Marre de la démocratie

mascot_9_july_1887_democracy_temptedLa politique nous désole, nous sommes las d’un jeu démocratique où n’apparaissent que des guignols. Faut-il opter pour la rupture ?

On perçoit une certaine lassitude parmi les citoyennes et citoyens de nombreuses démocraties : nos élus nous déçoivent, ils ne savent plus répondre aux attentes de ceux qui votent pour eux, et lorsqu’un objet est soumis au vote, il se produit régulièrement des catastrophes.

Le Brexit a creusé une profonde blessure, mais il faut reconnaître qu’il exprime aussi le ras-le-bol des citoyens qui se sentent grugés par le système. Aux États-Unis, les électeurs ont été sommés de choisir entre la peste et le choléra. L’élection inattendue de Donald Trump s’explique en bonne partie comme le rejet d’un système qui s’essouffle.

En France, les électeurs seront vraisemblablement appelés à résoudre – une fois de plus – un dilemme cornélien : voudront-ils d’un Président conservateur catholique de droite, ou d’une Présidente d’extrême-droite ? La gauche est en pleine déconfiture, avec un Président en bonne partie discrédité qui se tâte encore pour savoir s’il veut tendre la joue aux Français et recevoir une gifle magistrale.

Dans le berceau de la démocratie, c’est-à-dire l’Athènes de la période classique, on se posait déjà de telles questions. Les citoyens étaient conviés au théâtre où un personnage du nom de Dicéopolis leur disait sa frustration face à une démocratie dysfonctionnelle. Nous possédons encore la pièce : ce sont les Acharniens d’Aristophane, mis en scène en 425 av. J.-C.

Dicéopolis (le nom signifie ‘cité juste’) assiste au retour d’une ambassade envoyée à grands frais auprès du Roi de Perse.

« Un huissier : – Voici les ambassadeurs de retour de la cour du Roi !

Dicéopolis : – C’est qui, ce roi ? J’en ai marre de leurs ambassadeurs à grande gueule qui ramènent des paons en souvenir.

Le huissier : – Tais-toi !

Dicéopolis : – Sapristi ! Vise-moi la tenue qu’ils ont rapportée d’Ecbatane !

L’ambassadeur : – Vous nous avez envoyés auprès du Grand Roi et nous avons touché pour cela une indemnité de deux drachmes par jour, décision prise sous l’archontat d’Euthyménès.

Dicéopolis : – Malheur ! Tout cet argent…

L’ambassadeur : – À vrai dire, le voyage à travers les Plaines Caystriennes nous a épuisés : nous avons cheminé sous des parasols, mollement installés dans des limousines ; crevant, quoi !

Dicéopolis : – Et moi, je devais être bien épargné, installé parmi les immondices le long des fortifications…

L’ambassadeur : – On nous a offert l’hospitalité, et nous avons été obligés de boire dans des coupes de cristal et d’or. C’était du vin doux, non dilué.

Dicéopolis : – Ah ! Cité de Cranaos ! Te rends-tu compte que tes ambassadeurs se foutent de ta gueule ? »

[voir Aristophane, Les Acharniens 61-76]

Après quelques échanges du même acabit, voici que l’on introduit un délégué du Roi de Perse, celui qu’on appelle l’Œil du Roi. Il va transmettre aux Athéniens le résultat des démarches entre les deux États.

« L’huissier : – Voici l’Œil du Roi !

Dicéopolis : – Seigneur Héraclès ! On dirait un navire de guerre ! Ho ! Tu doubles le cap pour viser l’accostage ? Ce cercle dessiné sous les yeux, c’est pour y glisser une rame ?

L’ambassadeur : – Vas-y, dis-nous ce que le roi t’a chargé de transmettre aux Athéniens, Pseudartabas.

Pseudartabas : – I artamane xarxas apiaona satra !

L’ambassadeur : – Tu as compris ce qu’il dit ?

Dicéopolis : – Ma foi, par Apollon, je ne comprends pas.

