Le premier ψ

couch_nbSoigner le chagrin par la parole ? Cela se pratiquait déjà dans l’ancienne Corinthe.

C’est une doctorante de l’Université de Lausanne, Mme Vasiliki Kondylaki, qui m’a rappelé l’existence d’un passage étonnant : à Corinthe, vers la fin du Ve siècle av. J.-C., on soignait déjà le chagrin en parlant.

Le premier psychiatre venait d’Athènes et s’appelait Antiphon. On le connaît surtout pour avoir figuré dans le Top 10 des orateurs attiques. Dans un traité intitulé Vie des dix orateurs, attribué à Plutarque, on trouve cet étonnant passage où apparaît l’activité insolite d’Antiphon.

On rapporte qu’[Antiphon] composa des tragédies, soit à titre personnel, soit en tandem avec le tyran Denys [de Syracuse]. Tandis qu’il était toujours occupé à ses activités poétiques, il mit au point une technique pour guérir du chagrin, analogue à une thérapie qu’appliqueraient les médecins à leurs malades. À Corinthe, il installa un cabinet près de l’agora et il afficha l’annonce suivante : il était en mesure de soigner les personnes qui souffraient de chagrin par le recours à la parole. Il s’enquérait du motif [du chagrin] et il s’efforçait de consoler ses malades. Cependant, il considéra que cette technique était en-dessous de ses compétences, et il se tourna vers la composition de discours.

[pseudo-Plutarque, Vie des dix orateurs 833c9 – d2]

Merci à Vasiliki Kondylaki d’avoir tiré cet intéressant passage d’un regrettable oubli. Il vaut la peine d’y ajouter quelques remarques. Tout d’abord, si l’on en croit l’auteur du traité, Antiphon aurait connu une carrière en plusieurs étapes : d’abord, il compose des tragédies, et il sert de ‘nègre’ à un tyran qui se pique d’avoir des dons littéraires ; ensuite, il ouvre un cabinet de psy à Corinthe pour faire parler les gens chagrinés ; finalement, il atteint le sommet de sa carrière en composant des discours.

Les trois étapes du parcours d’Antiphon suivent un développement logique. Lorsqu’il compose des tragédies, il fait passer les spectateurs par la pitié et la peur, leur permettant de se purger de leurs émotions, si l’on en croit ce que dit Aristote dans sa Poétique (1449b28). Ensuite, il ouvre son cabinet à Corinthe, pas à Athènes. Peut-être son innovation aurait-elle été mal accueillie dans sa patrie. En tout cas, cela ne marche pas aussi bien qu’il ne l’espérait, ou du moins Antiphon se sent surqualifié pour le métier de psychiatre. Cette étape médiane de son parcours constitue néanmoins le pivot de sa carrière puisque, dans son cabinet, il purge ses patients de leur chagrin en utilisant les discours. Cela lui permettra de terminer sa métamorphose en s’occupant toujours de discours, mais en les déclamant devant l’Assemblée des Athéniens.

De retour à Athènes, il se compromet dans une tentative de coup d’État en 411 av. J.-C. Après que le gouvernement oligarchique auquel il a participé est renversé, Antiphon doit rendre des comptes devant un tribunal. En dépit de ses dons oratoires, il ne parvient pas à convaincre ses juges : il est déclaré traître à la patrie et il est condamné à mort. Son corps sera jeté hors des frontières de l’Attique. Il boit donc la ciguë, douze ans avant Socrate. Ses biens sont confisqués, on le frappe d’indignité civique ; cette mesure s’applique aussi à tous ses descendants.

antiphonAntiphon croyait que la psychiatrie était en-dessous de sa condition ; il a donc voulu composer des discours. Or celui qu’il a prononcé pour sa propre défense s’est soldé par un échec qui lui a coûté la vie. Ce discours ne nous est pas conservé, à l’exception d’un misérable lambeau de papyrus. Des copistes avaient fidèlement recopié l’Apologie d’Antiphon à travers les siècles, et la chaîne de transmission du discours d’Antiphon s’est interrompue quelque part dans les sables d’Égypte.

Antiphon aurait probablement dû rester dans son cabinet de psy à Corinthe.

 

λέγεται δὲ τραγῳδίας συνθεῖναι καὶ ἰδίᾳ καὶ σὺν Διονυσίῳ τῷ τυράννῳ. ἔτι δ’ ὢν πρὸς τῇ ποιήσει τέχνην ἀλυπίας συνεστήσατο, ὥσπερ τοῖς νοσοῦσιν ἡ παρὰ τῶν ἰατρῶν θεραπεία ὑπάρχει· ἐν Κορίνθῳ τε κατεσκευασμένος οἴκημά τι παρὰ τὴν ἀγορὰν προέγραψεν, ὅτι δύναται τοὺς λυπουμένους διὰ λόγων θεραπεύειν· καὶ πυνθανόμενος τὰς αἰτίας παρεμυθεῖτο τοὺς κάμνοντας. νομίζων δὲ τὴν τέχνην ἐλάττω ἢ καθ’ αὑτὸν εἶναι ἐπὶ ῥητορικὴν ἀπετράπη.

Pour vivre longtemps, soyons grands, humides et chauds

elephantttPourquoi vieillissons-nous ? Tous les animaux sont-ils égaux devant ce processus ? Aristote propose une réponse qui n’est pas beaucoup plus absurde que ce que nous font croire les compagnies qui nous vendent des cosmétiques pour nous maintenir éternellement jeunes.

  • Tu es gros, ridé, et tu te ratatines chaque année un peu plus !
  • Tu n’exagères pas un petit peu, ma chérie ? Je ne suis pas gros : c’est ma ceinture qui a rétréci. Je ne me tasse pas avec les années : il se trouve simplement que les menuisiers placent les poignées de portes toujours plus haut. Et pour les rides, il ne s’agit que d’un dessèchement temporaire de mon épiderme, c’est ce que m’a dit mon esthéticienne.
  • Ha ! Tu vas chez une esthéticienne ?
  • Oui, Madame ! Je suis un homme moderne, moi. J’utilise Sublimage de Chanel et Merveillance de Nuxe, moi.
  • Pffff ! Tu aurais pu aussi utiliser Aristote de Stagire, pendant que tu y es.
  • Aristote de Stagire ? Tiens, je ne connais pas cette marque.
  • Hem ! Aristote, c’est un philosophe grec. Il est né à Stagire, en Grèce du nord.
  • Ah ? Et dans tes vieux bouquins, il dit que je suis gros, ridé, et que je me ratatine ?
  • Non, mais il essaie au moins de comprendre pourquoi nous vieillissons. Tu as de la chance : je viens de dénicher une édition d’Aristote dont tu vas me dire des nouvelles.
  • Ça y est, voilà que tu recommences ! Bon, il n’y a pas de match à la TV ce soir, alors vas-y, qu’on en finisse avec ton Aristote.
  • C’est bon, tu es installé dans ton gros fauteuil, avec tes chips, ta bière et tes charentaises ? C’est parti !

