Les animaux ont des droits (d’auteur)

monkey_selfieUn macaque qui a réalisé des selfies ne détient pas les droits sur ses propres images, a décrété une cour de justice. Et qu’en est-il de la responsabilité civile d’un cheval qui vous prédit votre avenir ? Ou des droits d’une poutre de chêne qui vous indique la route à suivre ?

Naruto ne fera pas jurisprudence : une association de défense des animaux demandait que ce macaque, qui avait réalisé plusieurs selfies au moyen d’un téléphone subtilisé à un photographe, touche des droits sur les images. Après tout, c’est bien lui qui a réalisé le travail. Demande rejetée par le tribunal.

Les juges ont bien compris les conséquences potentielles d’un jugement positif : si l’on accorde des droits d’auteur à un singe qui se prend en photo, il faudra aussi payer les chevaux de trait pour leur dur labeur, dédommager les rats que l’on utilise dans les laboratoires, et bien entendu accorder une compensation à tous ces braves moutons qui ont la gentillesse de nous fournir leur laine et leur viande. Le prix des œufs et du lait va aussi augmenter, c’est sûr…

Et qu’en est-il de tous les arriérés de paiement remontant aux origines de la domestication ? Avant les singes qui prennent des selfies, il y a eu les chevaux qui parlent. Quel prix pour leurs conseils ? Quels droits Xanthos et Balios, les chevaux d’Achille, avaient-ils sur leur prophétie ? Homère ne devrait-il pas leur rétrocéder un pourcentage des bénéfices réalisés sur la publication de l’Iliade ?

« Automédon et Alkimos s’affairaient à atteler les chevaux. Ils fixèrent de belles sangles et ajustèrent les deux mors à leurs mâchoires, reliés par les rênes au char bien ajusté. Tenant le fouet brillant dans sa main, Automédon lança les chevaux ; Achille était monté à l’arrière, scintillant comme le lumineux Hypérion, et d’une voix terrifiante il apostropha les chevaux que son père lui avait donnés :

‘Xanthos et Balios, rejetons illustres de Podargé, prenez soin de ramener sain et sauf le conducteur du char auprès de l’armée des Danéens une fois que nous en aurons assez de nous battre, et ne le laissez pas mort sur place, comme vous l’avez fait pour Patrocle.’

C’est alors que, sous le joug, lui répondit Xanthos, le cheval aux pieds étincelants, en inclinant la tête ; sa crinière tout entière, glissant hors du joug, descendit jusqu’au sol (il faut préciser qu’Héra aux bras blancs lui avait fait don de la parole) :

‘Bien sûr, puissant Achille, aujourd’hui encore nous te ramènerons sain et sauf ; cependant, le jour de ta mort est proche. Nous n’en sommes pas responsables : cela dépend d’un grand dieu et du puissant Destin.

D’ailleurs, ce n’est pas à cause de notre lenteur et de notre nonchalance que les Troyens ont pu retirer sa cuirasse des épaules de Patrocle, mais c’est le meilleur des dieux, celui qu’a enfanté Léto à la belle chevelure, qui a provoqué sa mort au premier rang pour donner une part de gloire à Hector.

En ce qui nous concerne, nous pourrions courir aussi vite que le souffle du Zéphyr, bien que – à ce qu’on dit – sa vitesse soit insurpassable. Mais toi, ton destin est de mourir par la volonté d’un dieu et par la main d’un homme.’ »

[© Xanthos 12.06.1080 av. J.-C. La marque Iliade™ est déposée auprès du syndicat des Homérides ; tous droits réservés. Homère Iliade 19.392-417]

Xanthos est un cheval qui parle, et il fournit des indications précieuses à son maître. De plus Homère le cite sans que le brave équidé n’ait donné son consentement explicite. Il faudra songer à verser un dédommagement à ses descendants. Mais il y a autre chose : Achille et Xanthos ne sont pas d’accord sur l’attribution des responsabilités après la mort de Patrocle. Achille pourrait solliciter l’aide de son avocat puisque Xanthos n’a pas été en mesure de rapporter le corps du compagnon d’Achille. En outre, si la prédiction de Xanthos sur la mort prochaine d’Achille s’était avérée fausse, le héros aurait-il pu se retourner contre son cheval parlant parce que, envers et contre tout, il aurait survécu à la guerre de Troie ? Xanthos ferait bien de contracter une assurance de protection juridique.

Ne nous arrêtons pas en si bon chemin : si certains chevaux sont doués de la parole, n’oublions pas que les arbres peuvent aussi parler. Or voici qu’un autre poète épique, Apollonios de Rhodes, cite la prédiction émise par une poutre du navire Argo sans préciser si l’arbre a été consulté au préalable. Le poète aurait d’ailleurs pu faire un versement au site oraculaire de Dodone, d’où venait le chêne en question.

« Soudain, en pleine course, survint un cri poussé par une voix humaine : il provenait d’une poutre qui tenait la coque du navire. Athéna l’avait prise d’un chêne de Dodone pour l’ajuster au milieu de l’étrave.