L’ambassadeur : – Il dit que le roi va vous envoyer de l’or. Toi, dis-le plus fort et plus distinctement : ‘de l’or !’

Pseudartabas : – Ti récévras pas l’or, troudoucou dé Ionieng !

Dicéopolis : – Aïe ! Malheur ! C’est on ne peut plus clair…

L’ambassadeur : – Que dit-il donc ?

Dicéopolis : – Ce qu’il dit ? Que les Ioniens sont des trous du cul s’ils croient qu’ils vont recevoir de l’or du Roi !

(…)

L’huissier : – Silence, assieds-toi ! Le Conseil invite l’Œil du Roi à se rendre dans la salle du Prytanée.

Dicéopolis : – Ben ça alors ! Il y a de quoi se pendre ! Et moi qui glandouille ici, tandis que la porte n’est jamais assez large pour accueillir ces types. Mais je vais frapper un gros coup qui va vous surprendre… »

[voir Aristophane, Les Acharniens 94-128]

Effectivement, Dicéopolis va nous surprendre : il décide qu’il n’a plus besoin de ces politiciens véreux. Il va donc mener sa propre politique à titre individuel et sera un État à lui tout seul. Autrement dit, il fait son Athenexit. Désormais, il sera libre de conclure des traités avec des puissances étrangères ; et il n’aura plus de comptes à rendre aux institutions. Les politiciens peuvent aller se faire voir chez les Grecs !

Fantasme d’un frustré ? Bien évidemment. Cependant, ce qu’Aristophane présente avec humour traduit vraisemblablement un sentiment qui anime la population : on élit des gens mais ils ne font pas leur boulot. Ce qui devrait nous inquiéter, c’est que les Athéniens, quatorze ans plus tard, vivront une révolution suite à laquelle un groupe de 400 citoyens accapareront la direction des affaires de la cité, sous prétexte que le peuple n’est plus à la hauteur pour prendre les décisions. Le nouveau régime de l’an 411 ne durera pas une année, mais en 404 rebelote : cette fois-ci, un groupe de trente citoyens prend le pouvoir et instaure un régime autrement plus dangereux. Là aussi, cette expérience de la tyrannie sera de courte durée.

Il y a une leçon à tirer de tout cela : si nous voulons une démocratie, il faut la soigner, la respecter, et s’assurer que les personnes à qui nous confions des responsabilités s’acquittent au mieux de leur tâche. Sinon, d’autres s’en chargeront, et ils n’agiront pas nécessairement dans l’intérêt public.

[image : Journal The Mascot, Nouvelles Orléans, 9 juillet 1887 : « Les serpents des politiciens tentent notre Éve démocratique »]

Brexit, Thésée, Athènes et le synécisme

brexit_nb.jpgÀ l’inverse du Brexit, les Athéniens ont au contraire procédé à l’unification de leur territoire sous l’impulsion du roi Thésée. Un exemple à méditer.

Les innombrables fans qui suivent ce blog avec passion ont dû ressentir une cruelle frustration : le rythme quasi-hebdomadaire des livraisons s’est soudain tari, pour cause de vacances de votre serviteur. Lequel serviteur, ayant retrouvé son foyer, a pris acte de l’impensable, à savoir le Brexit. Les sujets de Sa Majesté, dans un élan libertaire, ont décidé d’isoler l’Europe du continent britannique ! Quant aux démagogues qui ont provoqué ce séisme politique, n’écoutant que leur courage qui ne leur disait plus grand-chose, ils se sont empressés de quitter le navire, laissant leurs concitoyens se débrouiller avec les conséquences de leur vote.

Cette décision laisse d’autant plus perplexe si l’on se souvient du synécisme de l’Attique. ‘Synécisme’ ? Encore un mot bizarre à expliquer : littéralement, ‘le processus par lequel on se met à partager une même maison’ ; bref, c’est ce que nous appelons aujourd’hui une fusion, qu’il s’agisse d’une fusion d’entreprises ou de communes politiques.