« Les animaux les plus grands ne sont pas moins soumis au vieillissement (le cheval ne vit pas plus longtemps que l’homme) ; il en va de même des petits animaux (la plupart des insectes ne vivent qu’une année), des plantes en général comparées aux animaux (certaines plantes ne vivent qu’une année), des animaux pourvus de sang (l’abeille vit bien plus longtemps que certains animaux qui ont du sang), des animaux dépourvus de sang (les mollusques ne vivent qu’une année, alors qu’ils ont du sang), des êtres vivant sur terre (il existe des plantes et des animaux terrestres qui ne vivent qu’une année) et dans la mer (là aussi, les crustacés et les mollusques ne vivent pas longtemps). »

  • Rrrrrrrhhhhh… Rrrrrrrhhhhhh…
  • Hé, réveille-toi, je ne t’ai lu qu’un paragraphe !
  • Hmmmh ? Ah oui, tu pourrais résumer ?
  • Par les mamelles de Déméter, c’est pourtant simple : Aristote constate qu’il n’y a pas de règle absolue en matière de vieillissement. Mais il va nous proposer quelques pistes.
  • Ah oui ? Comme c’est intéressant…

« De manière générale, les organismes qui vivent le plus longtemps se trouvent parmi les plantes, comme par exemple le palmier-dattier [en grec : phénix !]. Ensuite, ce sont les animaux pourvus de sang, plutôt que ceux qui n’ont pas de sang, et les animaux terrestres plutôt que les animaux aquatiques. Par conséquent, si l’on combine ces deux derniers critères, les animaux qui vivent le plus longtemps se trouvent parmi ceux qui ont du sang et vivent sur terre, comme par exemple l’homme et l’éléphant. Par ailleurs, les plus grands vivent généralement plus longtemps que les plus petits ; car les autres animaux de grande taille figurent aussi parmi ceux qui vivent le plus longtemps, comme c’est aussi le cas parmi ceux que j’ai mentionnés précédemment. »

  • Cette fois-ci, j’ai écouté : si l’homme vit longtemps, c’est parce qu’il a du sang et qu’il vit sur terre. S’il était dépourvu de sang et qu’il vivait dans l’eau, il tiendrait moins longtemps.
  • Ah ! Tu vois, ça va mieux quand tu écoutes. Lâche ces chips, et écoute donc la suite.

« On pourrait ensuite examiner la cause de tout cela. Il faut garder à l’esprit le fait qu’un animal est par nature humide et chaud : la vie consiste en cela. La vieillesse, en revanche, est sèche et froide, et il en va de même des corps morts. C’est une évidence, pour les raisons suivantes.

La matière qui constitue les corps vivants est faite de chaud et de froid, de sec et d’humide. Inévitablement, en vieillissant, elle se dessèche. C’est pourquoi il faut éviter que l’humidité ne s’évapore trop facilement ; et pour cette raison, les corps gras sont imputrescibles. La cause en est qu’il contiennent de l’air, que l’air se rapproche plus que les autres du feu, et que le feu ne pourrit pas.

De nouveau, il ne faut pas que l’humidité soit présente en trop petite quantité ; car ce qui est en petite quantité s’évapore. C’est pourquoi les animaux et les plantes de grande taille vivent en général plus longtemps, comme je l’ai dit précédemment. Il est en effet logique que les organismes plus grands contiennent plus d’humidité. »

  • Je suis désolé, ma chérie, mais là je suis à nouveau perdu. Il est un peu compliqué, ton Aristote de Stagire.
  • C’est pourtant simple : Aristote affirme qu’en vieillissant, l’homme se dessèche. Il faut garder l’humidité dans le corps.
  • … et donc utiliser Sublimage de Chanel pour éviter que la peau ne se dessèche.
  • Si c’était si simple, ce serait facile. Aristote dit aussi que ce n’est pas seulement une question de quantité de liquide : il faut aussi maintenir la chaleur.

« Mais ce n’est pas la seule raison qui leur permet de vivre plus longtemps. Il y a en effet deux types de causes, correspondant à la quantité et à la qualité. Il faut donc non seulement avoir de l’humidité en abondance, mais qu’en plus elle soit chaude, pour éviter qu’elle ne gèle ou s’évapore trop facilement. C’est ce qui explique que l’homme vit plus longtemps que certains animaux qui sont plus grands que lui : car les animaux qui ont un déficit dans la quantité de leur humidité vivent néanmoins plus longtemps si la qualité de leur humidité représente un facteur plus important que le déficit en quantité. »

  • Bon, je résume : si je veux vivre vieux, je dois rester humide et chaud. Donc, ce soir, je ne sors pas, je reste devant la TV pour regarder ma série préférée et j’hydrate le tout avec une bonne bière. Il est épatant, ton Aristote.

 

Un grand merci à ma collègue et amie Anne-France-Morand, qui m’a rendu attentif à ce passage d’Aristote. Si vous souhaitez accéder à une réflexion plus compétente et plus sérieuse sur la question, lisez A.-F. Morand, « ‘Chimie’ de la vieillesse. Explications galéniques de cet âge de la vie », in M. Cambron-Goulet, L. Monteils-Laeng (éd.), La vieillesse dans l’Antiquité, entre déchéance et sagesse (Cahiers des études anciennes 55, Trois-Rivières, 2018) 125-143, en libre accès.

Image : un éléphant d’Afrique vit entre 60 et 70 ans.

Pour les amoureux du texte grec, voici le passage d’Aristote Sur la longueur et la brièveté de la vie 466a1 – b2 :

Ἔστι δ’ οὔτε τὰ μέγιστα ἀφθαρτότερα (ἵππος γὰρ ἀνθρώπου βραχυβιώτερον) οὔτε τὰ μικρά (ἐπέτεια γὰρ τὰ πολλὰ τῶν ἐντόμων), οὔτε τὰ φυτὰ ὅλως τῶν ζῴων (ἐπέτεια γὰρ ἔνια τῶν φυτῶν), οὔτε τὰ ἔναιμα (μέλιττα γὰρ πολυχρονιώτερον ἐνίων ἐναίμων) οὔτε τὰ ἄναιμα (τὰ γὰρ μαλάκια ἐπέτεια μέν, ἄναιμα δέ), οὔτε τὰ ἐν τῇ γῇ (καὶ γὰρ φυτὰ ἐπέτεια ἔστι καὶ ζῷα πεζά) οὔτε τὰ ἐν τῇ θαλάττῃ (καὶ γὰρ ἐκεῖ βραχύβια καὶ τὰ ὀστρακηρὰ καὶ τὰ μαλάκια). ὅλως δὲ τὰ μακροβιώτατα ἐν τοῖς φυτοῖς ἐστιν, οἷον ὁ φοῖνιξ. εἶτ’ ἐν τοῖς ἐναίμοις ζῴοις μᾶλλον ἢ ἐν τοῖς ἀναίμοις, καὶ ἐν τοῖς πεζοῖς ἢ ἐν τοῖς ἐνύδροις· ὥστε καὶ συνδυασθέντων ἐν τοῖς ἐναίμοις καὶ πεζοῖς τὰ μακροβιώτατα τῶν ζῴων ἐστίν, οἷον ἄνθρωπος καὶ ἐλέφας. καὶ δὴ καὶ τὰ μείζω ὡς ἐπὶ τὸ πολὺ εἰπεῖν τῶν ἐλαττόνων μακροβιώτερα· καὶ γὰρ τοῖς ἄλλοις συμβέβηκε τοῖς μακροβιωτάτοις μέγεθος, ὥσπερ καὶ τοῖς εἰρημένοις. Τὴν δ’ αἰτίαν περὶ τούτων ἁπάντων ἐντεῦθεν ἄν τις θεωρήσειεν. δεῖ γὰρ λαβεῖν ὅτι τὸ ζῷόν ἐστι φύσει ὑγρὸν καὶ θερμόν, καὶ τὸ ζῆν τοιοῦτον, τὸ δὲ γῆρας ξηρὸν καὶ ψυχρόν, καὶ τὸ τεθνηκός· φαίνεται γὰρ οὕτως. ὕλη δὲ τῶν σωμάτων τοῖς ζῴοις ταῦτα, τὸ θερμὸν καὶ τὸ ψυχρόν, καὶ τὸ ξηρὸν καὶ τὸ ὑγρόν. ἀνάγκη τοίνυν γηράσκοντα ξηραίνεσθαι· διὸ δεῖ μὴ εὐξήραντον εἶναι τὸ ὑγρόν. καὶ διὰ τοῦτο τὰ λιπαρὰ ἄσηπτα· αἴτιον δ’ ὅτι ἀέρος, ὁ δ’ ἀὴρ πρὸς τἆλλα πῦρ, πῦρ δ’ οὐ γίνεται σαπρόν. οὐδ’ αὖ ὀλίγον δεῖ εἶναι τὸ ὑγρόν· εὐξήραντον γὰρ καὶ τὸ ὀλίγον. διὸ καὶ τὰ μεγάλα καὶ ζῷα καὶ φυτὰ ὡς ὅλως εἰπεῖν μακροβιώτερα, καθάπερ ἐλέχθη πρότερον· εὔλογον γὰρ τὰ μείζω πλέον ἔχειν ὑγρόν. οὐ μόνον δὲ διὰ τοῦτο μακροβιώτερα· δύο γὰρ τὰ αἴτια, τό τε ποσὸν καὶ τὸ ποιόν, ὥστε δεῖ μὴ μόνον πλῆθος εἶναι ὑγροῦ, ἀλλὰ τοῦτο καὶ θερμόν, ἵνα μήτε εὔπηκτον μήτε εὐξήραντον ᾖ. καὶ διὰ τοῦτο ἄνθρωπος μακρόβιον μᾶλλον ἐνίων μειζόνων· μακροβιώτερα γὰρ τὰ λειπόμενα τῷ πλήθει τοῦ ὑγροῦ, ἐὰν πλείονι λόγῳ ὑπερέχῃ κατὰ τὸ ποιὸν ἢ λείπεται κατὰ τὸ ποσόν.

