuré]… Après ce qu’il vient de me faire, il me reste un moyen de me venger : je vais détruire sa réputation. » Voilà probablement ce qu’Archiloque a dû penser au moment où Lycambès lui a fait un coup tordu.

L’humiliation publique est une arme d’autant plus dangereuse que nous tenons tous à notre réputation : ce que les autres disent à notre propos nous affecte particulièrement. Il n’a pas fallu attendre l’invention de F…book pour s’en rendre compte, puisque les réseaux sociaux ont existé de tout temps ; auparavant, ils passaient seulement par d’autres canaux.

À l’époque du poète Archiloque – c’est-à-dire au VIIe s. av. J.-C. – la réputation des gens était véhiculée par les chants que composaient des artistes de renom. Ils utilisaient la lyre, et non le smartphone, mais l’impact de ce mode de communication était bien réel. Souvent, des gens riches payaient des artistes pour qu’ils disent des choses agréables sur leur compte.

Il existait cependant des poètes qui composaient des vers que l’on appelait des ‘iambes’. Vous pouvez comparer les iambes à du fil de fer barbelé, à une piqûre de guêpe ou encore à une gorgée de fiel. Autant dire que personne ne voulait voir son nom figurer dans des iambes. Lycambès et ses filles l’ont appris à leurs dépens.

« Il faut savoir que de nombreuses personnes se sont pendues sous l’effet de la peine. Si l’on en croit le récit ancien, c’est ce qu’ont fait les filles de Lycambès sous l’effet des poèmes d’Archiloque car elles ne supportaient pas l’attaque contenue dans ses moqueries. Cet homme était en effet capable de lancer des insultes terribles. C’est de là que vient le proverbe que l’on applique aux gens adeptes de telles moqueries : ‘Tu as posé le pied sur un Archiloque !’ Une façon de dire qu’on a marché sur un scorpion, un serpent ou une vilaine épine. »

[voir Eustathe de Thessalonique (XIIe s. ap. J.-C.) Commentaire à l’Odyssée 11.277]

Mais qu’a bien pu faire Lycambès à Archiloque pour que celui-ci réplique de manière aussi cinglante ? Consultons un autre érudit, un Romain cette fois-ci :

« Lycambès avait une fille du nom de Néoboulé. Archiloque avait demandé sa main ; son père la lui promit, mais finit par ne pas donner sa fille. Rendu furieux par la volte-face du père, Archiloque composa un poème plein de méchanceté contre lui. Lycambès fut à ce point ulcéré qu’il se pendit et que sa fille fit de même. »

[voir un commentaire attribué à un pseudo-Acron à propos d’Horace Épode 6.11-14]

Ah ! nous y voilà : Archiloque n’a pas accepté que son beau-père potentiel l’humilie en lui refusant la main d’une fille qu’il lui avait accordée au préalable. Tu m’humilies, je t’humilie en retour, et je publie le tout sur F…book, ou du moins je le chante en m’accompagnant de ma lyre. On peut supposer qu’Archiloque a dû émettre des doutes sur la vertu de la belle Néoboulé. L’insulte a dû aussi porter sur les autres filles de Lycambès car certaines versions de l’histoire indiquent que les sœurs de Néoboulé se seraient aussi pendues.

Archiloque, quant à lui, s’est acquis la réputation d’un homme qu’il fallait éviter de contrarier. Voyez plutôt l’inscription que l’on aurait gravée sur sa pierre tombale :

« Cette tombe, placée au bord de la mer, est celle d’Archiloque. Il fut le premier, autrefois, à tremper la plume de sa Muse dans la bile [du monstre] Echidna, et à couvrir de sang le paisible Mont Hélicon [séjour des Muses]. Lycambès le sait bien, lui qui a pleuré ses trois filles après qu’elles se sont pendues. Passant, marche d’un pas tranquille, pour éviter de jamais réveiller les guêpes qui sommeillent dans cette sépulture. »

[voir Anthologie Palatine 7.71]

Incorrigibles humains : passer de la lyre au téléphone n’aura pas changé fondamentalement leur comportement.

[image : Nemesis, la déesse de la vengeance (IIe s. ap. J.-C.)]

 

Vous voulez lire l’original grec ou latin?

