Le grec, inutile et pourtant utile

mask.jpgDans un système qui réclame qu’on forme les jeunes pour servir les besoins de l’économie, y a-t-il encore une place pour l’étude du grec ancien ?

Il ne s’écoule pratiquement pas un jour sans qu’une personne influente dans les milieux économiques et politiques nous le répète : les écoles et les universités coûtent cher au contribuable ; par conséquent, cet argent devrait constituer un investissement seulement pour des formations ‘utiles’. Par utiles, entendez des filières qui mènent directement les étudiantes et étudiants vers une place de travail pré-formatée, sans qu’une entreprise ait à fournir le moindre effort pour acclimater ses nouvelles recrues. Pour les autres formations, dites ‘inutiles’, il s’agirait d’augmenter les taxes d’écolage.

Cette approche a le mérite de la simplicité. Point besoin de nuances, tout le monde comprend facilement, on va du point A au point B par le chemin le plus court, que dire de plus ? Eh bien, si, justement, il y a quelque chose à dire : fouillez dans votre mémoire, et vous verrez que très souvent le meilleur chemin de A à B ne passe pas par une ligne droite. Nos milieux économiques devraient le savoir.

Un employeur ne saurait se contenter de petits soldats formés dans une école technique, si prestigieuse soit-elle. Pour que son entreprise fonctionne, dure et produise de la valeur, il lui faudra aussi des personnes qui ont appris à se débrouiller face à l’inconnu. Qu’on étudie le grec ancien, l’allemand médiéval, l’ethnologie ou encore la civilisation des premiers peuples aztèques, la démarche est la même : confrontée à un mode de fonctionnement qui n’est pas le sien, une personne en formation va s’efforcer de traduire ce qu’elle observe en un langage intelligible, avant d’essayer d’en tirer un enseignement sur le monde dans lequel elle vit.

« Mais enfin », me dira-t-on, « vous esquivez le problème ! L’étudiant qui s’intéresse à la tragédie grecque, ou l’étudiante qui étudie les Kikuyus du Kenya, ne saura pas s’adapter à un emploi dans une entreprise ! » Paradoxalement, c’est plutôt le contraire qui va se produire : car avant de coller une étiquette ‘inutile’ sur le dos de celles et ceux qui ont eu l’imprudence de s’engager dans une filière relevant des sciences humaines, considérez le point suivant : non seulement ce qu’ils font est beau, mais en plus c’est utile pour notre économie et pour notre société.

Bon, voilà que ça se complique : mon contradicteur veut des exemples concrets.

En voici un premier : une équipe d’étudiants complètement déjantés décide de monter une représentation d’une tragédie grecque, l’Agamemnon d’Eschyle. Pour ceux qui ont oublié, il s’agit de l’histoire de ce roi grec qui rentre de la guerre de Troie et se fait assassiner par son épouse, aidée d’un amant qu’elle a pris pendant l’absence de son mari. Du lourd, quoi… Et pour corser le tout, nos jeunes inconscients décident de jouer la pièce dans la langue originale, en grec ancien.

Affiche numérique_ Agamemnon« Mais ça ne va jamais marcher, votre truc ! Personne ne va rien comprendre, ce sera une catastrophe, et en plus vous allez sans doute engloutir une fortune en subventions publiques ! » Non seulement ça a marché, et même bien marché, mais considérez ce que ces étudiants ont appris en cours de route.

Ensuite, demandez-vous si vous pourriez envisager d’engager dans votre entreprise celle qui, quelques semaines plus tôt, endossait le rôle de Clytemnestre et prononçait des phrases atroces dans un jargon incompréhensible.

Voici donc, en vrac, une liste de quelques compétences développées par les membres de l’équipe dans le cadre du projet Agamemnon :

  • Élaborer un projet culturel comportant un budget de plusieurs dizaines de milliers de francs.
  • Gérer une équipe regroupant diverses compétences (musique, texte, mise en scène, éclairage, costumes etc.) pour mener à bien ce projet, avec un calendrier, des locaux, un budget à tenir.
  • Développer un réseau permettant de lever les fonds nécessaires, y compris contacts avec des sponsors potentiels.
  • Communiquer efficacement avec les médias et avec l’administration.
  • Entraîner une équipe d’acteurs amateurs pour qu’ils produisent une pièce dans une langue incompréhensible pour le public, ce qui implique de mettre au point un système de doublage visuel en français, entièrement coordonné avec le jeu des acteurs.
  • Produire une musique originale et l’exécuter pour accompagner la pièce.
  • Concevoir des costumes.

Cerise sur le gâteau : ces actrices, ces musiciens ont pu montrer au public genevois combien c’est beau, la tragédie grecque. Votre entreprise n’a pas besoin de telles personnes qui sachent monter des projets d’envergure ?

Allons-y pour une autre action prétendument inutile à nos entreprises. Une étudiante vous propose un enregistrement à plusieurs voix d’un des plus beaux poèmes conservés de Sappho. Et si le grec ancien ne vous paraît pas assez exotique, vous trouverez aussi des échos de la Mésopotamie ancienne.

« Totalement superflu ! » me direz-vous. Et si une patronne d’entreprise se disait qu’elle pourrait avoir besoin de la personne qui a conçu ce machin bizarre ? Voici donc ce que la jeune inconsciente sait faire :

  • Développer un projet à partager avec un groupe de personnes qu’il s’agit de convaincre de participer à une œuvre collective.
  • Coordonner des séances d’enregistrement, en s’assurant que chaque personne soit prête pour la tâche qui lui a été assignée.
  • Réaliser de multiples enregistrements et les combiner sur une table de mixage.
  • Gérer la mise en ligne dans le cadre d’un blog auditif, en version bilingue, suivi par des centaines de personnes à travers le monde.

Contrairement aux idées reçues, ‘beau’ ne rime pas avec ‘inutile’. Les compétences développées au contact des chefs-d’œuvre de notre littérature ancienne constituent un potentiel que nos chefs d’entreprise auraient tort de négliger.

Une seule peur : que le ciel leur tombe sur la tête

asterixLes Gaulois d’Astérix ne craignent qu’une chose : que le ciel ne leur tombe sur la tête. Mais d’où vient cette idée ?

Par Toutatis ! Dans le village d’Astérix, les Gaulois n’ont peur de rien, et surtout pas des Romains, qui ont pourtant soumis toute la Gaule. Toute ? Non, car un petit village résiste encore et toujours à l’envahisseur. La seule chose qu’Astérix et ses compagnons craignent, c’est que le ciel leur tombe sur la tête.

Mais d’où vient cette idée ? On s’attendrait à la trouver dans les Commentaires sur la guerre des Gaules, rédigés par Jules César en personne. Eh bien non, c’est raté : allons faire un tour du côté d’Arrien de Nicomédie, un historien contemporain de Plutarque et de Tacite (Ier / IIe s. ap. J.-C.).