Une seule peur : que le ciel leur tombe sur la tête

asterixLes Gaulois d’Astérix ne craignent qu’une chose : que le ciel ne leur tombe sur la tête. Mais d’où vient cette idée ?

Par Toutatis ! Dans le village d’Astérix, les Gaulois n’ont peur de rien, et surtout pas des Romains, qui ont pourtant soumis toute la Gaule. Toute ? Non, car un petit village résiste encore et toujours à l’envahisseur. La seule chose qu’Astérix et ses compagnons craignent, c’est que le ciel leur tombe sur la tête.

Mais d’où vient cette idée ? On s’attendrait à la trouver dans les Commentaires sur la guerre des Gaules, rédigés par Jules César en personne. Eh bien non, c’est raté : allons faire un tour du côté d’Arrien de Nicomédie, un historien contemporain de Plutarque et de Tacite (Ier / IIe s. ap. J.-C.).

Dans son Anabase d’Alexandre, Arrien raconte les exploits d’Alexandre le Grand, depuis le moment où il accède au trône de Macédoine en 336 av. J.-C. jusqu’à sa mort en 323. Avant de lancer l’extraordinaire expédition militaire qui le conduira aux portes de l’Inde, Alexandre doit assurer ses arrières, notamment du côté des peuples turbulents qui occupent les Balkans. C’est ainsi qu’en 335, il entre en contact avec les Triballes (un peuple du bassin du Danube) et avec des Celtes qui se trouvent en Italie, à l’embouchure du Pô. Alexandre ne traversera pas l’Adriatique, mais il reçoit tout de même des ambassadeurs celtes, autrement dit des Gaulois.

« C’est alors que des ambassadeurs vinrent trouver Alexandre : ils venaient de divers peuples indépendants qui habitent près de l’Istros [Danube], envoyés notamment par Syrmos, roi des Triballes. Et il vint des délégués des Celtes qui étaient établis sur le Golfe d’Ionie [Mer Adriatique].

Les Celtes ont une grande taille, et aussi une haute opinion d’eux-mêmes ; cependant ils déclarèrent tous qu’ils étaient là parce qu’ils recherchaient l’amitié d’Alexandre. Ce dernier leur donna à tous des gages de confiance, et il en reçut de leur part.

Alexandre demanda aussi aux Celtes ce qu’ils craignaient le plus dans le monde des hommes. Il s’attendait à ce que sa réputation soit parvenue jusque chez les Celtes et même plus loin, et qu’ils disent que c’était lui qu’ils craignaient plus que tout.

La réponse des Celtes déjoua son attente : car ils étaient établis loin d’Alexandre et le pays qu’ils habitaient était d’un accès difficile. Comme ils constataient qu’Alexandre lançait son assaut dans une autre direction, ils déclarèrent qu’ils craignaient que le ciel leur tombe sur la tête. Quant à Alexandre, ils l’admiraient et ne venaient en ambassade auprès de lui ni par peur ni par intérêt.

Alexandre déclara qu’ils étaient des amis et en fit ses alliés avant de les laisser rentrer chez eux ; il ajouta néanmoins que les Celtes étaient des fanfarons. »

[Arrien Anabase 1.4.6-8]

Les Gaulois qui ont peur que le ciel leur tombe sur la tête ne vivent pas en Armorique, mais en Italie. Quant à l’ennemi potentiel qu’ils méprisent, ce n’est pas Jules César, mais Alexandre le Grand.

En fait, ce récit n’est qu’une version d’un motif narratif utilisé à toutes les sauces : un roi très orgueilleux entre en contact avec une personne ou un groupe de condition humble ; il s’attend à se faire flatter ; au contraire, la réponse souligne la vanité de son prétendu pouvoir. C’est ce qui arrive au roi Crésus lorsqu’il reçoit la visite de l’Athénien Solon ; et Alexandre lui-même essuie une réponse similaire de la part du philosophe Diogène, qui préfère bronzer au soleil plutôt que se lever pour honorer le roi.

Le récit rapporté par Arrien circulait depuis un bon moment : le géographe Strabon (Ier s. av. J.-C.) racontait plus ou moins la même histoire, tout en précisant qu’elle remontait à Ptolémée, l’un des compagnons d’Alexandre. Cela ne signifie pas pour autant que les Celtes n’étaient pas de courageux guerriers. Du vivant d’Alexandre, Aristote faisait déjà état de la bravoure légendaire de ce peuple.

« Parmi les individus dont le caractère présente des excès, il n’y a pas de nom pour celui qui n’a pas peur (…). Mais on pourrait l’appeler ‘fou’ ou ‘insensible à la souffrance’ s’il ne craignait rien, ou s’il ne craignait ‘ni séisme ni vagues’ comme on dit à propos des Celtes. »

[Aristote Éthique à Nicomaque 3 (1115b.24-29)]

Les spécialistes de la civilisation celte ajouteront sans doute que la bravoure de ce peuple trouve un écho jusqu’en Irlande ancienne : dans les serments prêtés par les anciens habitants de cette île lointaine, on jurait de maintenir une amitié, « sauf si le ciel s’effondrait, si la terre était ébranlée, et si la mer se déplaçait ». Il y a donc peut-être du vrai dans les déclaration d’Astérix et de ses compagnons.

Pour en revenir à Arrien, on peut constater qu’Alexandre paraît un peu vexé par la réponse que lui font ces Gaulois d’Italie qui n’ont même pas peur du roi de Macédoine. Cela ne l’empêche pas de constater une autre vérité que nos amis français ne sauraient démentir : leurs ancêtres les Gaulois étaient des fanfarons.

[image : panneau représentant Astérix, sur un mur à Saint-Trond (façade du magasin Strip Speciaalzaak De Galliër, Beekstraat 58)]

Un robot qui repère les homosexuels : après l’intelligence artificielle, la bêtise logicielle ?

bakstSpécialistes de la reconnaissance faciale automatique, ils prétendent détecter l’orientation sexuelle des individus par des logiciels. Un projet soit effrayant soit stupide, qui réveille le monstre de la physiognomonie.

Après le radar, voici le ‘gaydar’, inventé par des techniciens de Stanford : ils prétendent pouvoir identifier l’orientation sexuelle d’une personne avec un taux de succès de 91%, simplement par l’analyse des traits de son visage. Invention stupide, monstrueuse et dangereuse : va-t-on vendre un logiciel clés en mains à des homophobes dans des pays où toute déviance de la norme majoritaire est considérée comme un crime ?