Les Argonautes furent saisis de crainte car ils croyaient entendre la voix colérique de Zeus en personne. Cette voix leur disait qu’ils ne sauraient espérer échapper aux souffrances d’un long voyage en mer, ni à de terribles tempêtes, à moins que Circé ne les purifie du cruel meurtre d’Apsyrtos. Elle demandait aussi à Castor et Pollux d’intercéder auprès des dieux immortels pour leur ouvrir la route vers la Mer Ausonienne [aujourd’hui la Mer Tyrrhénienne], où ils trouveraient Circé, la fille de Persé et d’Hélios. »

[Apollonios de Rhodes Argonautiques 4.580-591]

Le chêne de Dodone parle, ses conseils sont plus précieux que ceux du meilleur GPS. Une fois que la question des droits des singes photographes aura été réglée, nos juristes ne devraient-ils pas se pencher aussi sur les revendications du règne végétal ? Cela soulèvera des questions passionnantes, comme celle de savoir si une forêt peut refuser à un peintre le droit de la représenter sans son consentement. Nous vivons décidément une époque formidable.

[image : Naruto, photographe professionnel]

Les Grecs sont passés par la Suisse, Byzance y est restée

byzanceLes Argonautes, sous la conduite de Jason, sont passés par la Suisse. Et Byzance, descendante directe des Grecs, a aussi laissé sa marque dans le pays, comme en témoigne une exposition récemment inaugurée à Genève.

Qui l’eût cru ? Les Argonautes, guidés par Jason pour quérir la Toison d’Or, ont fait un crochet par la Suisse pendant leur voyage de retour vers la Grèce. C’est du moins ce que suggère Apollonios de Rhodes, un poète grec du IIIe s. av. J.-C., dans ses Argonautiques. Certes, Apollonios n’a jamais mis les pieds en Suisse, et ses connaissances de la géographie helvétique sont un peu rudimentaires, mais on se laissera néanmoins persuader par son récit plein de verve.

Les Argonautes, dans leur long périple, remontent la Mer Adriatique pour atteindre le Pô. Ce fleuve, d’après Apollonios, permet de remonter jusqu’à une bifurcation : à droite, le cours du Rhin, à gauche celui du Rhône.

« De là, [les Argonautes] s’engagèrent dans le cours profond du Rhodanos [aujourd’hui : le Rhône] qui se jette dans l’Éridan [aujourd’hui : le Pô], leurs eaux se mélangent en mugissant. Ce fleuve vient des profondeurs de la terre, où se trouvent les portes et les demeures de la nuit. Depuis ce point, il continue : d’un côté, il atteint en rugissant les côtes de l’Océan [Rhin] ; de l’autre, il se jette vers la côte ionienne vers la Mer de Sardaigne, poussant son cours dans l’immense golfe à travers sept bouches [delta du Rhône].

Depuis le fleuve, ils poursuivirent leur navigation vers les lacs tempétueux qui s’étendent à perte de vue dans le territoire des Celtes. Et là, ils manquèrent de connaître un destin misérable : car l’un des bras menait vers un golfe de l’Océan où ils étaient sur le point de se jeter à leur insu ; de là, ils ne seraient pas retournés indemnes. Mais Héra s’élança du ciel et, du haut du Roc Hercynien, poussa un cri. Quant à eux, ils furent tous effrayés par son cri, tandis que le vaste éther retentissait. Grâce à la déesse, ils rebroussèrent chemin et comprirent quel était le chemin à suivre pour rentrer chez eux. Il leur fallut du temps pour atteindre la côte baignée par la mer, par la volonté d’Héra. Ils traversèrent le territoire des Celtes et des Ligures sans être inquiétés : en effet, la déesse avait répandu autour d’eux une brume extraordinaire pendant tout la durée de leur trajet. »

[voir Apollonios de Rhodes, Argonautiques 4.627-649]

On devine que les Argonautes, arrivant depuis le Pô, s’engagent d’abord dans le cours du Rhin. Ils vont probablement être précipités dans les chutes du Rhin, mais Héra les retient eu dernier moment et ils choisissent alors de suivre le cours du Rhône. Ils traversent les « lacs celtes », c’est-à-dire les lacs du Plateau suisse : Lac de Constance, Lac de Neuchâtel, Lac Léman. Puis ils suivent encore le cours du Rhône pour atteindre la Camargue, avec les Bouches du Rhône.

Il ne subsiste plus aucune trace du passage des Argonautes en territoire suisse, et pour cause : l’épisode est manifestement inventé par le poète sur la base de connaissances hydrographiques assez rudimentaires.

Mais cela ne signifie pas pour autant que la Suisse en ait fini avec la Grèce. Plus d’un millénaire et demi après la visite de Jason, à des milliers de kilomètres, fleurit l’Empire byzantin. Sa capitale, Constantinople (anciennement Byzance, c’est-à-dire la future Istanbul), est un haut lieu de la culture, de l’érudition et des arts. Et comme tout empire fleurissant qui se respecte, Byzance rayonne loin à la ronde. De cet extraordinaire foisonnement, la Suisse conserve aussi des traces remarquables, comme en témoigne une exposition qui vient d’ouvrir à Genève, au Musée Rath. Ivoires, monnaies, vaisselle d’argent, le visiteur peut y contempler les vestiges d’un art raffiné au rez-de-chaussée. En descendant au sous-sol, on découvrira aussi des livres produits par les meilleurs scribes de l’Empire. Ces livres témoignent d’une activité incessante de lecture, d’interprétation et d’explication des modèles antiques. Pour l’essentiel, c’est à ces scribes de Byzance que nous devons notre connaissance de la littérature grecque ancienne.

Jason a ouvert les portes de la Suisse ; Byzance s’y est invitée ; que les Grecs soient toujours les bienvenus chez nous !

[image : calice avec inscription syriaque, région d’Antioche, VIII/IXe s. ap. J.-C. Image adaptée à partir du dépliant de l’exposition.]