Dans son Anabase d’Alexandre, Arrien raconte les exploits d’Alexandre le Grand, depuis le moment où il accède au trône de Macédoine en 336 av. J.-C. jusqu’à sa mort en 323. Avant de lancer l’extraordinaire expédition militaire qui le conduira aux portes de l’Inde, Alexandre doit assurer ses arrières, notamment du côté des peuples turbulents qui occupent les Balkans. C’est ainsi qu’en 335, il entre en contact avec les Triballes (un peuple du bassin du Danube) et avec des Celtes qui se trouvent en Italie, à l’embouchure du Pô. Alexandre ne traversera pas l’Adriatique, mais il reçoit tout de même des ambassadeurs celtes, autrement dit des Gaulois.

« C’est alors que des ambassadeurs vinrent trouver Alexandre : ils venaient de divers peuples indépendants qui habitent près de l’Istros [Danube], envoyés notamment par Syrmos, roi des Triballes. Et il vint des délégués des Celtes qui étaient établis sur le Golfe d’Ionie [Mer Adriatique].

Les Celtes ont une grande taille, et aussi une haute opinion d’eux-mêmes ; cependant ils déclarèrent tous qu’ils étaient là parce qu’ils recherchaient l’amitié d’Alexandre. Ce dernier leur donna à tous des gages de confiance, et il en reçut de leur part.

Alexandre demanda aussi aux Celtes ce qu’ils craignaient le plus dans le monde des hommes. Il s’attendait à ce que sa réputation soit parvenue jusque chez les Celtes et même plus loin, et qu’ils disent que c’était lui qu’ils craignaient plus que tout.

La réponse des Celtes déjoua son attente : car ils étaient établis loin d’Alexandre et le pays qu’ils habitaient était d’un accès difficile. Comme ils constataient qu’Alexandre lançait son assaut dans une autre direction, ils déclarèrent qu’ils craignaient que le ciel leur tombe sur la tête. Quant à Alexandre, ils l’admiraient et ne venaient en ambassade auprès de lui ni par peur ni par intérêt.

Alexandre déclara qu’ils étaient des amis et en fit ses alliés avant de les laisser rentrer chez eux ; il ajouta néanmoins que les Celtes étaient des fanfarons. »

[Arrien Anabase 1.4.6-8]

Les Gaulois qui ont peur que le ciel leur tombe sur la tête ne vivent pas en Armorique, mais en Italie. Quant à l’ennemi potentiel qu’ils méprisent, ce n’est pas Jules César, mais Alexandre le Grand.

En fait, ce récit n’est qu’une version d’un motif narratif utilisé à toutes les sauces : un roi très orgueilleux entre en contact avec une personne ou un groupe de condition humble ; il s’attend à se faire flatter ; au contraire, la réponse souligne la vanité de son prétendu pouvoir. C’est ce qui arrive au roi Crésus lorsqu’il reçoit la visite de l’Athénien Solon ; et Alexandre lui-même essuie une réponse similaire de la part du philosophe Diogène, qui préfère bronzer au soleil plutôt que se lever pour honorer le roi.

Le récit rapporté par Arrien circulait depuis un bon moment : le géographe Strabon (Ier s. av. J.-C.) racontait plus ou moins la même histoire, tout en précisant qu’elle remontait à Ptolémée, l’un des compagnons d’Alexandre. Cela ne signifie pas pour autant que les Celtes n’étaient pas de courageux guerriers. Du vivant d’Alexandre, Aristote faisait déjà état de la bravoure légendaire de ce peuple.

« Parmi les individus dont le caractère présente des excès, il n’y a pas de nom pour celui qui n’a pas peur (…). Mais on pourrait l’appeler ‘fou’ ou ‘insensible à la souffrance’ s’il ne craignait rien, ou s’il ne craignait ‘ni séisme ni vagues’ comme on dit à propos des Celtes. »

[Aristote Éthique à Nicomaque 3 (1115b.24-29)]

Les spécialistes de la civilisation celte ajouteront sans doute que la bravoure de ce peuple trouve un écho jusqu’en Irlande ancienne : dans les serments prêtés par les anciens habitants de cette île lointaine, on jurait de maintenir une amitié, « sauf si le ciel s’effondrait, si la terre était ébranlée, et si la mer se déplaçait ». Il y a donc peut-être du vrai dans les déclaration d’Astérix et de ses compagnons.

Pour en revenir à Arrien, on peut constater qu’Alexandre paraît un peu vexé par la réponse que lui font ces Gaulois d’Italie qui n’ont même pas peur du roi de Macédoine. Cela ne l’empêche pas de constater une autre vérité que nos amis français ne sauraient démentir : leurs ancêtres les Gaulois étaient des fanfarons.

[image : panneau représentant Astérix, sur un mur à Saint-Trond (façade du magasin Strip Speciaalzaak De Galliër, Beekstraat 58)]

Homard, que ta mort soit douce

lobsterDésormais, les cuisiniers suisses n’ont plus le droit d’ébouillanter un homard. Les Manichéens allaient encore plus loin.

Victoire pour toutes les personnes qui prônent le respect des animaux : si nous allons manger du homard, une nouvelle loi précise qu’il faudra à tout le moins que la pauvre bête soit mise à mort sans cruauté excessive. Finis les homards ébouillantés vifs, il faudra les étourdir au préalable.

D’un côté du spectre des croyances humaines, on trouve les amateurs de bonne chère qui ne se préoccupent absolument pas de la manière dont on a préparé leur foie gras, leurs cuisses de grenouilles ou leur homard. À l’autre extrémité, les anti-spécistes considèrent que l’homme n’a même pas le droit de disposer de la laine qui pousse sur le dos d’un mouton.

C’est l’occasion de rappeler l’existence d’une secte très ancienne qui regroupait les Manichéens. Aujourd’hui, le terme ‘manichéen’ s’applique à un raisonnement construit sur des éléments opposés : c’est soit noir, soit blanc, il n’y a pas d’entre-deux. Au IIIe s. ap. J.-C., cependant, les Manichéens étaient les disciples de Manès (Mani pour les intimes), une sorte de gourou qui faisait concurrence aux adeptes d’un certain Jésus.

Pour les Manichéens, la Crucifixion mystique du Christ était présente dans tous les éléments de la nature : arbres, herbes, fruits, légumes, pierres, sol et eau. Par conséquent, souiller un élément naturel ou tuer un animal constituait une atteinte au symbole des souffrances du Christ.

L’étourdissement des homards ne constituait à leurs yeux qu’un problème d’importance mineure face aux obligations et aux interdits qu’ils s’imposaient par ailleurs pour vivre en accord avec leurs croyances. On en trouve les échos dans un livre de taille minuscule, le Codex de Mani, copié à la main sur du parchemin. Sur des pages mesurant environ 4.5 x 3.8 cm, on trouve diverses anecdotes qui nous permettront de prendre la mesure des règles que les Manichéens pouvaient s’imposer.

« [Alchasaios] alla se laver dans une source d’eau, et là il vit l’image d’un homme qui se reflétait et lui disait : ‘Il ne suffit donc pas que tes bêtes me frappent ? Or voici maintenant que toi aussi, tu mets mon lieu sous pression et tu souilles mes eaux !’