Les concepteurs de ce projet se défendent en affirmant qu’ils voulaient précisément montrer les excès auxquels on peut aboutir avec de telles recherches. C’est un peu comme si je construisais une méga-super-bombe archi-atomique pour vous convaincre de sa dangerosité : la preuve qu’elle est dangereuse, c’est que je suis parvenu à la construire ; mais bien sûr, je n’ai aucune intention de l’utiliser. Nous voici tous rassurés.

Les techniciens de Stanford auront certainement réussi à démontrer deux points importants : tout d’abord, qu’il ne faut pas laisser l’intelligence artificielle entre les mains des seuls techniciens ; ensuite, que certaines croyances ont la vie dure, à commencer par la théorie de la physiognomonie.

Physiognomonie ? Le mot est un peu abscons, je l’admets. Il s’agit d’une théorie selon laquelle le caractère des humains se refléterait dans les traits de leur visage. Une croyance vieille comme le monde qui fait que, dès l’épopée homérique, les gens beaux ont l’âme noble, et inversement les caractères immondes ne s’accordent qu’avec une apparence laide. Autrement dit, la norme que nous imposons à nos semblables doit s’appliquer aussi bien à leur apparence qu’à leur vie intérieure.

Appliqué de manière intuitive, le principe physiognomonique produit des absurdités dont on pourrait presque rire aujourd’hui. Un courant analogue – mais non identique – est tournée en dérision par Rodolphe Töpffer, qui nous décrit Monsieur Crespin à la recherche d’un bon éducateur pour ses enfants. On lui présente entre autres Monsieur Craniose, spécialiste de la phrénologie, lequel soutient que la personnalité des individus est inscrite dans leur crâne.

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Voici par ailleurs ce qu’écrivait un monsieur fort respectable au début du XXe siècle :

« On a prétendu un jour que je me défiais des hommes à moustaches cirées. Eh bien, oui, c’est vrai en une certaine mesure. Elles sont souvent un signe de fatuité et parfois l’indice d’un penchant à la boisson. Les ‘toupets’ que certains jeunes garçons portent sur le front sont certainement un signe de bêtise.

La forme de la figure donne sur le caractère d’un homme des indications précieuses. Peut-être pouvez-vous me dire quelque chose des messieurs que voici : »

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L’auteur de ce texte édifiant ? Lord Baden-Powell, le père de tous les scouts, dans son manuel Scouting for Boys (cité ici dans la version française, Éclaireurs, sans lieu ni date d’édition, aux alentours de 1920).

Le général devenu éducateur de la jeunesse faisait écho à la longue tradition physiognomonique, érigée en science par ses prédécesseurs. Le théologien suisse Johann Kaspar Lavater (1741 – 1801) s’est rendu célèbre par son traité intitulé L’Art de connaître les hommes par la physionomie, publié entre 1775 et 1778.

Un siècle plus tôt, l’artiste français Charles Le Brun propose une approche graphique de la même idée.

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En fait, aussi bien Lavater que Le Brun reprennent une théorie beaucoup plus ancienne, dont nous avons connaissance grâce à un traité attribué – à tort – à Aristote.

Dans ce manuel antique, l’idée directrice est que les hommes et les animaux partagent des traits physiques que l’on peut associer à leur caractère ou à leur comportement. Si l’on isolait un trait propre à un animal, et qu’on le reportait sur un humain, on pourrait en déduire le caractère de ce dernier. Voici quelques extraits pour nous réchauffer le cœur :

« Ceux qui ont les yeux creux sont malfaisants (on le voit par analogie avec le singe). »

[pseudo-Aristote Physiognomonique 811b22; le texte grec original vous est fourni au bas de cette page]

Ou encore :

« Tous ceux qui ont le cou épais ont l’âme ferme (on le voit par analogie avec le mâle) ; mais ceux qui l’ont mince sont faibles (on le voit par analogie avec la femelle). Quant à ceux qui ont le cou à la foi épais et ferme, ils ont un tempérament bouillonnant (on le voit par analogie avec les taureaux, au tempérament bouillonnant). Ceux qui ont le cou de bonne longueur, mais pas trop épais, sont magnanimes (on le voit par analogie avec les lions). Un cou mince et long dénote les lâches (on le voit par analogie avec les biches). Un cou trop court signale des insidieux (on le voit par analogie avec les loups). »

[pseudo-Aristote Physiognomonique 811a10-17]

Vous n’êtes pas encore convaincus ? Allons, encore une petite dose :

« Les signes du lâche sont une chevelure molle, un corps penché vers l’avant, sans élan ; le haut des cuisses épais ; une certaine pâleur du visage ; des yeux faibles et qui clignent ; les extrémités du corps faibles, des jambes courtes, des mains délicates et allongées ; une hanche courte et faible ; une posture rigide dans les mouvements. La personne manque de vigueur et se tient en arrière avec un air hébété. L’expression du visage change fréquemment, elle est abattue. »

[pseudo-Aristote Physiognomonique 807b4-12]

Quand on apprend que le ‘gaydar’ détecterait les homosexuels mâles par leurs mâchoires plus étroites, leurs nez et leurs fronts plus longs, le parallèle fait frémir. Le progrès technique n’avance pas toujours au même rythme que l’intelligence humaine. On se réjouit déjà de la version 2.0 du ‘gaydar’, où l’on pourra détecter automatiquement les joueurs de poker, les femmes infidèles, les musulmans (en distinguant les sunnites des chiites), les dépressifs, les évangélistes et les communistes.

[L’image au sommet de cette page devrait provoquer le plantage du ‘gaydar’ : il s’agit du chorégraphe et danseur Léonide Massine, amant de Diaghilev, mais aussi grand amateur de femmes. Il s’est marié quatre fois et a eu quatre enfants. Je ne sais pas ce qui se produit lorsque le ‘gaydar’ tombe sur un ‘bi’.]

 

Pour les personnes souffrant d’une dépendance incurable à la lecture des textes grecs en version originale, voici de quoi les satisfaire :

pseudo-Aristote Physiognomonique 811b22:

οἱ δὲ κοίλους ἔχοντες κακοῦργοι· ἀναφέρεται ἐπὶ πίθηκον.

pseudo-Aristote Physiognomonique 811a10-17:

ὅσοι τὸν <τράχηλον> παχὺν ἔχουσιν, εὔρωστοι τὰς ψυχάς· ἀναφέρεται ἐπὶ τὸ ἄρρεν. ὅσοι δὲ λεπτόν, ἀσθενεῖς· ἀναφέρεται ἐπὶ τὸ θῆλυ. οἷς τράχηλος παχὺς καὶ πλέως, θυμοειδεῖς· ἀναφέρεται ἐπὶ τοὺς θυμοειδεῖς ταύρους. οἷς δὲ εὐμεγέθης μὴ ἄγαν παχύς, μεγαλόψυχοι· ἀναφέρεται ἐπὶ τοὺς λέοντας. οἷς λεπτὸς μακρός, δειλοί· ἀναφέρεται ἐπὶ τοὺς ἐλάφους. οἷς δὲ βραχὺς ἄγαν, ἐπίβουλοι· ἀναφέρεται ἐπὶ τοὺς λύκους.

pseudo-Aristote Physiognomonique 807b4-12:

<δειλοῦ> σημεῖα τριχωμάτιον μαλακόν, τὸ σῶμα συγκεκαθικός, οὐκ ἐπισπερχής· αἱ δὲ γαστροκνημίαι ἄνω ἀνεσπασμέναι· περὶ τὸ πρόσωπον ὕπωχρος· ὄμματα ἀσθενῆ καὶ σκαρδαμύττοντα, καὶ τὰ ἀκρωτήρια τοῦ σώματος ἀσθενῆ, καὶ μικρὰ σκέλη, καὶ χεῖρες λεπταὶ καὶ μακραί· ὀσφὺς δὲ μικρὰ καὶ ἀσθενής· τὸ σχῆμα σύντονον ἐκ ταῖς κινήσεσιν· οὐκ ἰταμὸς ἀλλ’ ὕπτιος καὶ τεθαμβηκώς· τὸ ἦθος τὸ ἐπὶ τοῦ προσώπου εὐμετάβολον, κατηφής.

