Ô Dylan, Odyssée !

fehmiuDans son discours à l’Académie de Suède pour le Prix Nobel, Bob Dylan nous rappelle que l’Odyssée, c’est notre monde, c’est votre monde.

Bob Dylan nous a fait trois surprises. La première fut de gagner le Prix Nobel, déjouant tous les pronostics. La deuxième a été de tarder à réagir : il a fallu beaucoup insister pour qu’il se décide à accepter cette récompense prestigieuse. Quand il a finalement consenti à venir chercher son prix à l’Académie de Suède, Bob Dylan nous a fait une troisième surprise, sous la forme d’un discours extraordinaire.

Dans ce discours, il parle de Moby Dick, le cachalot qui obsède un vieux capitaine unijambiste. Il évoque aussi À l’ouest, rien de nouveau, compte rendu des horreurs de la première guerre mondiale, désormais vieille d’un siècle. Et enfin, il nous rappelle l’importance de l’un des chants les plus anciens qui nous soient jamais parvenus, l’Odyssée. En quelques paragraphes, il remémore les errances d’Ulysse à la manière d’une chanson folk, et nous démontre que l’Odyssée, c’est ma vie, c’est ta vie, encore aujourd’hui.

Voici un extrait de ce discours :

« L’Odyssée est un étrange récit d’aventures à propos d’un homme qui essaie de rentrer chez lui après avoir combattu dans une guerre. Il est engagé dans ce long trajet vers sa maison, semé de pièges et d’embûches. Une malédiction le condamne à l’errance. Il est toujours repris par la mer, toujours sur le fil du rasoir. D’énormes rochers secouent son navire. Il fâche des gens qu’il ne faudrait pas. Il y a des trouble-fête dans son équipage. Des actes de traîtrise. Ses hommes sont transformés en cochons, puis transformés à nouveau en hommes, plus jeunes et plus beaux. Il essaie toujours de sauver quelqu’un. C’est un homme du voyage, mais ses escales sont nombreuses.

Il échoue sur une île déserte. Il trouve des grottes inhabitées et s’y cache. Il rencontre des géants qui disent : ‘Je te mangerai en dernier.’ Et il échappe aux géants. Il essaie de rentrer chez lui, mais il est ballotté et repoussé par les vents. Des vents incessants, des vents glacés, des vents hostiles. Il voyage au loin, puis il est repoussé par le souffle.

Il a toujours été averti de ce qui l’attend. Touché ce qu’on lui a dit d’éviter. Il y a deux routes à prendre, et les deux sont mauvaises. Toutes deux périlleuses. Sur l’une on pourrait se noyer et sur l’autre on pourrait mourir de faim. Il s’engage dans d’étroits passages aux tourbillons bouillonnants qui l’engloutissent. Il rencontre des monstres à six têtes avec des serres aiguisées. Des éclairs le frappent. Au-dessus de lui, il y a des branches qu’il saisit d’un bond pour échapper à une rivière en furie. Des déesses et des dieux le protègent, tandis que d’autres veulent le tuer. Il change d’identité. Il est épuisé. Il s’endort, et il est réveillé par le bruit d’un rire. Il raconte son histoire à des inconnus. Il était loin pendant vingt ans. Il a été emporté quelque part et s’est retrouvé là. On a versé des drogues dans son vin. La route a été dure.

De bien des manières, c’est un peu ce qui vous est arrivé. Vous aussi, on vous a versé des drogues dans votre vin. Vous aussi, vous avez partagé le lit d’une femme qui n’était pas pour vous. Vous aussi, vous avez été fascinés par des voix magiques, des voix douces aux mélodies étranges. Vous aussi, vous avez parcouru un si long chemin et vous avez été repoussés si loin par le souffle. Et vous avez été sur le fil du rasoir également. Vous avez fâché des gens qu’il n’aurait pas fallu. Et vous aussi, vous avez parcouru ce pays de long en large. Et vous avez aussi senti ce vent mauvais, celui dont le souffle ne vous apporte rien de bon. Et encore ce n’est pas tout. »

Après un tel survol, qui résistera à l’envie de lire l’Odyssée ? À défaut de traduire les 12110 vers de cette immense épopée, commençons par les dix premiers :

« Dis-moi, Muse, qui était cet homme ? Il avait plus d’un tour dans son sac, mais il s’est aussi souvent égaré après qu’il a mis à feu et à sang la forteresse de Troie, que les dieux protégeaient.