Alchasaios, tout surpris, répondit à la source : ‘Le vice, la souillure et l’impureté du monde se déversent en toi, et tu ne dis rien ; mais quand il s’agit de moi, tu souffres !’

L’eau lui répliqua : ‘Il se peut que tous ceux-là ne se soient pas rendu compte de qui je suis. Mais toi, qui prétends être un homme pieux et juste, pourquoi n’as-tu pas protégé ma dignité ?’

Ébranlé par ces mots, Alchasaios renonça à se laver dans ces eaux. »

[Codex de Mani, p. 94]

Voilà donc un saint homme qui, conscient du mal qu’il fait à l’eau, se voit obligé de renoncer à se laver. De même, maintenant que les biologistes nous ont expliqué qu’un homard souffre lorsqu’il est plongé dans de l’eau bouillante, il nous est difficile de le faire avec une bonne conscience.

L’affaire se complique pour les Manichéens lorsqu’ils comprennent que même un légume porte en lui la souffrance du Christ sur sa croix.

« [Mani] explique que Sabbaios le Baptiste avait apporté des légumes au prêtre de la ville. Mais voici que le légume pleurait et lui dit : ‘N’es-tu pas un juste ? N’es-tu pas pur ? Pourquoi nous apportes-tu auprès des prostitués ?’

Sabbaios, ébranlé par ce qu’il avait entendu, rapporta le légume. »

[Codex de Mani, p. 97]

Finis les légumes… Aujourd’hui, notre nourriture doit être plus pure que jamais. On nous explique que la viande peut nous souiller, que les céréales vont nous empoisonner, et que nous commettons un crime en mangeant des animaux. Chacun décidera de la ligne qu’il souhaite adopter. Une chose n’a toutefois pas changé depuis les Manichéens : nos comportements, et en particulier le choix de nos aliments, tout cela dépend avant tout de nos croyances.

[image : notre ami Homarus Americanus]

 

Texte grec des deux passages tirés du Codex de Mani :

πορευομένου γὰρ αὐτοῦ λούσασθαι εἰς ὕδατα εἰκὼν ἀνδρὸς ὤφθη αὐτῶι ἐκ τῆς πη[γ]ῆ̣ς̣ τῶν ὑδάτων λέγου [σα] πρὸς αὐτόν· ‘οὐκ αὐ[τάρ]κως ἔχει τὰ ζῷά σου [πλή]ττειν με; ἀλλὰ καὶ [αὐτὸς] σὺ καταπονεῖς [μου τὸν τόπ]ον καὶ τὰ ὕ[δατά μου ἀ]σεβεῖς.’ ὥσ[τε θαυμάσ]αι τὸν Ἀλχα[σαῖον καὶ ε]ἰ̣πεῖν πρὸς α̣ὐτήν· ‘[ἡ] πορνεία καὶ ἡ μιαρότης καὶ ἡ ἀκαθαρσία τοῦ κόσμου ἐπιρίπτεταί σοι καὶ οὐκ ἀπαυδᾷς, ἐπ’ ἐμοὶ δὲ λυπῇ.’ ἔφη πρὸς αὐτόν· ‘εἰ καὶ οὗτοι πάντες οὐκ ἔγνωσάν με τίς τυγχάνω, σὺ ὁ φάσκων λάτρης εἶναι καὶ δίκαιος διὰ τί οὐκ ἐφύλαξάς μου τὴν τιμήν;’ καὶ τότε κινηθε[ὶς ὁ] Ἀλχασαῖος οὐκ ἐλούσ[α]το εἰς τὰ ὕδατα.

 

πάλιν δείκνυσιν ὅ[τι Σαβ]βαῖος ὁ βαπτιστὴ[ς τὰ] λάχανα ἀπέφερ[ε πρὸς] τὸν πρεσβύτε[ρον τῆς] [π]όλεως. καὶ ἔ[κλαιεν ἐ] κεῖνο τὸ λ[άχανον καὶ εἶπ]εν αὐτῶι· ‘οὐκ εἶ δίκ[αι] ος; οὐ καθαρὸς τυγχάν[εις]; τίνος χάριν ἀπάγεις ἡμᾶς πρὸς τοὺς πόρνους;’ ὡς κινηθῆναι τὸν Σαβ βαῖον δι’ ἃ ἤκουσεν καὶ ἀνθυποστρέψαι τὰ λάχανα.

Il est des nôtres : j’ai bonne conscience à le manger

bell_poulet_nbManger un poulet « d’ici, pas de là-bas », ça resserre les liens de la nation et ça donne bonne conscience.

  • Mmmmmh ! Délicieux, ton poulet !
  • Oui, mais sais-tu pourquoi il est si bon ? Parce qu’il vient d’ici, pas de là-bas.
  • D’ici ? Pas de là-bas ? Que veux-tu dire ?
  • C’est simple : ce poulet a été élevé en Suisse, et non en France, en Roumanie ou en Chine. Par conséquent, il a grandi heureux chez nous et nous pouvons le manger en bonne conscience. En tout cas, c’est ce que mon boucher a écrit sur son camion.
  • Ah, vraiment ? Le poulet nourri aux röstis et à la fondue suisse a meilleur goût que la poularde de Bresse ?
  • Disons que je me méfie de la nourriture produite ailleurs. Tu sais bien, chez nous tout est meilleur que chez les voisins. Les Athéniens d’autrefois avaient déjà compris cela.
  • Ah non ! Tu ne vas pas me gâcher mon poulet avec une de tes citations d’auteurs grecs !
  • Allons, je n’en ai que pour deux minutes. Regarde, je viens de dénicher une superbe édition d’un discours funèbre que Démosthène aurait composé pour des Athéniens morts au combat en 338 av. J.-C.
  • Pour accompagner mon poulet, c’est gai… Et quel rapport avec l’idée que tout est meilleur chez nous que chez les autres ?
  • Justement, Démosthène – si c’est bien lui qui a écrit ce discours – rend honneur à des soldats morts à la guerre, et il doit parler devant les familles des défunts. Donc, pour leur faire comprendre que leurs proches ne sont pas morts pour rien, il leur explique qu’ils vivent dans une cité formidable, bien meilleure que toutes les autres ; et ce qui rend la cité athénienne exceptionnelle, c’est que les hommes sont sortis de la terre, ce ne sont pas des immigrants.
  • Des hommes sortis de terre ? Curieux…
  • Oui, les Athéniens considéraient qu’ils étaient les seuls Grecs à ne pas s’être mélangés à des étrangers.
  • Bon, vas-y, lis-moi vite ce texte, sinon le poulet va refroidir.
  • Voilà !

« Depuis très longtemps, tout le monde est d’accord pour reconnaître la noblesse des origines de ces hommes. Car pour eux et leurs ancêtres reculés, on peut faire remonter leur naissance, non pas seulement à un père, mais tous ensemble à une terre ancestrale : ils sont d’accord pour dire qu’ils sont des autochtones, c’est-à-dire issus de la terre même.