Jeter des livres à la poubelle : un crime ?

livre-poubelleLivres chéris par les uns, maltraités par les autres. A-t-on le droit de jeter des livres à la poubelle ?

Depuis des millénaires, le livre constitue la porte d’accès à la connaissance et à la culture. D’abord copiés à la main, ils ont bénéficié de l’invention de l’imprimerie, avant de devenir un article industriel. Aujourd’hui, une fois la mise en page réalisée, le coût de production d’un exemplaire est dérisoire. Autrefois objets de respect et de convoitise, les livres ressemblent désormais à d’autres produits de consommation : T-shirts, chaussures, casseroles ou parasols. La différence, c’est que votre parasol ne vous apprendra jamais rien : il se contentera de vous protéger du soleil.

Alors, le livre est-il un objet comme les autres ? A-t-on le droit de jeter des livres, parce qu’on manque de place, ou parce que le beau-père a cassé sa pipe en laissant derrière lui une imposante bibliothèque, ou encore parce que l’Encyclopédie Universalis s’est fait dépasser par la droite par Wikipedia ?

Pour certains, jeter un livre est un crime car le livre ne devrait justement pas être considéré comme un bien de consommation ordinaire. C’est le cas notamment d’un éboueur de Bogota, en Colombie, qui a sauvé des tonnes de livres de la grande broyeuse.

Pour d’autres, le livre a fait son temps et il faut prendre acte de la diversification des accès à la connaissance. Les supports numériques étendent leurs tentacules dans toutes les directions ; impossible d’y échapper.

Quoi qu’on en pense, les livres sont comme les cancrelats : il est virtuellement impossible de les éradiquer. Les mises à l’index ont toujours été vouées à l’échec, et les autodafés par lesquels on brûlait les livres jugés hérétiques se sont soldés par de pitoyables échecs. Le livre brûle, il moisit, il sèche, il gèle, mais il résiste tant bien que mal. J’en veux pour preuve la bibliothèque d’Aristote, dont le sort nous est relaté par Strabon, un géographe du Ier siècle av. J.-C.

« Nélée (…) a suivi l’enseignement d’Aristote aussi bien que de Théophraste ; il a reçu en héritage la bibliothèque de Théophraste, dans laquelle se trouvait aussi celle d’Aristote. (…) L’ayant emportée à Scepsis, il l’a léguée à ses descendants, des gens simples, qui ont gardé sous clé les livres en les entreposant sans soin. Lorsqu’ils se rendirent compte de l’intérêt que lui portaient rois attalides, auxquels était soumise leur cité, rois qui cherchaient des livres pour fournir la bibliothèque de Pergame, ils cachèrent (leurs livres) sous terre, dans une tranchée.

Après que ces livres furent endommagés par l’humidité et la vermine, plus tard, les descendants remirent les livres d’Aristote et de Théophraste à Apellicon de Téos contre une forte somme d’argent. Mais Apellicon était plus bibliophile que philosophe. C’est pourquoi, cherchant à restituer les lacunes, il fit transcrire le texte sur de nouveaux exemplaires en complétant de façon malheureuse, et il publia les livres pleins de fautes.

(…)

Rome aussi prit une part non négligeable à cet état de fait : car juste après la mort d’Apellicon, Sulla, qui avait pris Athènes, saisit la bibliothèque d’Apellicon. Une fois qu’elle fut amenée à Rome, le grammairien Tyrannion s’en occupa du fait de sa sympathie pour l’aristotélisme, en s’assurant la collaboration du bibliothécaire. Certains marchands de livres s’en occupèrent également ; ils employèrent des scribes médiocres, et ne collationnèrent pas les textes, phénomène courant aussi pour les autres livres copiés pour la vente, que ce soit ici (à Rome) ou à Alexandrie. »

[voir Strabon, Géographie 13.1.54]

Pauvre Aristote ! Tes livres ont été malmenés, mais ils ont en bonne partie survécu. Si l’on en croit Strabon, la bibliothèque d’Aristote serait d’abord passée entre les mains de Nélée, un érudit qui vit en Asie Mineure. Or ses descendants redoutent la convoitise des rois de Pergame. Ils entreposent donc les précieux rouleaux de papyrus dans une tranchée où ils moisissent pour un temps.

Les livres sont sauvés par Apellicon de Téos ; mais ce dernier, ne mesurant pas entièrement la valeur du trésor qu’il a acquis, fait recopier le tout en comblant maladroitement les lacunes produites par la vermine et l’humidité. La bibliothèque, ou ce qu’il en reste, est entreposée à Athènes, et c’est là qu’elle est saisie par le général romain Sulla.

Re-déménagement, cette fois-ci à Rome ! Là, un érudit du nom de Tyrannion (c’est le maître de Strabon !) parvient à accéder aux lambeaux de la bibliothèque d’Aristote en soudoyant le bibliothécaire. Des marchands de livres, moins scrupuleux, se mettent à faire circuler des copies de mauvaise qualité.

containerEn définitive, nous ne possédons – de loin – pas tous les écrits d’Aristote, et certains posent de grosses difficultés d’établissement du texte. Néanmoins, des centaines, voire des milliers de pages d’Aristote ont survécu au naufrage.

On ne mettra jamais tout le monde d’accord sur la sacralité du livre, mais une chose est sûre : les livres ont la vie dure ; ils s’en sortiront.

[image empruntée à Mme Myriam Thibault et à son blog, en espérant qu’elle me pardonnera ce larcin qui contribue à la faire connaître]

 

On a retrouvé le second livre de la Poétique d’Aristote

OLYMPUS DIGITAL CAMERAScoop : une lacune béante dans notre connaissance de la pensée d’Aristote est enfin comblée grâce à un manuscrit retrouvé dans la bibliothèque d’un monastère grec.

S’il y a un livre disparu que beaucoup d’amateurs de littérature antique voudraient récupérer, c’est le second livre de la Poétique d’Aristote : le philosophe l’annonce, mais les copistes byzantins ne nous ont transmis que le premier tome. Cette disparition a même inspiré Umberto Eco, qui en a fait Le nom de la rose.

Eh bien, les amateurs de littérature grecque peuvent enfin sabrer le champagne : un manuscrit presque complet de ce livre tant recherché vient d’être retrouvé dans la bibliothèque du monastère de Saint Paul Apatelios, en Crète. Nous devons la découverte à un couple d’aventuriers érudits, Kassandra Immerwahr et Rainer Lügner ; ils sont déjà à l’origine de la trouvaille sensationnelle – en 2008 – d’un morceau de la fameuse ‘outre des vents’, un récipient mentionné par le géographe Strabon au début de sa Géographie.

Le texte n’a pas encore été publié, mais une première présentation est prévue le samedi 1er avril 2017, pour célébrer le millénaire de la fondation du monastère de Saint Paul Apatelios. Les autorités ecclésiastiques enverront une délégation ; on attend aussi des représentants des grandes sociétés scientifiques athéniennes, ainsi que plusieurs délégués d’académies étrangères.

Mais enfin, de quoi s’agit-il au juste ? Commençons par rappeler la promesse faite par Aristote dans la Poétique, un mince livret qui a marqué les études littéraires de l’Europe moderne. Le philosophe s’intéresse à la manière dont se construisent les textes poétiques ; entendez par là des textes de fiction, écrits en vers (ce n’est pas la condition essentielle pour définir la poésie, selon Aristote). Ce dernier distingue la poésie épique et le théâtre, lequel se divise en deux sous-groupes, la tragédie et la comédie.

Il y a toutefois une grosse différence entre la tragédie et la comédie : Aristote considère en effet que l’on peut saisir les débuts de la première, tandis que les origines de la seconde nous échappent pour l’essentiel. Que faire ? C’est un peu compliqué, alors voyons comment Aristote le dit lui-même.