Il a vu des villes peuplées et fait la connaissance de leurs habitants. Sur la mer, il a enduré mille maux qui l’ont profondément affecté. Il a voulu sauver sa peau et ramener ses compagnons sains et saufs. Or cela n’a pas suffi : il n’a pas pu protéger ses compagnons, en dépit de tous ses efforts ; car eux se sont comportés en imprudents, et ils en sont morts, les insensés ! Parce qu’ils avaient dévoré ses bœufs, Hélios fils d’Hypérion leur a refusé de jamais rentrer chez eux.

Cette histoire, déesse fille de Zeus, il faut que tu nous la racontes, à nous aussi. »

[Homère Odyssée 1.1-10]

En avant pour les 12100 vers restants.

[image : Fehmiu dans le rôle d’Ulysse dans la série TV italienne L’Odissea (1967)]

D’où vient le soleil ? Une nouvelle théorie révolutionnaire

helios.jpgConcilier les lois de la thermodynamique avec le récit mythique de l’origine du monde : c’est ce que nous propose un auteur anonyme, commentateur du poète Orphée, pour expliquer l’origine du soleil. Une théorie décoiffante pour nous faire oublier Mr. T.

Les trois quarts de la population planétaire sont actuellement hypnotisés par les twits tonitruants de Mr. T. : horrifiés, nous assistons aux premiers pas de danse d’un tyrannosaure dans le magasin de porcelaine américain. Vous en êtes déjà las ? Moi aussi, et je refuse de vous parler de Mr. T. Essayons plutôt de penser à des questions fondamentales, comme par exemple : d’où vient le soleil ?

La question a été posée à maintes reprises, et nos physiciens y ont apporté une réponse globalement satisfaisante. Néanmoins, cela ne devrait pas nous empêcher d’explorer des explications alternatives ; celle qui va suivre mérite qu’on s’y arrête quelques instants.

Cela ressemble à un thriller moderne. Pour commencer, un rouleau de papyrus découvert en 1962 sur le site d’une tombe à Derveni, à quelques kilomètres au nord de Thessalonique. Le rouleau avait été placé sur un bûcher funéraire où il a brûlé. Or le feu a eu un effet salvateur : en absorbant l’oxygène environnant, il a empêché que le rouleau ne se décompose. Les archéologues sont donc tombés sur un petit amas noirâtre qu’ils ont confié à un spécialiste de la restauration de papyrus.

Au terme d’un travail de bénédictin, le restaurateur est parvenu à séparer les couches carbonisées et à restituer le sommet d’une vingtaine de colonnes de texte. Miracle ! C’est du grec, et le style de l’écriture indique que le texte a été copié au IVe siècle av. J.-C.

Il reste à déchiffrer ce texte difficile, ce qui prendra une quarantaine d’années. Pendant ce temps, des éditions clandestines circulent sous le manteau. Avant même la publication officielle du texte, on peut déjà trouver des livres entiers consacrés au Papyrus de Derveni.

Le résultat ? Nous sommes en présence des réflexions d’un auteur du IVe siècle ; il fait le commentaire d’un poème aujourd’hui perdu, prétendument composé par le poète Orphée en personne. Orphée, souvenez-vous, était ce poète extraordinaire des temps anciens qui chantait si bien que les arbres et les pierres se déplaçaient pour l’écouter. Le Bob Dylan de l’époque, quoi… Lorsque son épouse Eurydice meurt, mordue par un serpent, Orphée se rend aux Enfers et parvient à convaincre le dieu Hadès de la laisser partir.

Bon, tout ça, c’est une autre histoire dont il faudra parler à l’occasion. Le poème du papyrus de Derveni est attribué à Orphée, mais en fait il date vraisemblablement du Ve siècle, c’est-à-dire plusieurs siècles après la mort de l’illustre poète. Pour faire simple, ce poème expose une doctrine dont les Grecs du Ve siècle s’accordaient pour dire qu’elle se référait à ce lointain poète.

