Europe : une Orientale

jupiter_europeEurope, enlevée par Zeus, a migré du Proche Orient vers la Grèce

Dans les journaux, à la radio et à la télévision, on ne parle que de ça : l’Europe serait en passe de se faire envahir par une foule de réfugiés venus du Proche Orient ; notre identité serait menacée ; il faudrait donc ériger des barrières pour arrêter cette vague qui va submerger notre bon vieux continent.

Puisqu’il est question d’identité, commençons par nous demander : qui est Europe ? Figure de la mythologie grecque, elle est la fille d’Agénor et de Téléphassa, qui règnent sur la Phénicie. En termes plus modernes, cela signifie qu’Europe est d’origine libanaise.

Poursuivons l’enquête en rappelant l’entrée en matière d’un roman grec, Les aventures de Leucippe et de Clitophon, écrit par Achille Tatius au IIe s. ap. J.-C. Le narrateur commence par évoquer le souvenir d’un passage imprévu à Sidon, en Phénicie. Forcé par une tempête à faire escale, il visite la ville.

« Je parcourais donc la ville, et j’en profitais pour admirer les offrandes. Et voilà que j’aperçois une image avec un paysage et une mer. Il s’agissait d’une représentation d’Europe ; la mer bordait la Phénicie et le territoire était celui de Sidon. Sur la terre ferme, on voyait une clairière avec un groupe de jeunes filles, tandis qu’un taureau nageait dans la mer, portant assise sur son dos une belle vierge qui se dirigeait vers la Crète, transportée par le taureau. (…) La jeune fille était installée sur le dos du taureau, non pas à califourchon, mais en amazone avec les deux jambes sur le côté droit de l’animal. De sa main gauche, elle s’accrochait à une corne du taureau, comme un cocher contrôle le mors d’un cheval, et le taureau infléchissait sa course comme s’il était guidé par la main de la jeune fille. »

[voir Achille Tatius, Les aventures de Leucippe et Clitophon 1.1.2-3 et 10]

Charmant tableau, qui dissimule cependant un point important : la belle Europe n’est pas consentante, elle a été enlevée par Zeus, lequel a pris la forme d’un taureau pour approcher la jeune fille. Voyons comment le récit est présenté par l’auteur d’un manuel de mythologie plus ou moins contemporain d’Achille Tatius :

« Zeus tomba amoureux d’Europe. Il se transforma en un paisible taureau exhalant un parfum de rose. L’ayant fait monter sur son dos, il l’emmena à travers la mer jusqu’en Crète. Puis il s’unit à elle et elle mit au monde Minos, Sarpédon et Rhadamante. (…) Comme Europe avait disparu, son père Agénor envoya ses fils à sa recherche en leur défendant de revenir avant de l’avoir retrouvée. (…) Malgré tous leurs efforts, ils n’arrivèrent pas à trouver Europe. Renonçant à rentrer chez eux, ils s’établirent en divers lieux. »

[voir Apollodore, Bibliothèque 3.1.1]

Zeus est donc parvenu à piéger Europe, l’emmenant de Phénicie en Crète. De l’union de Zeus et Europe naîtront trois fils, le plus célèbre étant sans doute Minos. Les unions avec un taureau resteront une spécialité familiale, puisque l’épouse de Minos, Pasiphaé, se fera engrosser par un taureau et donnera naissance à ce monstre que l’on appelle le Minotaure.

Mais revenons-en à Europe : après sa mystérieuse disparition, ses frères ont pour mission de la retrouver. Ils n’y parviennent pas et n’osent donc pas revenir chez eux bredouilles. L’un des frères d’Europe, Cadmos, s’établira en Grèce, plus précisément sur le site de la ville de Thèbes. Les Grecs considéraient que c’était à Cadmos qu’ils devaient l’importation de l’alphabet phénicien, les « lettres cadméennes » ou « lettres phéniciennes », comme disait l’historien Hérodote.

« (…) à l’origine, les Grecs ne possédaient pas d’alphabet : ils ont commencé par les utiliser de la même manière que tous les Phéniciens. Avec le temps, tandis que la langue évoluait, ils ont adapté la forme des lettres. Parmi les Grecs qui vivaient aux alentours des Phéniciens à l’époque, il y avait notamment des Ioniens. Ceux-ci apprirent des Phéniciens l’usage des lettres et les adaptèrent légèrement pour s’en servir. Ils reconnurent – c’était justice – que l’on parlait de ‘lettres phéniciennes’ parce que c’étaient les Phéniciens qui les avaient apportées en Grèce. »

[voir Hérodote 5.58]

Résumons car cela devient compliqué. Si l’on en croit la mythologie, Europe aurait été enlevée par Zeus et transportée en Crète ; et Cadmos, frère d’Europe, aurait terminé sa course à Thèbes, en Grèce. Pour Hérodote, en revanche, les Grecs auraient emprunté aux Phéniciens leur alphabet et l’auraient adapté à leur propre langue. Qu’on choisisse de croire à la mythologie ou aux récits d’Hérodote, un point semble clair : les Grecs reconnaissaient un lien étroit avec le Proche Orient. Il ne s’agit pas que d’un fantasme puisque les savants modernes considèrent aussi que l’alphabet grec est un emprunt phénicien. L’alphabet latin, dérivé de l’alphabet grec, plonge donc aussi ses racines dans la lointaine Phénicie. De manière plus générale, il ne fait pas de doute que la civilisation grecque – puis romaine – doit beaucoup à des apports venus du Proche Orient.

La Grèce est considérée à juste titre comme le berceau de l’Europe. Encore faut-il reconnaître que, dans des temps reculés, Europe était vraisemblablement bercée en Phénicie, avant que Zeus ne l’enlève pour la donner aux Grecs. Et sans l’apport des Phéniciens, imaginez avec quel type d’écriture ce blog aurait été écrit…

[image : Gustave Moreau, Jupiter et Europe (1868)]