En effet, seuls parmi tous les hommes, ils ont habité le sol dont ils étaient eux-mêmes issus, et ils l’ont transmis à leurs descendants. Par conséquent, on pourrait considérer à juste titre que ceux qui sont arrivés dans les autres cités, ceux qu’on appelle leurs citoyens, ne sont que des enfants adoptifs. Les Athéniens, en revanche, sont les citoyens légitimes de leur terre ancestrale. »

[Démosthène Discours funèbre 4]

  • Tes Athéniens, ils ne se prenaient pas pour la queue de la poire ! Ils pensaient donc être les seuls hommes sortis de la terre qu’ils habitaient. Je suppose que leur poulet aussi était autochtone ?
  • Nom d’un Cyclope éborgné, tu n’y comprends vraiment rien ! Les Athéniens avaient simplement une fâcheuse tendance à croire qu’ils étaient les meilleurs, mais ils se le répétaient surtout pour garder le moral lorsque les temps étaient durs. Tiens, il suffit de penser à ce que Xénophon leur a dit à un moment où les finances athéniennes allaient mal.
  • Rrrrahhh, maintenant c’est au tour de Xénophon… Bon, qu’est-ce qu’il dit aux Athéniens, celui-là ?

« La production agricole [de l’Attique] suffit à prouver que les saisons y sont particulièrement douces : en tout cas les plantes, qui ne parviennent même pas à germer dans de nombreux autres endroits, ici portent des fruits. Tout comme la terre, de même aussi la mer qui entoure le territoire est très productive.

Et puis, tous les bienfaits que les dieux nous procurent au fil des saisons arrivent chez nous de manière très précoce, et on peut les récolter aussi à une date très tardive. [L’Attique] ne l’emporte pas seulement par les denrées qui poussent et murissent au cours de l’année : le territoire renferme aussi des bienfaits inépuisables. On y trouve en effet de la pierre en abondance, dont on fait de magnifiques temples et de superbes autels, offrandes tout à fait appropriées pour les dieux. De nombreux Grecs et barbares nous en demandent. »

[Xénophon Revenus 1]

  • Ha ! ha ! Tes Athéniens, c’étaient de sacrés farceurs : ils croyaient donc vraiment vivre dans un pays béni des dieux, où tout était meilleur que chez les voisins ?
  • C’est un peu ça, oui.
  • Bon, Démosthène et Xénophon auront au moins permis de constater une chose : le poulet froid, qu’il soit d’ici ou de là-bas, c’est moins bon que le poulet chaud.

Ô Dylan, Odyssée !

fehmiuDans son discours à l’Académie de Suède pour le Prix Nobel, Bob Dylan nous rappelle que l’Odyssée, c’est notre monde, c’est votre monde.

Bob Dylan nous a fait trois surprises. La première fut de gagner le Prix Nobel, déjouant tous les pronostics. La deuxième a été de tarder à réagir : il a fallu beaucoup insister pour qu’il se décide à accepter cette récompense prestigieuse. Quand il a finalement consenti à venir chercher son prix à l’Académie de Suède, Bob Dylan nous a fait une troisième surprise, sous la forme d’un discours extraordinaire.

Dans ce discours, il parle de Moby Dick, le cachalot qui obsède un vieux capitaine unijambiste. Il évoque aussi À l’ouest, rien de nouveau, compte rendu des horreurs de la première guerre mondiale, désormais vieille d’un siècle. Et enfin, il nous rappelle l’importance de l’un des chants les plus anciens qui nous soient jamais parvenus, l’Odyssée. En quelques paragraphes, il remémore les errances d’Ulysse à la manière d’une chanson folk, et nous démontre que l’Odyssée, c’est ma vie, c’est ta vie, encore aujourd’hui.

Voici un extrait de ce discours :

« L’Odyssée est un étrange récit d’aventures à propos d’un homme qui essaie de rentrer chez lui après avoir combattu dans une guerre. Il est engagé dans ce long trajet vers sa maison, semé de pièges et d’embûches. Une malédiction le condamne à l’errance. Il est toujours repris par la mer, toujours sur le fil du rasoir. D’énormes rochers secouent son navire. Il fâche des gens qu’il ne faudrait pas. Il y a des trouble-fête dans son équipage. Des actes de traîtrise. Ses hommes sont transformés en cochons, puis transformés à nouveau en hommes, plus jeunes et plus beaux. Il essaie toujours de sauver quelqu’un. C’est un homme du voyage, mais ses escales sont nombreuses.

Il échoue sur une île déserte. Il trouve des grottes inhabitées et s’y cache. Il rencontre des géants qui disent : ‘Je te mangerai en dernier.’ Et il échappe aux géants. Il essaie de rentrer chez lui, mais il est ballotté et repoussé par les vents. Des vents incessants, des vents glacés, des vents hostiles. Il voyage au loin, puis il est repoussé par le souffle.

Il a toujours été averti de ce qui l’attend. Touché ce qu’on lui a dit d’éviter. Il y a deux routes à prendre, et les deux sont mauvaises. Toutes deux périlleuses. Sur l’une on pourrait se noyer et sur l’autre on pourrait mourir de faim. Il s’engage dans d’étroits passages aux tourbillons bouillonnants qui l’engloutissent. Il rencontre des monstres à six têtes avec des serres aiguisées. Des éclairs le frappent. Au-dessus de lui, il y a des branches qu’il saisit d’un bond pour échapper à une rivière en furie. Des déesses et des dieux le protègent, tandis que d’autres veulent le tuer. Il change d’identité. Il est épuisé. Il s’endort, et il est réveillé par le bruit d’un rire. Il raconte son histoire à des inconnus. Il était loin pendant vingt ans. Il a été emporté quelque part et s’est retrouvé là. On a versé des drogues dans son vin. La route a été dure.

De bien des manières, c’est un peu ce qui vous est arrivé. Vous aussi, on vous a versé des drogues dans votre vin. Vous aussi, vous avez partagé le lit d’une femme qui n’était pas pour vous. Vous aussi, vous avez été fascinés par des voix magiques, des voix douces aux mélodies étranges. Vous aussi, vous avez parcouru un si long chemin et vous avez été repoussés si loin par le souffle. Et vous avez été sur le fil du rasoir également. Vous avez fâché des gens qu’il n’aurait pas fallu. Et vous aussi, vous avez parcouru ce pays de long en large. Et vous avez aussi senti ce vent mauvais, celui dont le souffle ne vous apporte rien de bon. Et encore ce n’est pas tout. »

Après un tel survol, qui résistera à l’envie de lire l’Odyssée ? À défaut de traduire les 12110 vers de cette immense épopée, commençons par les dix premiers :

« Dis-moi, Muse, qui était cet homme ? Il avait plus d’un tour dans son sac, mais il s’est aussi souvent égaré après qu’il a mis à feu et à sang la forteresse de Troie, que les dieux protégeaient.