« À l’origine, on procédait de façon semblable dans les tragédies et dans les poèmes épiques. Certaines parties sont les mêmes dans l’un et l’autre genre, tandis que d’autres parties sont propres à la tragédie. C’est pour cette raison que celui qui sait distinguer une tragédie bonne d’une mauvaise sait faire la même distinction pour l’épopée : car ce que l’on trouve dans l’épopée, on le retrouve dans la tragédie ; mais ce qui figure dans la tragédie, on ne le retrouve pas en entier dans l’épopée. Par conséquent, pour ce qui est de la manière d’imiter les choses en hexamètres [épopée], et pour ce qui est de la comédie, nous en parlerons plus tard (ὕστερον ἐροῦμεν) ; mais parlons plutôt de la tragédie (…). »

[voir Aristote Poétique 1449b14-22]

Tâchons de récapituler : pour la comédie, Aristote note l’obscurité de ses origines ; entre la tragédie et l’épopée, il estime que la première contient des renseignements que la seconde ne peut pas offrir. Par élimination, il va donc concentrer son attention sur la tragédie, et il reporte à plus tard la question de l’épopée et de la comédie. Or plus loin, il revient effectivement sur l’épopée, mais PAS sur la comédie. Promesse non tenue à propos de la comédie, du moins dans les manuscrits de la Poétique que nous possédions jusqu’à présent ; c’est pourquoi, depuis plus de deux millénaires, on recherche la seconde partie de la Poétique, celle qui parle de la comédie. La découverte de notre couple allemand va faire beaucoup de bruit.

Alors, quoi de neuf dans ce second livre de la Poétique ? Le texte n’est pas encore publié, il faudra un peu de patience. Néanmoins, des fuites nous permettent de nous faire une idée de deux points essentiels, celui de la katharsis et celui de l’étendue de la Poétique complète.

Commençons par la katharsis, c’est-à-dire la « purgation ». Dans le premier livre de la Poétique, Aristote définit la tragédie de la manière suivante :

« La tragédie est donc l’imitation d’une action sérieuse et complète, d’une étendue limitée, dans un langage agrémenté de manière spécifique selon chacune des parties. On y joue l’action, ce n’est pas un récit rapporté. En recourant à la pitié et à l’effroi, la tragédie réalise le nettoyage [katharsis] de telles émotions. »

[voir Aristote Poétique 1449b24-28]

Que n’a-t-on pas écrit sur la katharsis selon Aristote ? Les spécialistes ont versé des hectolitres d’encre sur la question. Or voici que ce taquin d’Aristote nous livre enfin des éléments nouveaux au moment de parler de la comédie. Vous trouverez ci-dessous une traduction préliminaire – et confidentielle – d’un passage important du second livre de la Poétique :

« La comédie met en scène des personnages de bas étage, des gueux, des menteurs et même des marchands de poissons. Or pour faire accepter un mensonge, il suffit de l’associer à des éléments véridiques. Si je ne craignais d’imiter les auteurs de comédies, j’irais jusqu’à dire qu’il convient maintenant de procéder au nettoyage [katharsis !] des poissons. »

Le nettoyage (katharsis) appliqué à un marché aux poissons ! Aristote, mon vieux, tu es tombé bien bas. Les philosophes et les critiques littéraires du monde entier vont faire la grimace.

On peut signaler une autre phrase particulièrement frappante, dont je transcris le texte grec pour les amateurs (rassurez-vous, je traduirai) : περὶ δὲ τῆς μελοποιίας ἐν γ´ τῆς ποιητικῆς ἐροῦμεν « En ce qui concerne le chant mélique [c’est-à-dire la poésie lyrique], nous en parlerons au livre 3 de la Poétique. » Il existerait donc un troisième livre de la Poétique, où Aristote a manifestement parlé d’un aspect de la poésie qu’il passe pratiquement sous silence dans le texte déjà connu : les chants des poètes et poétesses, Stésichore, Sappho et tous les autres, ceux qu’on appelle aussi les poètes lyriques.

Un dernier mot à l’attention des sceptiques qui vont immanquablement me traiter d’affabulateur ou prétendre que ce manuscrit est un faux. Kassandra Immerwahr et Rainer Lügner, deux personnages à la personnalité très contrastée, sont cependant unanimes sur ce point : « Nous avons une entière confiance dans nos partenaires du Monastère de Saint Paul : les Crétois sont des gens fiables et intègres, ce serait une insulte à leur égard de les soupçonner de mensonge. » Nous voilà rassurés.

En avant pour la recherche du livre 3 de la Poétique !

[image : Aristote, dans la Chronique de Nuremberg (1493)]

Avec un robot, c’est plus facile

robotLes robots sont en train de devenir une réalité dans notre quotidien. Homère les avait déjà imaginés ; et Aristote a entrevu les conséquences sociales de l’introduction de ces machines dans notre vie.

Nous ne sommes plus dans le fantasme : les robots commencent à intégrer notre monde réel, et ce n’est qu’un début. Robots soudeurs dans des usines de voitures, robots pour accueillir les clients dans des hôtels ou des restaurants, robots démineurs ou soldats, aides-soignants robotisés ; et l’on pourrait facilement allonger le catalogue.

Ces nouveaux développements soulèvent une foule de question. Le robot doit-il être considéré comme un simple outil, alors qu’il va remplacer des employés et les priver de leur poste ? Faut-il taxer le travail d’un robot ? Et dans le fond, si nous fabriquons des robots pour vivre à notre place, qu’allons-nous faire de nous-mêmes ?

Le mot « robot » nous vient du tchèque, mais le concept remonte à la plus haute Antiquité. Le dieu Héphaïstos s’était déjà fabriqué une série de trépieds à roulettes qui se déplaçaient tout seuls :

« Thétis aux pieds d’argent arriva chez Héphaïstos, dans sa demeure indestructible, brillant comme les astres, remarquable parmi les immortels, fabriquée en airain. Le dieu boiteux se l’était fabriquée lui-même.

Thétis le trouva en train de s’activer en tournoyant autour des soufflets de sa forge, tout en sueur. Il avait construit une bonne vingtaine de trépieds qu’il avait alignés le long de la paroi de la salle bien bâtie. Il avait fixé des roulettes en or sous la base de chaque trépied, pour qu’ils entrent automatiquement dans l’assemblée des dieux et qu’ils retournent ensuite dans sa maison. Quel spectacle extraordinaire ! Il les avait presque terminés : il lui restait à attacher les poignées ouvragées ; il était en train de les préparer et de forger les attaches. »

[voir Homère, Iliade 18.369-379]

Des trépieds qui se déplacent automatiquement, comme votre aspirateur ou votre tondeuse à gazon.

Si tout cela nous paraît presque banal, ce n’était pas encore le cas du temps d’Héphaïstos et des héros du temps jadis, pour qui seul un dieu ou un inventeur d’un talent extraordinaire pouvait concevoir de tels engins. Dédale, inventeur du labyrinthe et premier homme volant (il a perdu son fils dans l’aventure), devait attacher les statues qu’il fabriquait ; sinon, elles risquaient de prendre la fuite.

Quant au philosophe Aristote, il avait anticipé la dimension sociale de l’introduction des robots : il avait en effet compris le caractère hybride de telles machines, situées entre l’outil et l’individu. Accrochez-vous, c’est Aristote, il est un peu plus sec qu’Homère…

« La propriété est un élément constitutif de la maisonnée, et l’art d’acquérir de la propriété est un acte de gestion de la maisonnée : car sans le nécessaire, il est impossible à la fois de vivre et d’avoir une bonne qualité de vie. Or pour un métier particulier, il est nécessaire de disposer des outils appropriés si l’on veut réaliser son ouvrage ; et il en va de même pour celui qui gère une maisonnée.

Parmi les outils, certains sont inanimés, d’autres sont animés : ainsi par exemple, pour le pilote de bateau, le gouvernail est un outil inanimé, tandis que la vigie à la proue du navire est un outil animé. Car l’assistant dans un métier est une espèce d’outil.