Et le soleil dans tout cela ? Ah oui, revenons-y. Le commentateur ancien du poème nous propose un modèle inspiré tout droit des lois de la thermodynamique. Il envisage en effet un monde composé à l’origine de particules très chaudes, tellement chaudes qu’elles ne parviennent pas à s’agréger pour former des objets. C’est le règne du feu ; un peu comme le plasma de nos physiciens contemporains. Donc, pour que les particules s’assemblent, il faut les refroidir, c’est-à-dire leur retirer de la chaleur.

« (Orphée) a composé un poème (selon lequel) le pouvoir appartenait au plus fort, comme s’il s’agissait d’un enfant (prenant le pouvoir) de son père. Or ceux qui ne comprennent pas ce qu’il dit pensent qu’il s’agit de Zeus prenant la force et le pouvoir divin de son père (Kronos). Comprenant donc que le feu, lorsqu’il se mêle aux autres particules, les agite et empêche les corps de se constituer à cause de la chaleur, (le poète) éloigne (la chaleur), ce qui suffit – du fait de l’éloignement – à permettre que les corps se constituent. »

[voir le Papyrus de Derveni, colonne IX]

Notre commentateur antique a pris un virage surprenant : il voit en effet un parallèle entre le passage du feu à l’air et la transmission du pouvoir du dieu Kronos à son fils Zeus. Vous n’avez pas bien compris ? Par Héraclès, c’est pourtant simple ! Kronos = feu  /  Zeus = air. Le récit mythologique racontant la manière dont Zeus prend le pouvoir à son père Kronos ne serait qu’une manière un peu énigmatique pour le poète de faire de la physique des particules : il décrirait en fait la transition entre des particules séparées les unes des autres sous l’effet de la chaleur du feu, et des particules refroidies qui peuvent s’agréger et former des corps solides.

Holà, pas si vite ! Et toute cette chaleur retirée des particules, où va-t-on donc la stocker ? Les lois de la thermodynamique indiquent en effet que rien ne se perd. Là aussi, notre commentateur antique a la réponse.

« (…) chacune des particules est maintenue en suspension par nécessité, afin qu’elles ne s’agrègent pas. Si tel n’était pas le cas, toutes les particules qui ont la même propriété s’agrégeraient ; c’est de ces particules que s’est constitué le soleil. Or si la divinité n’avait pas voulu que le monde actuel existe, elle n’aurait pas créé le soleil. »

[voir le Papyrus de Derveni, colonne XXV]

Par la volonté divine, la chaleur des particules s’est donc déplacée vers le ciel, produisant notre cher et chaud soleil. Tout rentre dans l’ordre, les physiciens peuvent dormir tranquille.

Il est possible que cette explication de la formation du monde ne satisfasse pas entièrement les scientifiques d’aujourd’hui. Elle n’en reste pas moins fascinante car elle nous montre un penseur du Ve siècle av. J.-C. en train de faire un prodigieux grand écart : sur la base des connaissances rudimentaires – et en partie intuitives – dont il disposait à propos des échanges de chaleur et de leur effet sur la matière, il est parvenu à proposer un modèle qui s’accorde avec des récits anciens et respectés au sujet de la succession entre les dieux Kronos et Zeus. La tradition poétique issue d’Orphée ne pouvait pas être écartée d’un revers de main ; il fallait donc la concilier avec les réflexions des spécialistes des sciences naturelles.

De tout cela, on retiendra au moins l’élégance du raisonnement. Cela nous change un peu des faits alternatifs avancés par la fidèle conseillère de Mr. T.

[image : le Soleil sur son char, Coupole des Bains Széchenyi fürdő (Budapest)]

Bob Dylan, héritier d’Orphée

bob_dylanLe Prix Nobel de littérature attribué à Bob Dylan nous rappelle que, depuis Orphée, les poètes sont en premier lieu des chanteurs.

On déplore la mort simultanée de cinquante-trois critiques littéraires, tous étouffés par leur tartine au miel à l’heure du petit déjeuner : ils venaient d’apprendre que le chanteur Bob Dylan avait reçu le Prix Nobel de littérature. « Quoi ??? Ce folkeux-rockeur-métalleux-chanteur, lauréat du Prix Nobel ? Ni un vrai écrivain, ni un authentique poète ? Arrrrrrgh, gloups, couic ! » Rage, étouffement et disparition d’un contingent de critiques littéraires

En fait, non : la poésie n’est pas faite pour être lue, elle se déclame, et surtout elle se chante, et cela depuis les temps les plus anciens. Comme l’ont bien souligné les membres du jury Nobel qui ont commis ce crime de lèse-littérature, Bob Dylan est le lointain héritier d’une lignée remontant au premier des poètes grecs, Orphée. Celui-ci, compagnon de Jason et des Argonautes dans la quête de la Toison d’Or, en savait un bout en matière de poésie.