Il a vu des villes peuplées et fait la connaissance de leurs habitants. Sur la mer, il a enduré mille maux qui l’ont profondément affecté. Il a voulu sauver sa peau et ramener ses compagnons sains et saufs. Or cela n’a pas suffi : il n’a pas pu protéger ses compagnons, en dépit de tous ses efforts ; car eux se sont comportés en imprudents, et ils en sont morts, les insensés ! Parce qu’ils avaient dévoré ses bœufs, Hélios fils d’Hypérion leur a refusé de jamais rentrer chez eux.

Cette histoire, déesse fille de Zeus, il faut que tu nous la racontes, à nous aussi. »

[Homère Odyssée 1.1-10]

En avant pour les 12100 vers restants.

[image : Fehmiu dans le rôle d’Ulysse dans la série TV italienne L’Odissea (1967)]

GPS pour trouver Jésus

starAujourd’hui, la technologie du GPS va de soi. Dans le récit de la Nativité, cela relève du miracle divin.

Je saisis mon téléphone portable et enclenche l’application Poodle®. Dans le micro, il me suffit de dire : « OK Poodle® ». Déjà, je peux poser une question : « Où habite Tintin ? » Une voix suave me répond : « Tintin habite au 26, rue du Labrador. » Dans la foulée, on me propose un itinéraire, et je peux choisir entre la voiture, les transports publics et le vélo, ou simplement y aller à pied. Miracle de la technologie !

Cette banale opération, répétée chaque jour par des millions d’hommes et de femmes sur toute la planète, relevait autrefois du miracle divin. Lorsqu’une puissance supérieure fournissait un service GPS, cela signifiait qu’on avait affaire à une personne au destin exceptionnel. Commençons par le récit de la Nativité.

« Jésus naquit à Bethléem, en Judée, sous le règne d’Hérode. Or voici que des astrologues venus de l’orient se présentèrent à Jérusalem et dirent : ‘Où se trouve le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons en effet aperçu son étoile en orient et nous sommes venus pour nous prosterner devant lui. »

[Évangile selon Matthieu 2.1-2]

Oui, les rois mages de notre tradition sont en fait des astrologues chaldéens qui ont repéré dans les astres la naissance d’un être extraordinaire. Quant au roi Hérode, il est bien embêté : il est roi, et voici qu’on lui annonce la naissance d’un rival. À la même époque, son grand patron l’empereur Auguste a des soucis analogues. Bien que la cour impériale accueille plusieurs astrologues de renom, on s’en méfie aussi, et l’on s’assure que leurs prédictions ne fassent pas vaciller le trône. À l’échelon local, Hérode doit donc rester prudent, lui aussi.

« Alors Hérode convoqua en secret les astrologues et se fit décrire par eux, de manière détaillée, le moment de l’apparition de l’astre. Il les envoya à Bethléem avec ces mots : ‘Allez là-bas et renseignez-vous précisément à propos du nouveau-né. Une fois que vous l’aurez trouvé, faites-le moi savoir, pour que j’y aille moi aussi et que je me prosterne devant lui.’ Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route. Or voici que l’astre qu’ils avaient aperçu en orient les guidait, jusqu’à ce qu’il s’arrête au-dessus de l’endroit où se trouvait le nouveau-né. »

[Évangile selon Matthieu 2.7-9]

Pas besoin de Poodle® : l’astre nouvellement apparu possède aussi la faculté de se déplacer et de guider ses observateurs, comme le petit pointeur sur l’écran de votre GPS. À n’en pas douter, dans l’esprit de l’auteur de ce récit, les astrologues venus de l’est sont conduits par un signe divin. Cela légitime du même coup la naissance extraordinaire de celui qui, quelques décennies plus tard, lancera un mouvement d’une ampleur gigantesque, avec plusieurs milliards de ‘followers’ et un nombre considérable de ‘likes’.

Le petit Jésus – vous l’avez reconnu – rejoint ainsi la compagnie des grands leaders soutenus par la puissance divine. Dans ce club très select, on trouve notamment Alexandre le Grand, qui disposait lui aussi du GPS. En 332 av. J.-C., après qu’il a mis la main sur l’Égypte, Alexandre décide d’aller rendre visite à l’oracle de Zeus Ammon, dans l’Oasis de Siwa. Votre serviteur a testé le trajet pour vous : depuis la côte de la Méditerranée, comptez 300 kilomètres à travers un désert plat et morne. Pour Alexandre et sa suite, cela signifie une dizaine de jours de marche à travers l’un des lieux les plus inhospitaliers de la planète.

desert_bw« Dans ce trajet, le coup de main qu’il reçut de la part de la divinité alors qu’il était égaré fut accepté comme plus véridique que les oracles qui vinrent plus tard. D’une certaine manière, parce que l’on crut à ces événements, on voulut aussi croire aux oracles. Tout d’abord, en effet, Zeus envoya de l’eau en abondance, et les fortes pluies qui se produisirent délivrèrent l’armée de la peur de la soif, tout en supprimant la sécheresse du sable. Celui-ci, humidifié par l’effet du vent du sud, devint plus compact, rendant l’air plus propre à respirer.

Ensuite, les bornes dont se servaient les guides avaient disparu. L’armée errait en rangs dispersés parce qu’elle ne connaissait pas le chemin. Or des corbeaux apparurent et prirent la conduite de l’expédition : si on les suivait, ils avançaient en volant rapidement ; mais ils attendaient ceux qui prenaient du retard et ralentissaient.

Il y a encore plus étonnant, d’après ce que raconte [l’historien] Callisthène : les corbeaux appelaient de leurs cris ceux qui se perdaient dans la nuit, et par leurs croassements ils les remettaient sur la bonne piste. »

[Plutarque Vie d’Alexandre 27.1-4]

L’armée macédonienne ne disposait donc pas du GPS dans les étoiles, mais d’un modèle un peu moins perfectionné, reposant sur des corbeaux vraisemblablement envoyés par Zeus en personne. Alexandre arrive ainsi sans encombre à l’oracle de Zeus Ammon et se fait reconnaître comme un authentique fils de Zeus.

Avec des tels antécédents, il n’est guère surprenant que les inventeurs du GPS, ainsi que les créateurs de Poodle®, aient tendance à se prendre pour des dieux.

[images : décoration de Noël à Kazhakoottam (Inde) ; la route du désert de Masra Matruh à l’Oasis de Siwa]

Pauvre banquier suisse pourchassé par la justice américaine

prisonUn banquier suisse vient d’échapper aux griffes de la justice américaine. Qui doit-on croire dans cette histoire ?

Un banquier suisse relate ses déboires avec la justice des États-Unis. Si l’on en croit son récit, les autorités américaines l’ont fort mal traité, exerçant sur lui des pressions énormes pour qu’il admette sa culpabilité et demande un arrangement extra-judiciaire : menottes aux mains, chaînes aux pieds, on ne lui a rien épargné. La justice serait donc une affaire de marchandage dans le contexte d’une guerre économique menée tambour battant par l’Oncle Sam. Peut-on croire ce banquier ? Ou sommes-nous en présence d’une opération de communication savamment orchestrée ?

