Trois verres maximum

sileneTout est dans la modération : conseils d’un comique pour modérer votre consommation d’alcool

Ce n’est un secret pour – presque – personne : l’abus d’alcool est mauvais pour la santé. Nous ne dresserons pas le long catalogue de toutes les calamités qui vous guettent si vous levez trop souvent le coude ; qu’il suffise de signaler qu’on a trouvé un nouvel inconvénient à cette pratique : l’abus d’alcool endommagerait les artères des hommes (pas des femmes, semble-t-il…).

Alors, que faire, docteur ? Continuer ? Arrêter complètement ? Comme souvent, la juste voie se situe peut-être entre les deux.

Les Grecs avaient déjà compris que le vin peut apporter du plaisir, mais qu’il faut savoir en user avec modération. Dans le Banquet de Platon, on voit les convives se mettre d’accord sur le taux de dilution du vin qu’ils consommeront (ce qui n’empêche pas certains de finir la soirée passablement éméchés…) ; et quelques générations plus tard, l’historien Théopompe prend un malin plaisir à décrire le roi Philippe de Macédoine comme un vulgaire ivrogne, entouré de copains pas mieux dégrossis qu’une bande de centaures du Pélion.

On s’arrêtera ici sur la recommandation que nous fournit un poète comique du IVe siècle av. J.-C., un certain Euboulos. Ça tombe bien, son nom veut précisément dire « le bon conseiller » ! Ce passage nous a été conservé par un érudit de l’empire romain, Athénée de Naucratis. Il s’agit d’une tirade prononcée par le dieu Dionysos en personne.

« En effet, je ne dilue que trois bols de vin pour les gens qui ont du bon sens. Il y en a un pour la santé, on le boit en premier. Le deuxième est destiné à l’amour et au plaisir, tandis que le troisième est pour le sommeil. Voilà ce que boivent ceux qu’on appelle des sages, et ensuite ils rentrent à la maison.

Le quatrième ne nous appartient plus, il est pour les insultes, et le cinquième pour les cris. Avec le sixième, on déambule dans les rues en état d’ivresse. Le septième donne des yeux au beurre noir. Avec le huitième, on finit au poste. Le neuvième apporte la colère ; et le dixième rend fou et vous fait jeter des pierres. »

[voir Athénée Deipnosophistes 2.1 (36b)]

Si ce passage vous a plu, continuez la lecture chez Athénée, auteur intarissable sur la boisson. Mais il en est d’Athénée comme des bols de vin : on doit en user avec modération.

[image : Silène ivre, gravure d’Agostino Veneziano, XVIe siècle]

Handicapé profiteur ?

From tomb dating 950-900 BC

From tomb dating 950-900 BC

Le bénéficiaire d’une aide financière pour invalides à Athènes doit se justifier : on lui reproche un abus d’aide sociale

Aussi étonnant que cela puisse paraître, les Athéniens avaient mis en place une forme d’aide financière pour les handicapés qui préfigurait notre Assurance Invalidité (AI) suisse. Au IVe s. av. J.-C., le fonctionnement du système est décrit dans un traité attribué à Aristote, La Constitution des Athéniens :

« Le Conseil procède aussi à l’évaluation des invalides. Il existe en effet une loi qui stipule que ceux qui possèdent moins de trois mines [300 drachmes] et qui souffrent d’une incapacité physique telle qu’ils ne puissent accomplir aucun travail sont examinés par le Conseil ; ils reçoivent chacun une allocation publique d’entretien de deux oboles (un tiers de drachme) par jour. Un responsable financier leur est désigné par tirage au sort. »

[voir Aristote, Constitution des Athéniens 49.4]

Cette loi comporte plusieurs éléments importants. D’abord, ceux qui disposaient d’un bien modeste pouvaient en bénéficier, mais les personnes plus riches ne pouvaient se prévaloir de l’aide de la cité. Ensuite, elle ne profitait qu’à ceux qui n’étaient pas en mesure d’accomplir le moindre travail. En outre, l’allocation restait fort modeste : elle correspondait à une indemnité journalière minimale. Quant au mode de contrôle, il était double : d’une part le dossier de chaque bénéficiaire devait être approuvé par le Conseil de la cité ; d’autre part, les Athéniens avaient prévu une procédure de vérification des comptes.