Eustathe de Thessalonique

Ἰστέον δὲ ὅτι πολλῶν προσώπων ἁψαμένων βρόχους ἐπὶ λύπαις ἔπαθον οὕτω κατὰ τὴν παλαιὰν ἱστορίαν καὶ οἱ Λυκαμβίδαι ἐπὶ τοῖς Ἀρχιλόχου ποιήμασι, μὴ φέροντες τὴν ἐπιφορὰν τῶν ἐκείνου σκωμμάτων. ἦν γὰρ ὁ ἀνὴρ δεινὸς ὑβρίζειν. ὅθεν καὶ παροιμία ἐπὶ τῶν οὕτω σκώπτειν εὐφυῶν τὸ, Ἀρχίλοχον πεπάτηκας, ὡς εἴ τις εἴπῃ, σκορπίον ἢ ὄφιν ἢ κακὴν ἄκανθαν.

 

Pseudo-Acron

Lycambes habuit filiam Neobulen. hanc cum Archilochus in matrimonium postulasset, promissa nec data est a patre. hinc iratus Archilochus in eum maledicum carmen scripsit; quo tanto est dolore compulsus ut cum filia uitam laqueo finiret.

 

Anthologie Palatine

Σῆμα τόδ’ Ἀρχιλόχου παραπόντιον, ὅς ποτε πικρὴν

μοῦσαν ἐχιδναίῳ πρῶτος ἔβαψε χόλῳ

αἱμάξας Ἑλικῶνα τὸν ἥμερον. οἶδε Λυκάμβης

μυρόμενος τρισσῶν ἅμματα θυγατέρων.

ἠρέμα δὴ παράμειψον, ὁδοιπόρε, μή ποτε τοῦδε

κινήσῃς τύμβῳ σφῆκας ἐφεζομένους.

La première lettre d’amour en grec

SONY DSCSait-on à quand remonte la première lettre d’amour rédigée en grec ? Détour par des auteurs peu connus : Nicolas de Damas, Ctésias de Cnide et Démétrios

La première lettre d’amour qui nous soit conservée en grec est un document extraordinaire : son auteur y clame sa passion pour une intrépide et généreuse guerrière ; mais il affiche aussi son désespoir qui le conduit au suicide.

Comment ? Peut-on vraiment mourir d’amour ? Lectrice – et lecteur – d’aujourd’hui, sache que cette thématique est abordée même par des journaux sérieux comme Marie-Claire.

Tournons-nous donc vers un lointain ancêtre de Marie-Claire : il s’appelle Nicolas, il vient de Damas en Syrie, il a vécu au Ier siècle avant l’ère chrétienne, et nous possédons quelques échos de son activité d’historien, cités dans un ouvrage commandé par un empereur byzantin, Constantin VII Porphyrogénète (Xe s. ap. J.-C.). Nicolas s’est lui-même intéressé à l’un de ses lointains prédécesseurs, Ctésias de Cnide.

Vous n’avez pas bien compris la chaîne de transmission ? C’est pourtant simple : souvent, nous n’avons que des échos lointains des auteurs anciens. Ainsi, Ctésias est cité par Nicolas, lequel est cité par Constantin Porphyrogénète. Sans Constantin, plus de Ctésias !

Ctésias, quant à lui, vivait à la fin du Ve siècle dans une cité d’Asie Mineure qui abritait une célèbre école de médecine. Il a passé un certain temps à la cour perse en tant que médecin du roi Artaxerxès II. C’est vraisemblablement là qu’il a récolté la touchante histoire de Stryangée et Zarinaia. Il l’a mise par écrit, mais le texte original s’est perdu au cours des siècles. Heureusement pour nous, Nicolas pouvait encore la lire à son époque et il nous en a transmis quelques éléments intéressants.

Commençons cependant par esquisser les contours de cette histoire d’amour, grâce au témoignage d’un autre érudit appelé Démétrios ; ensuite, nous verrons ce qu’en dit Nicolas ; finalement, je vous promets la lecture d’une partie de la lettre originale, dans une version qui remonte vraisemblablement à Ctésias lui-même.

Nous ne savons pas grand-chose de Démétrios : c’est l’auteur d’un traité intitulé Sur le style, où il nous raconte l’anecdote suivante :

« Stryangée était un homme originaire de Médie. Il avait fait tomber de son cheval une femme du peuple des Saces ; eh oui ! chez les Saces, les femmes combattent, comme les Amazones. Or donc Stryangée, constatant que la femme sace était belle et pleine de la grâce de la jeunesse, lui laissa la vie sauve.