Nous n’aurons probablement jamais de réponse claire à ces questions. A priori, il n’y a aucune raison de douter des éléments avancés par ce brave Helvète. Cependant, je mettrais ma main à couper que l’affaire est bien plus complexe que ce qu’on veut bien nous raconter. Dans des affaires judiciaires d’une certaine ampleur, les principes fondamentaux de la justice ne constituent qu’un aspect des tractations : il y a aussi des marchandages de coulisses, et les protagonistes racontent leur histoire sous un jour qui les favorise. Autrement dit, la justice passe aussi par la rhétorique, comme le montre un parallèle avec l’affaire d’Andocide et de la profanation des Mystères.

Andocide était un Athénien de bonne famille, compromis dans un gros scandale politico-religieux en 415 av. J.-C. Nous ne saurons jamais précisément ce qu’il a fait ou n’a pas fait. Voyons plutôt comment, quinze ans après les événements, Andocide décrit les pressions exercées sur lui pour qu’il avoue des crimes dont il s’estimait innocent.

« Nous étions tous enchaînés dans la même prison. Il faisait nuit, la prison était verrouillée. L’un avait reçu la visite de sa mère, un deuxième celle de sa sœur, un autre encore celle de son épouse et de ses enfants. On entendait les cris et les lamentations de personnes qui pleuraient et gémissaient sur les malheurs qui les frappaient.

Charmidès vint alors me parler. C’était mon cousin, nous avions le même âge et avions grandi dans la même maison depuis l’enfance.

‘Andocide, tu constates l’ampleur des malheurs qui nous frappent. En ce qui me concerne, jusqu’à présent je n’ai jamais dû te parler de manière à te faire de la peine ; mais maintenant, j’y suis contraint par le malheur présent. Tes amis, tes fréquentations, sans même parler de nous, ta parenté, sommes tous accusés : à cause de cela, les uns sont morts, d’autres ont choisi l’exil, admettant implicitement leur culpabilité.

Si tu sais quelque chose de cette affaire, parle ! Sauve d’abord ta peau, ensuite celle de ton père, dont on peut supposer qu’il t’est très cher ; sauve aussi ton beau-frère, époux de ton unique sœur, sauve ensuite tous les autres parents et proches, et enfin sauve-moi : tout au long de ma vie, je ne t’ai jamais causé la moindre peine, je suis dévoué à ta personne et à tes affaires, quoi qu’il faille faire.’

Messieurs les juges, voilà ce que Charmidès me disait. Les autres insistaient, chacun me suppliait, si bien que je me suis dit :

‘Ah ! Dans quel terrible malheur suis-je tombé ! Puis-je fermer les yeux sur les membres de ma parenté qui sont anéantis de manière injuste ? Les uns sont mis à mort, les autres voient leurs biens confisqués, et en plus on grave leurs noms sur des stèles, affirmant qu’ils ont offensé les dieux alors qu’ils ne sont pour rien dans ce qui s’est passé ! Et voici encore que trois cents Athéniens vont être éliminés de façon injuste, tandis que la cité se trouve prise dans les pires malheurs et que la suspicion s’exerce sur tous. Ou alors, faut-il que je dise aux Athéniens ce que j’ai entendu de la bouche d’Euphilétos, l’auteur de ces actes ?’ »

[Andocide Sur les Mystères 48-51]

Si l’on en croit Andocide, sous la pression de ses proches, alors qu’il était enfermé dans une sinistre prison, il aurait décidé de parler et de dénoncer certains de ses concitoyens. Dans ce cas-ci, tout comme dans celui du banquier suisse, l’affaire est sans doute plus compliquée qu’il n’y paraît. Par une brillante opération de communication, Andocide se présente comme la victime d’une machine judiciaire impitoyable qui l’aurait broyé s’il n’avait pas accepté certains compromis. Dans le cas du banquier suisse, c’est l’inverse : en digne successeur de Guillaume Tell, il a tenu bon face à une puissance étrangère qui cherchait à lui imposer une tutelle inopportune. Il y a fort à parier qu’Andocide et le banquier ont dû recourir aux services de la même agence de communication.

[image: une porte de prison du Goulag]

JH : des chansons à faire pleurer

johnnyLa disparition de Johnny Hallyday nous rappelle que les grands artistes savent nous faire pleurer

C’est une tragédie française et intergalactique : nous venons de perdre Johnny Hallyday, un chanteur qui nous a accompagnés pendant deux générations. Il était au monde francophone ce qu’Elvis était à l’Amérique. On l’aimait bien, le Johnny, il faisait partie des meubles, même pour ceux qui ne couraient pas à tous ses concerts.

Dans le déluge d’hommages, on peut relever un point en particulier : il savait si bien transmettre des émotions à son public que les gens se mettaient à pleurer en l’écoutant. C’est la marque d’un grand artiste.

On peut supposer que Johnny a dû maintenant se rendre au bord de l’Achéron, le fleuve qui sépare notre monde de celui des morts. Il aura payé son passage à Charon, le patron du ferry-boat, et sur l’autre rive il aura rencontré le prince des chanteurs, Homère. Celui-ci lui aura sans doute rappelé que, dans la profession, un autre chanteur savait faire fondre en larmes ses auditeurs : il s’agit de l’aède Démodokos, un des personnages de l’Odyssée. Les lectrices et lecteurs assidus de ce blogs se rappelleront que Démodokos a déjà été évoqué précédemment; mais une piqûre de rappel ne fera de mal à personne.

Rappelez-vous : Ulysse, déguisé en mendiant, est arrivé sur l’Île des Phéaciens. Là, il a reçu un accueil un peu mitigé et l’affaire a failli dégénérer en bagarre. Finalement, le roi des Phéaciens met tout le monde d’accord en faisant venir Démodokos, véritable juke-box ambulant auprès duquel Ulysse va pouvoir choisir le disque.

« C’est alors que le très rusé Ulysse adressa la parole au héraut.  De l’échine d’un porc aux blanches dents, il avait découpé un morceau de viande ruisselant de graisse, tout en laissant la plus grande partie de la bête. ‘Tiens, héraut, apporte-lui cette viande à Démodokos pour qu’il la mange. Je vais le saluer, malgré ma tristesse : car aux yeux de tous les hommes qui marchent sur cette terre, les chanteurs ont droit à leur part d’honneur et de respect. En effet, la Muse leur a enseigné ses chants, et de tous temps elle aime la race des chanteurs.’

Sur ces mots d’Ulysse, le héraut prit la viande et la plaça entre les mains du héros Démodokos. Celui-ci la reçut, la joie emplit son cœur. Quant aux autres convives, ils saisirent les mets qui leur étaient servis.

Quand ils furent rassasiés de boisson et de nourriture, le très rusé Ulysse s’adressa à Démodokos : ‘Démodokos, je t’admire plus que tous les autres hommes. Oui, c’est la Muse fille de Zeus qui t’a enseigné, ou alors c’est Apollon. La manière dont tu arranges tes chants pour raconter les malheurs des Achéens est extraordinaire : tu dis ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont subi et souffert, comme si tu avais été sur place ou que tu l’avais entendu d’un autre. Allons, change de sujet et raconte comment fut bâti le cheval de bois qu’Épéios construisit avec l’aide d’Athéna. Ce cheval, ou plutôt ce piège, autrefois le divin Ulyssse l’avait amené vers la citadelle. Il était rempli de soldats qui dévastèrent Ilion. Si tu me racontes comme il faut, je proclamerai aussitôt devant tous les hommes que c’est la faveur d’un dieu qui t’a donné un chant divin.’ »

[Odyssée 8.474-483]

Démodokos s’exécute donc, déclenchant chez Ulysse un torrent d’émotions.