Voici ce qu’un manuel antique de mythologie nous dit à propos d’Orphée :

« De Calliope et d’Œagros, mais en réalité d’Apollon, naquirent Linos – que tua Héraclès – et Orphée qui pratiquait le chant accompagné à la cithare et qui, par son chant, mettait en mouvement les pierres et les arbres.

Lorsque son épouse Eurydice mourut d’une morsure de serpent, il descendit dans la demeure d’Hadès parce qu’il désirait la ramener à la lumière, et persuada Pluton de la laisser repartir. Ce dernier promit de le faire, pour autant qu’Orphée en chemin ne se retourne pas avant d’être arrivé à la maison. Mais Orphée, par manque de confiance, se retourna et la regarda. Elle s’en retourna alors sous terre. »

[voir le Pseudo-Apollodore, Bibliothèque 1.3.2, dans la traduction collective genevoise]

Quoi qu’en pensent Pierre Assouline et les autres critiques de Bob Dylan, les chanteurs folkeux savaient déjà, à l’époque, émouvoir les pierres et les arbres ; et – par Apollon et toutes les Muses de Piérie ! – ils étaient capables de fléchir même les gardiens de l’Hadès.

Aujourd’hui, on lit Sappho ; mais si ses mélodies n’avaient pas été perdues, on la chanterait ; et quand Euripide ou Sophocle veulent exprimer une forte émotion chez l’un de leurs personnages, ils le font aussi chanter.

Bob Dylan, simple chansonnier, ne mériterait pas le Nobel ? Et Pindare alors ? Voilà un poète qui défend le syndicat des musiciens, qu’ils soient folkeux, rockeux ou lyreux.

« Lyre d’or, propriété partagée entre Apollon et les Muses aux boucles sombres, le rythme se règle sur tes pas lorsque commence la fête, et les chanteurs suivent tes signaux quand tu vibres, ouvrant le prélude qui va guider le chœur.

Tu éteins aussi la flamme éternelle à la pointe de l’arme qui lance la foudre ; l’aigle, roi des oiseaux, s’endort sur le sceptre de Zeus, laissant pendre ses ailes rapides de part et d’autre, tandis que sur sa tête au bec crochu tu places un noir nuage qui tient ses paupières doucement fermées. Fasciné par tes sons, il soulève souplement son dos sous l’effet du sommeil.

Eh oui ! même le violent Arès néglige ses rudes armes pointues et se réjouit le cœur dans le sommeil, et tes flèches enchantent l’esprit des dieux, par l’habileté d’Apollon fils de Létô, accompagné par les Muses aux amples vêtements.

Mais tout ce que Zeus n’aime pas s’effraie en écoutant la voix des Muses de Piérie, sur terre et sur la mer insondable. Il s’effraie aussi dans le sinistre Tartare, l’ennemi des dieux, Typhon aux cent têtes. Autrefois, il a grandi dans une grotte célèbre, en Cilicie ; or maintenant ce sont les rivages de Cumes, digues de la mer, et la Sicile, qui lui écrasent le poitrail velu. La colonne du ciel le tient coincé, l’Etna perdu dans les nuages, qui toute l’année nourrit une neige au froid piquant. »

[voir Pindare, Pythique 1.1-20]

Le pouvoir d’Apollon et des Muses est sans égal, à la fois pour calmer les dieux et pour maîtriser les monstres qui menacent la paix. Amies de Zeus, les Muses collaborent avec lui pour que l’horrible Typhon reste coincé sous le poids de l’Etna. Calmé par les Muses, même Arès, le dieu de la guerre, laisse ses armes à la maison. Bob Dylan, serviteur des Muses, prolonge le message de Pindare : « how many times must the cannon balls fly before they’re forever banned ? »

Merci, Bob Dylan, de nous rappeler que la littérature ne se laisse pas enfermer dans un livre.

[image : Bob Dylan by Stefan Kahlhammer]