De la même façon, un bien de propriété constitue un outil pour vivre, et l’acquisition consiste à avoir une quantité d’outils, et l’esclave est en quelque sorte une propriété animée. En outre, tout assistant est comme un outil multiple : car si chaque outil pouvait recevoir nos ordres, ou les anticiper pour exécuter chacune des tâches qui lui seraient assignées (comme ce que l’on raconte à propos des statues de Dédale ou des trépieds d’Héphaïstos, dont le poète disait qu’ils ‘entraient automatiquement dans l’assemblée des dieux’),  et si de la même manière les navettes tissaient automatiquement, si les plectres jouaient tout seuls de cithare, alors les constructeurs n’auraient plus besoin d’assistants, et les maîtres n’auraient plus besoin de serviteurs. »

[voir Aristote, Politique 1.2.4-5 (1253b)]

Oui, vous avez bien lu : Aristote envisage déjà, à son époque, la possibilité que des machines automatiques viennent remplacer les hommes, avec pour conséquence qu’il ne serait plus nécessaire d’employer des humains pour faire le travail. Pour Homère, ce n’était qu’un fantasme entre les mains d’un dieu ; pour Aristote, le fantasme devenait une possibilité ; et aujourd’hui, nous sommes en train d’en faire une réalité.

Dès la semaine prochaine, la rédaction de ce blog sera confiée à un robot.

[image: Genco Gulan, Sculpture, robotic arm]

p.s. : d’autres ont parlé de cette question en détail, et de manière plus compétente que votre serviteur.

Torture : pour ou contre ?

torture_bisLa fin justifie-t-elle les moyens ? Doit-on torturer des individus pour leur arracher des renseignements qui pourraient sauver des vies ?

Au cours de la dernières décennie, les gouvernements de plusieurs pays ont admis l’idée selon laquelle on pouvait infliger des traitements confinant à la torture : cela permettrait soit de sauver des vies, soit de rendre justice à des victimes d’actes de terrorisme. Diverses techniques de contrainte physique et psychologique ont été appliquées sur des prisonniers de Guantánamo. Barack Obama avait promis de fermer cette prison ; au terme de deux mandats de quatre ans, il n’y est pas parvenu. À sa décharge, le débat dure depuis au moins deux millénaires et demi…

La question est discutée de manière indirecte dans un manuel destiné aux personnes qui veulent apprendre à bien parler, la Rhétorique à Alexandre. Ce manuel, datant du IVe s. av. J.-C., est attribué – faussement – à Aristote.

Rappelons que, dans l’Athènes classique, torturer des hommes et femmes libres ne se faisait que de manière exceptionnelle. En revanche, torturer un esclave ne posait a priori pas de difficultés, puisque l’esclave était considéré comme un outil, au même titre qu’un bœuf ou une charrue.

Les esclaves, qui vivaient à proximité de leurs maîtres, savaient beaucoup de choses. On considérait donc qu’il était légitime de les soumettre à la torture pour leur tirer des aveux : « Aristomachos a-t-il empoisonné son rival ? » « Où Xanthippe a-t-elle caché les bijoux ? » « Est-ce qu’Alcibiade a participé à cette réunion illégale ? » Les maîtres pouvaient essayer de faire disparaître un esclave pour éviter qu’il ne témoigne contre eux ; ou au contraire, ils pouvaient tenter de prouver leur bonne foi en livrant sans discuter leur esclave pour une séance d’interrogatoire musclé.

L’auteur de la Rhétorique à Alexandre ne se prononce pas sur la légitimité de la torture, mais nous propose des arguments qui nous permettront de soutenir l’une ou l’autre option, selon la position que nous souhaitons défendre en public.

Commençons par voir comment défendre l’usage de la torture :

« La torture consiste à obtenir des aveux d’une personne qui est au courant des faits, mais de les obtenir contre son gré. Lorsqu’il est opportun pour nous de donner du poids à une telle pratique, il faut dire que : a) les particuliers obtiennent par la torture des preuves sur des points d’une importance capitale pour eux ; b) il en va de même des cités, sur des points cruciaux également. C’est pourquoi la torture est plus fiable que les témoignages : en effet, les témoins ont souvent intérêt à mentir, tandis qu’il est préférable pour ceux qu’on torture de dire la vérité, puisqu’ainsi ils cesseront bien vite de souffrir. »

[voir pseudo-Aristote, Rhétorique à Alexandre 16.1 (1432a)]

Bref, torturer serait efficace : comme les personnes que l’on soumet à ce traitement n’aiment pas souffrir, elles vont parler vite et bien. Un simple témoin ne ferait pas l’affaire car il peut mentir en restant tranquillement installé dans un fauteuil.

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L’auteur du manuel envisage maintenant l’option inverse, consistant à décrédibiliser la torture :

« Lorsque tu veux ôter à la torture sa crédibilité, il faut commencer par dire que : a) ceux que l’on soumet à de tels traitements deviennent les ennemis de ceux qui les ont livrés, raison pour laquelle ils mentent fréquemment à propos de leurs maîtres. Ensuite, tu peux dire que : b) souvent ils n’avouent pas la vérité à leurs tortionnaires, pressés qu’ils sont de mettre fin à leurs souffrances. Il faut montrer que, même dans les cas où des hommes libres ont été soumis à la torture, beaucoup ont témoigné contre eux-mêmes parce qu’ils voulaient échapper à la souffrance qu’ils étaient en train de subir. Il est donc beaucoup plus logique que les esclaves veuillent échapper à leur supplice en proférant des mensonges contre leurs maîtres, plutôt qu’ils refusent de dire un mensonge tout en endurant de nombreuses souffrances physiques et psychologiques pour éviter des tourments à d’autres. »

[voir pseudo-Aristote, Rhétorique à Alexandre 16.2-3 (1432a)]

Ici au contraire, torturer serait contre-productif : pour échapper à la souffrance, les personnes torturées seraient prêtes à dire n’importe quoi pourvu qu’on cesse le traitement.

Les mêmes arguments ont été utilisés à profusion, soit pour défendre les méthodes musclées utilisées à l’encontre des prisonniers de Guantánamo, soit au contraire pour décrédibiliser une telle approche. Jusqu’aux événements du 11 septembre 2001, les systèmes juridiques de nombreux pays – y compris les États-Unis – ne reconnaissaient pas l’usage de la torture. En créant la prison de Guantánamo, les Américains se sont comportés en bons élèves des sophistes de la Grèce ancienne : Guantánamo ne faisant pas partie du territoire américain, il serait possible d’y appliquer des méthodes proscrites par le droit américain. On a ainsi mis en œuvre un principe que les Grecs appliquaient volontiers, selon lequel il existerait deux catégories d’humains, les libres et les non-libres.

[images extraites de Bartolomé de las Casas (1474-1566), Regionvm indicarum per Hispanos olim devastatarum accuratissima descriptio, insertis figuris æneis ad vivum fabrefactis. Version allemande publiée à Heidelberg entre 1663 et 1676]

Umberto Eco deux fois aussi sage que Solon l’Athénien

umberto_ecoRécemment disparu, le célèbre écrivain et érudit Umberto Eco a fait interdire dans son testament toute célébration à sa mémoire pour une période de dix ans. Un geste courageux qui montre qu’il était deux fois aussi sage que l’Athénien Solon.

Écrivain d’une érudition prodigieuse, Umberto Eco nous a laissé une œuvre remarquable dont on retiendra en premier lieu Le nom de la rose. Il parvient à captiver son public en situant une sorte d’énigme policière dans un monastère médiéval où sommeille, depuis des siècles, un manuscrit rarissime : le second livre de la Poétique d’Aristote. Ce livre, consacré à la comédie grecque, est annoncé par Aristote dans le premier livre, mais on ne l’a jamais retrouvé. Aujourd’hui, certains pensent même que ce second livre de la Poétique ne serait qu’un fantôme et n’aurait jamais existé.