« Voilà ce que chantait le célèbre chanteur. Quant à Ulysse, il se liquéfiait, mouillant ses joues de larmes qui se répandaient de ses paupières.

Il était semblable à une femme qui, prostrée sur le corps de son époux, le pleure. Celui-ci est tombé devant sa ville et son peuple en essayant d’épargner un jour funeste à sa cité et à ses enfants. La femme voit son homme mourant, encore palpitant, et elle se répand sur lui en lamentations aiguës. Derrière elle, les ennemis lui frappent le dos et les épaules de leurs lances avant de l’emmener en esclavage, où l’attend une vie de peine et de misère. Ses joues se consument dans la plus pitoyable affliction. Voilà donc la manière dont Ulysse répandait d’émouvantes larmes sous ses sourcils. »

[Odyssée 8.521-531]

Merci à Démodokos, et merci aussi à Johnny, ces artistes qui savent nous faire pleurer. La prochaine fois qu’un imbécile me demande à quoi ça sert de payer des artistes, je leur répondrai que ça sert à nous faire pleurer, et que c’est très bien ainsi.

[image: Johnny au Musée Grévin]

Elle dénonce un abus sexuel … il y a 3000 ans

swallow_nbLa problématique du harcèlement et des abus sexuels nous hante depuis l’époque des héros grecs. Un récit mythologique illustre les difficultés que pose la loi du silence.

  • Eh bien ! Tu en fais, une tête !
  • Il y a de quoi : tous les jours, un homme se fait lyncher par les réseaux sociaux par des femmes en furie. Encore ce matin, c’était le tour d’un politicien suisse.
  • C’est bien normal, non ? Elles en ont assez de se faire harceler impunément par des hommes.
  • Toi, je sens que tu vas bientôt me reprocher mes blagues salaces…
  • Effectivement, tes plaisanteries de corps de garde ne me font pas rire du tout. Je te le dis franchement, mais beaucoup de femmes ne parviennent pas encore à exprimer ce genre de sentiments.
  • Comment ça, elles ne parviennent pas à les exprimer ? Il suffit de dire les choses, non ?
  • Par les mamelles de Déméter, tu n’y comprends rien ! Quand on subit des blagues de mauvais goût, un harcèlement, ou pire, un abus sexuel, cela fait très mal de devoir en parler ; les victimes sont forcées de revivre leurs souffrances. Alors, quand elles parlent, bravo !
  • Ah, tiens ! Je ne voyais pas les choses ainsi…
  • Pourtant, cela fait 3000 ans qu’on en parle, et il y a toujours des hommes qui n’ont pas entendu.
  • 3000 ans ? Ah non, l’affaire Weinstein, cela fait seulement quelques mois !
  • Et l’affaire Térée, tu connais ?
  • Térée ? Non, je ne trouve pas cela sur mon compte Bakefoot. C’est encore une histoire que tu as trouvée dans un vieux bouquin poussiéreux ?
  • Pas si poussiéreux que ça ; d’ailleurs, j’ai justement un exemplaire du livre avec moi. C’est la Bibliothèque d’Apollodore. Maintenant, reste, tranquille, pose ton smartphone, et écoute.

« Pandion épousa Zeuxippé, la sœur de sa mère. Il en eut deux filles, Procné et Philomèle, et deux fils jumeaux, Érechthée et Boutès. Une guerre éclata avec Labdacos au sujet des frontières. Pandion appela au secours Térée, fils d’Arès, venu de Thrace, gagna la guerre avec son aide et lui donna en mariage sa fille Procné. Térée eut d’elle un fils, Itys. Il tomba amoureux de Philomèle, la séduisit elle aussi — en prétendant que Procné était morte — et la cacha à la campagne. Il épousa ensuite Philomèle, s’unit à elle et lui coupa la langue. Philomèle avertit alors Procné de son malheur en tissant des signes dans un morceau d’étoffe. Procné partit à la recherche de sa sœur, tua son propre fils Itys, et l’ayant fait cuire, elle le servit en repas à Térée sans qu’il s’en aperçoive ; puis les deux sœurs prirent la fuite en toute hâte. Quand il comprit ce qui s’était passé, Térée saisit une hache et se lança à leur poursuite. Arrivées à Daulis de Phocide, elles se retrouvèrent encerclées de toutes parts et prièrent les dieux de les transformer en oiseaux. Procné devint un rossignol, Philomèle une hirondelle, et Térée fut également métamorphosé : il devint une huppe. »

[Apollodore 3.14.8]

  • Elle est un peu compliquée, ton histoire…
  • Bon, je résume : Térée abuse de sa belle-sœur Philomèle, mais il l’empêche de parler en lui coupant la langue. Mais la vérité finit toujours par sortir car Philomèle raconte sa triste histoire en la tissant.
  • Je vois que nos psychiatres n’ont rien inventé lorsqu’ils demandent aux enfants de dessiner ce qu’ils ne parviennent pas à dire.
  • Finalement, tu te réveilles ! Tu n’es donc pas si bête que ça. Tu auras aussi constaté que, dans la seconde partie de l’histoire, Philomèle et Procné dénoncent les actes de Térée, mais qu’elles doivent faire face aux conséquences de cette dénonciation.
  • Oui, d’accord, il ne suffit pas de dire les choses : encore faut-il endurer les réactions après coup.
  • Alors, puisqu’on peut maintenant te dire les choses franchement, je trouve ton calendrier Pirelli de très mauvais goût.
  • Ah non ! Mon calendrier Pirelli, c’est sacré ! Les copains ne comprendraient pas que je m’en débarrasse !

 

Coupez-moi la jambe, mais je cours toujours !

philippides_nbUn sportif que l’on n’arrête pas, même en lui coupant une jambe : Hubert Blanchard court le semi-marathon, perpétuant le souvenir héroïque des Athéniens lors de la bataille de Marathon.

Il courait, skiait, nageait et grimpait. Et voilà qu’un jour, pris dans une avalanche, Hubert Blanchard perd une jambe. Une année plus tard, il court un semi-marathon avec sa prothèse et lève des fonds pour soutenir d’autres amputés. On ne l’arrête pas, notre Hubert ; chapeau bas !

Taillé dans le bois dont on fait les héros, il ne sait pas forcément que, un peu plus de 2500 ans avant lui, des Athéniens se sont distingués par un comportement semblable, lors de la bataille de Marathon.