Ces nombreux garde-fous n’ont cependant pas empêché que des citoyens dénoncent ceux qu’ils considéraient comme des tricheurs abusant de l’aide sociale. Comme il n’y avait pas de procureur ou de ministère public à Athènes, les contestations passaient obligatoirement par une dénonciation déposée par un particulier. C’est ainsi qu’un handicapé s’est trouvé amené à devoir défendre son cas devant le Conseil de la cité. Le plaidoyer qu’il a prononcé à cette occasion a été préparé par un professionnel de la branche, à savoir l’orateur Lysias. Ce discours a été recopié à travers les siècles ; en voici un extrait significatif.

« Mon accusateur dit que je contreviens à la loi en recevant l’argent de la cité : car je serais physiquement valide et ne ferais pas partie de la catégorie des handicapés ; de plus, je possèderais un métier qui me permettrait de vivre même sans cette allocation.

Comme preuve de mes capacités physiques, il avance le fait que je monte à cheval. Quant à mes capacités professionnelles, il affirme que je suis en mesure de fréquenter des personnes qui ont des moyens financiers. Qu’il s’agisse de mes capacités professionnelles ou de la manière dont je mène les autres aspects de mon existence, je suppose que vous êtes informés ; mais cela ne m’empêchera pas de vous rappeler brièvement la situation.

Mon père ne m’a laissé aucun héritage ; quant à ma mère, cela fait deux ans qu’elle est morte et que j’ai cessé d’assurer son entretien ; finalement, je n’ai pas encore d’enfants qui puissent s’occuper de moi. J’ai appris un métier qui me rend de modestes services : en ce moment, je l’exerce avec difficulté, et je ne peux pas encore trouver quelqu’un pour faire le travail à ma place. Je n’ai pas d’autres revenus que cela ; si vous me l’ôtez, je risque bien de tomber dans le plus complet dénuement.

Alors qu’il vous serait possible de me sauver, n’allez donc pas, Messieurs les membres du Conseil, commettre une injustice en me détruisant ! Lorsque j’étais plus jeune et en meilleur état, vous m’avez fourni l’allocation ; maintenant que je suis plus vieux et plus faible, ne me la retirez pas ! Dans le passé, vous avez eu la réputation d’être très compatissants même pour ceux qui ne souffraient d’aucun handicap ; maintenant donc, n’allez pas, à cause de mon accusateur, vous montrer cruels envers ceux qui feraient pitié même à leurs ennemis ! Et en osant commettre une injustice à mon égard, ne découragez pas les autres qui sont dans la même situation que moi ! »

[voir Lysias, Discours pour l’invalide 4-7]

On se trouve avant l’époque des chaises roulantes : incapable de marcher, notre accusé est forcé de se déplacer à cheval, ce qui ne manque pas de provoquer des réactions dubitatives. Il ne nous appartient pas de juger de la sincérité du personnage. Si nous disposions du discours de son accusateur, cela nous permettrait de nous faire une impression plus équilibrée. Dans les procès athéniens, tant les accusés que leurs adversaires rivalisaient de mauvaise foi.

Dans le cas présent, on a vraisemblablement affaire à un « cas limite » : l’accusé se déplace certes à cheval, ce qui suggère qu’il a quelques moyens, mais il ne peut sans doute pas faire autrement ; il dispose d’un revenu découlant d’une modeste activité professionnelle, sans qu’elle lui suffise pour vivre ; et il ne peut pas compter sur l’aide de ses enfants.

Pour conclure, relevons la transparence de la procédure : le cas est réglé en public, devant les 500 membres du Conseil de la cité. C’est peut-être là le meilleur garde-fou contre les abus.

[image : ce cheval à roulette n’est pas un modèle antique de chaise roulante, mais un jouet utilisé par un enfant en Grèce ancienne. Adaptation à partir d’une image produite par Sharon Mollerus.]