Mais revenons-en à Umberto Eco : après son décès le 19 février 2016, le concert d’éloges ne s’est pas fait attendre. Dans la foulée, certains ont immédiatement envisagé d’organiser diverses manifestations pour célébrer la mémoire du grand écrivain. C’était toutefois sans compter sur une clause du testament d’Eco : il a explicitement demandé que l’on s’abstienne de telles célébrations en son honneur pendant une période de dix ans.

Par cette demande insolite, Umberto Eco a montré qu’il était un digne descendant de Solon, cet Athénien qui figurait parmi les Sept Sages de la Grèce. Voici en effet deux éléments qui autorisent à relier l’écrivain italien à son lointain prédécesseur.

On se souviendra tout d’abord de la visite de Solon à Crésus, roi de Lydie, telle que nous la relate l’historien Hérodote. Peu importe que cette rencontre soit impossible pour des raisons de chronologie : ce qui compte ici, c’est le message qu’Hérodote fait passer à travers la figure de Solon. Car ce dernier fait valoir à Crésus qu’« en toute chose, il faut considérer comment elle aboutit. » [voir Hérodote 1.32] Crésus croit en effet qu’il est l’homme le plus heureux du monde car il est immensément riche ; Solon, pour sa part, lui fait valoir qu’aucun homme ne peut prétendre au bonheur absolu. De plus, on ne peut juger du bonheur d’une personne qu’après qu’elle a atteint le terme de sa vie. De manière analogue, Umberto Eco nous interdit de le célébrer avant d’avoir laissé s’écouler un intervalle de dix ans, ce qui devrait lui épargner des éloges ridicules ou des critiques injustifiées : dans une décennie, nous aurons la tête plus froide et nous serons mieux en position de juger ce que valait l’écrivain italien.

Le parallèle avec Solon ne s’arrête toutefois pas là. Ce sage athénien passe en effet pour avoir reçu de ses concitoyens la mission de leur écrire de nouvelles lois, ce qu’il a fait avec une grande application. Une fois les lois établies, il se rend cependant compte que les Athéniens auront une certaine difficulté à les maintenir. Parmi les divers auteurs antiques qui nous relatent l’histoire, Plutarque fournit un écho particulièrement vivant de l’habile manœuvre que Solon imagine pour contraindre ses concitoyens à ne pas changer leurs nouvelles lois :

« Le Conseil s’engagea par serment à ratifier les lois de Solon. Chaque membre de la commission législative en particulier fit le même serment sur l’agora, à côté de la pierre [où l’on fait de telles déclarations], déclarant que, s’il enfreignait l’une des prescriptions, il devrait consacrer à Delphes une statue d’or de son poids. »

[voir Plutarque, Vie de Solon 25.3]

Hérodote (1.29), pour sa part, ajoute un détail important : « [Les Athéniens] s’engagèrent par des serments solennels à se servir pendant dix ans des lois que Solon leur aurait établies. »

Les lois mises au point par Solon étaient protégées pour dix ans. Il restait néanmoins la possibilité que l’Athéniens fassent pression sur Solon et lui demandent de changer lui-même un élément de la législation. Retournons vers Plutarque, qui nous explique comment Solon est parvenu à protéger ses lois :

« Les lois étaient établies, et voici que des gens venaient trouver Solon tous les jours, faisant son éloge, le critiquant, ou lui conseillant d’ajouter un point à ce qu’il avait écrit, ou au contraire de le retrancher. De plus, beaucoup de gens venaient lui poser des questions, le soumettaient à des interrogatoires, le priant d’exposer ou d’expliciter la raison de telle loi ou le motif pour lequel il l’avait établie. Bref, Solon voulut se soustraire à ces doutes et échapper au désagrément de ses concitoyens qui voulaient qu’on leur explique les causes. Il disait lui-même : ‘Dans toutes les grandes entreprises, il est difficile de plaire.’ Il saisit donc le prétexte d’un voyage commercial et mit les voiles après avoir demandé aux Athéniens la permission de partir pour dix ans. Il espérait en effet que, en dix ans, ses concitoyens s’habitueraient à leurs lois. »

[voir Plutarque, Vie de Solon 25.6]

Parti pour dix ans, Solon ne peut plus être importuné par les Athéniens. Quant à ces derniers, ils se trouvent liés par leur serment de ne rien changer à la législation mise en place par Solon.

Umberto Eco, qui connaissait bien ses auteurs antiques, a sans doute eu cette double pensée pour Solon au moment de rédiger son testament : d’une part, il était conscient de la fragilité du jugement humain lorsqu’il s’agit d’évaluer la vie d’un grand homme ; d’autre part, il imposait à ses admirateurs une forme de retenue pendant dix ans, nous forçant tous à prendre le temps de réfléchir avant de nous prononcer sur celui qui fut – j’anticipe sur le moratoire de dix ans – un grand sage.

[image : Umberto Eco]

Égalité : ne comptez pas sur Aristote !

egaliteAujourd’hui, on insiste  sur l’idée d’égalité. Aristote pensait au contraire que l’inégalité était inhérente au genre humain.

L’égalité est un concept étrange : dans un certaines régions du globe, on a fini par se rallier au principe d’égalité … pour autant qu’il ne faille pas l’appliquer trop strictement. Égalité entre les genres, les ethnies, les conditions sociales, les âges, toute égalité semble bonne à prendre.

Au niveau de l’application, l’une des principales difficultés que nous rencontrons réside dans le fait que l’égalité peut certes paraître logiquement désirable, mais qu’elle va souvent contre l’intuition. Il serait beaucoup plus facile de suivre ce sentiment de tripes qui nous suggère que, après tout, il suffirait d’accepter l’inégalité comme un fait de la nature.

Pour le philosophe Aristote (IVe s. av. J.-C.), cela ne faisait pas l’ombre d’un doute : l’inégalité était inhérente à la manière dont le monde était fait ; cela pouvait s’observer au niveau de la plus petite unité sociale, à savoir la maison. Dans une maison, il y avait des maîtres et des esclaves, des hommes et des femmes, et enfin des adultes et des enfants.

« Par nature, il existe plusieurs catégories de personnes qui commandent ou qui se soumettent : de manières variées, la personne de condition libre commande à l’esclave, le mâle à la femelle, ou encore l’adulte à l’enfant. Chacun d’entre eux possède diverses parties de l’âme, mais il les possède de façon différenciée. L’esclave, en effet, ne détient pas du tout la partie qui lui permettrait de délibérer, tandis que la femelle l’a, certes, mais dans une faible mesure ; quant à l’enfant, il la possède aussi, mais elle n’est pas entièrement développée. »

[voir Aristote, Politique 1.5.6 (1260a)]

Aristote était un grand classificateur : fils de médecin, il s’est appliqué à décrire de nombreux phénomènes en les subdivisant par catégories. Dans le cas qui nous occupe, il a réparti les habitants d’une maisonnée selon trois critères qui se complètent : ainsi, on peut être à la fois de condition libre, femelle et adulte ; ou encore esclave, mâle et enfant. La personne libre serait toujours supérieure à l’esclave, le mâle à la femelle, et l’adulte à l’enfant ; mais la nature précise de l’inégalité différerait selon la catégorie considérée.

Faudrait-il pour autant donner raison à Aristote ? Et faudrait-il jeter aux orties la notion d’égalité, présente dans la constitution de nombreux États du monde ? Assurément non. C’est un principe qu’il importe au contraire de protéger avec énergie et conviction. Toutefois, il faut aussi le défendre avec lucidité, en se rappelant que : a) nous luttons contre plus de deux millénaires de tradition aristotélicienne ; b) il est tellement plus facile de céder à une intuition qui nous suggérerait que l’inégalité nous accompagne depuis toujours.

[image : Jean-Guillaume Moitte, Égalité (1793)]