Bref rappel des faits : en 490 av. J.-C., Darius, roi de Perse, envoie une sa flotte opérer un débarquement sur la plage de Marathon, sur la côte est de l’Attique. Les Athéniens ont tout juste le temps d’attraper une lance, un bouclier et casque, et ils se précipitent à Marathon pour repousser les visiteurs indésirables. Pas le temps de faire venir les Spartiates, il faut réagir au quart de tour.

Tout cela nous est fort bien raconté par Hérodote (6.112-116), mais d’autres sources ont mis en évidence le comportement particulièrement remarquable de trois Athéniens, Polyzélos, Callimaque et Cynégire. Voici un témoignage préservé par Stobée, un compilateur du Ve siècle ap. J.-C. :

« Darius, roi des Perses, établit son camp à Marathon avec trois cents mille hommes, tandis que les Athéniens envoyèrent mille hommes, plaçant à leur tête les stratèges Polyzélos, Callimaque, Cynégire et Miltiade. Une fois les soldats alignés, Polyzélos eut une vision surnaturelle et en perdit la vue ; tout aveugle qu’il était, il tua quarante-huit ennemis. Callimaque, bien que transpercé de nombreuses lances, resta néanmoins debout, même dans la mort. Quant à Cynégire, tandis qu’il retenait un navire qui appareillait, il eut la main tranchée. C’est pour cela que – dit-on – Panteleios a écrit les vers suivants à leur intention :

‘Quel effort vain, et quelle guerre inutile ! que dirons-nous à notre roi en le rencontrant ? Roi, pourquoi m’as-tu envoyé contre des guerriers immortels ? Nous les frappons de nos traits : ils ne tombent pas. Nous les blessons : ils n’ont pas peur. Un homme seul a dépouillé une armée entière ; et, sanglant, il se tient au milieu, semblable à Arès indestructible. Comme un arbre se dresse sous l’effet de ses racines de fer, et ne veut pas tomber, rapidement il vient parmi les navires. Largue les amarres, pilote, fuyons les menaces d’un mort !’ »

Quelle endurance : ces Athéniens sont aussi increvables que des pneus Michelin ! Polyzélos est aveuglé, mais il parvient tout de même à trucider quarante-huit soldats perses ; Callimaque tient debout alors même qu’il est criblé de traits ennemis ; et Cynégire court derrière un navire qui s’en va, tente de le retenir, et se fait couper la main. Vous reconnaîtrez Cynégire au centre de cette image d’un sarcophage du IIIe s. ap. J.-C.

sarcophage

Hubert Blanchard, lui, perd une jambe et continue de courir un semi-marathon, perpétuant le souvenir d’un exploit accompli par l’Athénien Philippidès. Hérodote nous raconte en effet comment ce soldat a couru jusqu’à Sparte pour annoncer la victoire athénienne. Les lecteurs attentifs auront toutefois remarqué qu’il y a un problème avec l’histoire racontée par Hérodote : si l’on se fie à Google Maps, la distance séparant Athènes de Sparte est de 221 km (avec une traversée en ferry) et prend 46 heures à pied, peut-être un peu moins en courant. Or notre marathon moderne ne fait que 42 kilomètres ; comptez entre 2 et 8 heures suivant votre condition physique. Que s’est-il passé ?

Si le premier marathon moderne, lors des premiers jeux olympiques de 1896, fut couru sur 40 km, l’épreuve actuelle du marathon se dispute sur une distance de 42.195 km (adoptée lors des 4es Jeux Olympiques de Londres en 1908) ; elle correspond à la distance entre le Great Park de Windsor et le White City Stadium de Londres.

Mais alors, pourquoi une quarantaine de kilomètres, et non les 221 km représentant la distance d’Athènes à Sparte ? La réponse à cette question se trouve chez Lucien de Samosate, un auteur du IIe s. ap. J.-C., selon lequel Philippidès n’aurait pas couru jusqu’à Sparte, mais plus simplement jusqu’au centre d’Athènes pour annoncer la nouvelle de la victoire athénienne aux magistrats de la cité.

« On raconte que le premier à utiliser la formule ‘salut !’ fut le messager Philippidès qui rapporta de Marathon la nouvelle de la victoire ; il dit aux archontes qui étaient assis et se rongeaient de souci à propos de l’issue de la bataille : ‘Salut ! Réjouissez-vous, nous vainquons !’ Sur ces mots, il mourut tout en annonçant la nouvelle et rendit le dernier soupir sous l’effet de la joie. »

[Lucien, Pour s’être trompé dans les salutations 3]

Hubert Blanchard, nous vous souhaitons non seulement de réussir votre semi-marathon, mais d’y survivre pour courir encore longtemps, sur une jambe.

[image : Luc-Olivier Merson, Le soldat de Marathon (1869)]

Votre humble serviteur sera en déplacement à l’étranger pendant un mois. Merci aux lectrices et lecteurs pour leur fidélité, et aussi pour leur patience : le blog reprendra à la fin du mois de novembre, à moins qu’un crocodile du Nil n’en décide autrement.

Pour les héroïques lecteurs et lectrices qui ne sauraient se passer de l’original grec, voici le texte de Stobée 3.7.63 :

Δαρεῖος ὁ Περσῶν βασιλεὺς μετὰ τριάκοντα μυριάδων ἐν Μαραθῶνι ἐστρατοπεδεύσατο. Ἀθηναῖοι δὲ χιλίους ἔπεμψαν στρατηγοὺς αὐτοῖς δόντες Πολύζηλον Καλλίμαχον Κυνέγειρον Μιλτιάδην· συμβληθείσης δὲ τῆς παρατάξεως, Πολύζηλος μὲν ὑπεράνθρωπον φαντασίαν θεασάμενος τὴν ὅρασιν ἀπέβαλεν καὶ τυφλὸς ὢν ἀνεῖλε τεσσαράκοντα καὶ ὀκτώ· Καλλίμαχος δὲ πολλοῖς περιπεπαρμένος δόρασιν καὶ νεκρὸς ἐστάθη· Κυνέγειρος δὲ Περσικὴν ἀναγομένην ναῦν κατέχων ἐχειροκοπήθη. ὅθεν καὶ εἰς αὐτοὺς ὑπὸ Παντελέου τοιάδε γεγράφθαι λέγεται·

ὦ κενεοῦ καμάτοιο καὶ ἀπρήκτου πολέμοιο,

ἡμετέρῳ βασιλῆι τί λέξομεν ἀντιάσαντες;

ὦ βασιλεῦ, τί μ’ ἔπεμπες ἐπ’ ἀθανάτους πολεμιστάς;

βάλλομεν, οὐ πίπτουσι· τιτρώσκομεν, οὐ φοβέονται.

μοῦνος ἀνὴρ σύλησεν ὅλον στρατόν· ἐν δ’ ἄρα μέσσῳ

αἱματόεις ἕστηκεν ἀτειρέος Ἄρεος εἰκών.

δένδρον δ’ ὡς ἕστηκε σιδηρείαις ὑπὸ ῥίζαις,

κοὐκ ἐθέλει πεσέειν, τάχα δ’ ἔρχεται ἔνδοθι νηῶν.

λῦε, κυβερνῆτα, νέκυος προφύγωμεν ἀπειλάς.