Après cela, on fit une trêve ; Stryangée était amoureux, mais sans succès. Il décida de mettre fin à ses jours, mais commença par écrire à cette femme une lettre dans laquelle il lui adressait le reproche suivant : ‘Moi, je t’ai laissé la vie sauve ; c’est donc toi qui a été sauvée par moi ; or voici que c’est par toi que je péris.’ »

[voir Démétrios Sur le style 213]

Démétrios nous a fourni quelques renseignements, mais il nous manque un élément crucial : pourquoi diable la belle refuse-t-elle de céder aux instances de son sauveur Stryangée ? Il est temps de nous tourner vers Nicolas :

« Après que Marmarée, roi des Saces, eut été trucidé, Stryangée tomba amoureux de Zarinaia, d’abord en silence ; le sentiment était réciproque.

[passons sur quelques détails accessoires]

N’y tenant plus, Stryangée s’ouvrit à son eunuque le plus fidèle parmi ceux qui l’accompagnaient. L’eunuque l’encouragea, tout en lui conseillant de jeter aux orties sa grande timidité et de parler à Zarinaia.

Stryangée se laissa convaincre et se rendit en toute hâte auprès de la belle. Celle-ci le reçut avec plaisir. Quant à lui, il tournait beaucoup autour du pot, il poussait de profonds soupirs, il rougissait, mais il finit par lui déclarer que, pris par l’amour, il brûlait d’un ardent désir pour elle.

Zarinaia reçut la nouvelle de manière plutôt positive, tout en ajoutant que, pour elle, cette affaire nuisait à sa réputation ; et elle nuisait encore plus à sa réputation à lui, puisqu’il était marié à Rhoitaia, la fille d’Astibaras, dont on disait qu’elle était beaucoup plus belle que Zarinaia et que de nombreuses autres femmes. »

[voir Nicolas de Damas, fragment 12, cité dans des Extraits compilés sur ordre de l’empereur Constantin VII Porphyrogénète]

Aïe ! Stryangée est donc marié… Zarinaia l’aime, mais elle ne va pas compromettre sa réputation dans une pareille affaire. Elle ne veut pas d’histoires avec l’épouse légitime ; toutefois, elle veut bien accorder à Stryangée toute autre faveur. Voilà qui fait une belle jambe à notre amoureux, qui tombe alors dans un profond désespoir :

« Finalement, il rédigea une lettre et fit jurer à son eunuque de ne rien dire à l’avance à Zarinaia – il avait l’intention de se suicider – mais de lui remettre la missive. »

Ouh ! le vilain ! Puisque Zarinaia ne veut pas de lui, il va se tuer et lui faire porter la responsabilité de cet acte désespéré. Nicolas nous donne une version abrégée du texte même de la lettre ; mais ici, nous avons de la chance : un papyrus égyptien nous a conservé en partie la lettre dans une version plus élaborée qui a bien des chances d’être celle que Ctésias avait recueillie au Ve siècle :

poxy« Stryangée parle à Zarinaia : ‘Moi, je t’ai laissé la vie sauve ; c’est donc toi qui a été sauvée par moi ; or voici que c’est par toi que je péris. Maintenant, c’est moi qui me suis tué : car toi, tu ne voulais pas céder à mes instances.

Pour ma part, je n’ai pas choisi ces malheurs et cet amour : c’est le fait de ce dieu [Éros] commun à toi et à toute l’humanité. Tous ceux qu’il approche avec bienveillance, il leur procure d’innombrables plaisirs et leur apporte de nombreux autres bienfaits ; mais celui dont il s’approche en colère – comme ce fut le cas pour moi – il lui cause de très nombreuses souffrances, et il finit par le détruire complètement dans une déroute absolue. J’en prends à témoin ma propre mort. Je ne te maudirai en rien, mais je t’adresserai la prière la plus juste : si toi tu as agis de manière juste envers moi, …’ »

[voir Papyrus d’Oxyrhynque XXII 2330 (copié au IIe s. ap. J.-C. ; publié en 1954)]

Zut, le rouleau de papyrus s’interrompt, impossible de connaître la suite ! Cela ne nous aura toutefois pas empêchés de partager la douleur et le désespoir de notre amoureux contrarié. Nous conservons ici la trace de la plus ancienne lettre d’amour rédigée en grec. D’autres, très nombreuses, suivront. On continuera de littéralement mourir d’amour, comme en témoigne encore aujourd’hui notre chère Marie-Claire.