Les Athéniens se plaisaient à raconter comment leur territoire, l’Attique, était passé d’un territoire morcelé en de nombreuses circonscriptions (des ‘dèmes’, l’équivalent d’une commune moderne) à un État fort regroupant l’ensemble de ces circonscriptions en une cité, une polis.

Si l’on en croit le récit des Athéniens, ce travail d’unification aurait été réalisé par leur roi Thésée. On retient le plus souvent de ce personnage sa victoire sur le Minotaure en Crète. Pour y parvenir, il a séduit la belle Ariane, qu’il a ensuite abandonnée sur l’île de Naxos avant de regagner sa patrie. Approchant d’Athènes, Thésée aurait oublié de remplacer la voile noire de son navire par une voile blanche. Son père Égée, apercevant la voile noire, crut comprendre que Thésée avait perdu la vie dans l’aventure. De désespoir, il se jeta donc dans la mer qui devint ainsi la Mer Égée.

Cet événement dramatique a eu au moins un effet positif : Thésée a pu accéder au trône d’Athènes plus rapidement que le Prince Charles. Or justement, pour les Athéniens, Thésée n’est pas seulement le vainqueur du Minotaure, il est aussi le fondateur de l’État athénien, comme le rappelle Plutarque (Ier / IIe s. ap. J.-C.) :

« Après la mort d’Égée, Thésée conçut un projet à la fois important et étonnant : il réunit les habitants de l’Attique en un seul État et rassembla un seul peuple en une seule cité. Auparavant, ils vivaient dispersés et il était difficile de les convoquer tous ensemble pour veiller à leur intérêt commun ; de plus, il arrivait qu’ils nourrissent un différend et se fassent la guerre.

Thésée parcourut donc (l’Attique) pour les convaincre, dème par dème, clan par clan. Les gens simples et pauvres accueillirent rapidement son projet, tandis qu’il fit miroiter aux gens de pouvoir un gouvernement sans roi, une démocratie. Il ne conserverait que la direction des affaires militaires et la sauvegarde des lois. Pour les autres compétences, elles seraient distribuées à tous à part égale. Il parvint à convaincre certains ; quant aux autres, ils craignaient son pouvoir devenu déjà important, et ils avaient aussi peur de son audace ; ils préférèrent donc se plier à la proposition de bon gré que de s’y voir contraints par la force.

Dans chaque circonscription, Thésée supprima les gouvernements locaux, les conseils et les magistratures, et il créa pour tous en commun un seul gouvernement, le prytanée, ainsi qu’un conseil où se trouve aujourd’hui la citadelle. Il appela la cité Athènes et fonda une célébration commune sous le nom de Panathénées. Il fonda aussi une Fête de l’Unification (Metoikia), le seize du moi d’Hécatombaion, une fête que l’on célèbre encore aujourd’hui.

Quant au pouvoir royal, il s’en défit comme promis et il constitua l’État en s’appuyant sur l’autorité des dieux. Il avait en effet reçu un oracle de Delphes à propos de la cité : ‘Thésée fils d’Égée, descendant de la fille de Pitthée, mon père [Zeus] a donné à votre cité de mener de nombreuses cités à leur destin fatal. Mais toi, ne te fatigue pas trop les méninges à réfléchir : car comme une outre, tu flotteras sur les eaux.’ »

[voir Plutarque, Vie de Thésée 24.1-5]

Le destin d’Athènes semble garanti par cet oracle d’Apollon : elle assurera sa survie par sa puissante flotte. Ainsi, dans le récit mythologique athénien, ce serait un roi qui aurait imposé l’unité de l’Attique, pour se départir ensuite de l’essentiel de son pouvoir et le transmettre à ses concitoyens.

Tout le contraire d’un Brexit. Et les Athéniens, forts de leurs succès, auraient certainement voté pour le ‘remain’ si l’occasion s’en était présentée.