[image au sommet de cette page: Auguste Toulmouche La lettre d’amour (1883)]

Pour les incorrigibles, indéfectibles et infatigables lecteurs du texte grec original, vous trouverez tout le nécessaire dans le premier commentaire à cette page.

 

‘No lunch’ : tellement has been

Cyrus_II_rex_bwSous la pression de nos employeurs, nous n’osons plus prendre le temps de manger un morceau à midi. Cette pratique, que Cyrus le Grand voyait comme une vertu, est en passe de démolir des cohortes entières de travailleuses et de travailleurs.

  • Tiens, déjà midi ! On va manger un morceau ?
  • Oh non, c’est exclu : j’ai encore un rapport à finir. J’aurais dû le rendre ce matin à 10 heures. Je me contenterai d’un sandwich tout en continuant de bosser sur l’ordinateur.
  • Comment ? Tu ne t’arrêtes même pas un moment ?
  • Mais tout le monde fait comme ça, maintenant ! Je l’ai vu dans Le Temps, et c’est confirmé sur mon compte Bakefoot. En plus, je suis tendance, je perds du poids en sautant un repas, et je fais plaisir à mon patron.
  • Tendance ? Mais ma pauvre, tu es complètement has been ! Cyrus faisait la même chose voici plus de deux mille ans…
  • Six Russes ?
  • Mais non, Cyrus, nom d’un vieux centaure ! Tu sais bien, le fondateur de l’empire perse.
  • Ah ? Euh…
  • Bon, je t’explique, mais écoute-moi et pose ton sandwich. Voilà, Cyrus – il a vécu au VIe siècle avant l’ère chrétienne – était considéré comme un très grand roi, et en plus sage et hyper-discipliné. Deux siècles plus tard, un historien grec, Xénophon, a raconté la vie de Cyrus dans la Cyropédie. Enfin, une vie un peu arrangée, où Cyrus n’a que des qualités et aucun défaut. Arrivé au terme de sa vie, il laisse un empire florissant, mais cela ne dure pas : ses enfants vont s’arranger pour gâcher l’affaire par leur manque de discipline. Alors Xénophon nous montre comment tout marchait bien sous le règne de Cyrus, et comment tout a foiré avec ses successeurs. Tiens, je te lis un passage de Xénophon.
  • Ah ? Parce que tu te balades toujours avec une traduction de Xénophon dans la poche de ta veste ?
  • Bien sûr, et Homère et Euripide et Platon en plus ! Bon, ne m’interromps plus, je commence.

« Aujourd’hui, on ne s’occupe plus de son corps comme dans le passé ; c’est ce que je vais t’exposer maintenant. Ce n’était en effet pas l’usage de cracher ou de se moucher. De toute évidence, il ne s’agissait pas d’économiser sur les fluides corporels, mais on voulait fortifier les corps par l’effort et la sueur. De notre temps, l’habitude de ne pas cracher ou se moucher perdure, mais on a cessé de faire des efforts physiques.

Autrefois, l’usage était de ne faire qu’un repas par jour, afin de passer toute la journée dans l’activité et l’effort physique. Maintenant cependant, on continue de ne manger qu’une fois par jour, mais on commence quand les tout premiers se mettent à table pour le petit déjeuner, et on reste jusqu’à ce que les derniers quittent la table pour aller se coucher.

Autrefois, il était d’usage de ne pas introduire de pots de chambre dans les banquets : manifestement, on pensait que l’excès de boisson faisait chanceler les corps et les esprits. Maintenant, on n’apporte toujours pas de pots de chambre, mais les convives boivent tellement que, à la place de faire venir des pots, on évacue les convives puisqu’ils ne sont plus en mesure de sortir en tenant sur leurs jambes. »

[voir Xénophon Cyropédie 8.8.8-10]

  • Un seul repas par jour ? Ils y allaient fort, tes Perses !
  • Eh oui ! Et ils pensaient qu’ainsi ils auraient plus de temps pour le travail. Un peu comme ton patron, quoi… Mais évidemment, après, ça s’est gâté, puisque le repas unique durait du matin au soir ; alors pour le travail, ils étaient un peu moins performants.
  • Bon, le rapport attendra. Mon sandwich ne me fait plus envie ; on va manger un morceau au bistro du coin ?

[image : le roi Cyrus le Grand, par Guillaume Rouille, Promptuarii Iconum Insigniorum (1553)]