Il interdit à sa femme de se maquiller

makeupUn Athénien expose comment il entend contrôler le comportement de son épouse. En ligne de mire : le maquillage.

Il est beaucoup question du contrôle de l’apparence des femmes par les hommes : burqa et burkini font l’objet d’un débat nourri qui montre que, derrière des prescriptions religieuses, on peut aussi reconnaître un débat de société. Les hommes peuvent-ils imposer des normes quant à l’apparence des femmes ? Les femmes sont-elles consentantes ? Faut-il légiférer sur ces questions ? Et peut-on ramener le contrôle de l’apparence à un seul courant religieux ou culturel ?

Dans le débat relatif à la place de l’islam dans les sociétés européennes, le maquillage constitue un cas intéressant : il semblerait que l’islam autorise le maquillage pour les femmes, mais pas pour les hommes.

Dans une Europe qui se réclame de racines gréco-romaines, voyons comment un Athénien conservateur envisageait les choses au IVe siècle av. J.-C. Xénophon évoque un propriétaire agricole, Ischomaque, qui explique à Socrate comment l’on doit gérer à la fois ses terres, son personnel et son couple. Ischomaque a pris pour épouse une jeune fille de quinze ans et lui a immédiatement enseigné un certain nombre de préceptes.

« Ischomaque reprit : ‟Mon cher Socrate, voilà qu’un jour je vois [mon épouse] tout enduite d’une grosse couche de fond de teint, afin d’avoir l’air plus pâle qu’elle ne l’était réellement. Elle avait aussi mis passablement de fard rouge, pour paraître plus rose qu’elle ne l’est en vérité. En plus, elle portait des chaussures à plateforme, pour sembler plus grande que sa taille.

Je lui dis : ‘Femme, dis-moi, puisque nous partageons notre vie, comment me préférerais-tu ? Voudrais-tu que je te montre mes biens tels qu’ils sont, sans me vanter que j’en ai plus qu’en vérité ni rien te cacher de la réalité ? ou que j’essaie de te tromper en prétendant que j’en ai plus qu’en vérité, en exhibant de la monnaie falsifiée, des colliers en toc et des vêtements teints à la fausse pourpre dont je prétendrais que c’est du vrai ?’

Elle répondit aussitôt : ‘Fais attention à ce que tu dis : ne me fais pas ce coup-là ! Si tu devenais ainsi, je ne pourrais plus t’aimer du fond du cœur.’

‘Bon !’, dis-je. ‘Ne nous sommes-nous pas mariés aussi pour jouir ensemble de nos corps ?’

‘C’est du moins ce que disent les gens’, me répondit-elle.

Je repris : ‘Alors est-ce que tu préférerais, puisque nous partageons aussi nos corps, que j’essaie de te présenter mon corps fort et en bonne santé, et par conséquent avec un teint sain, ou faut-il que je me présente à toi enduit de vermillon, avec les yeux soulignés de pigment rouge ? Et voudrais-tu que je te fasse l’amour en te trompant sur la marchandise et en te donnant à voir – ou à toucher – du fard plutôt que ma propre peau ?’

Elle répliqua : ‘Ah non ! Pour ma part, je préférerais te toucher toi plutôt que du vermillon, et je préférerais voir tes yeux à toi, en bonne santé, plutôt qu’une peau soulignée de pigment rouge !’ ”

Alors Ischomaque raconta comment il avait poursuivi : ‟Je lui ai dit : ‘Femme, tu peux considérer que, toi aussi, tu me plais plus avec ta propre peau qu’avec du fond de teint et du fard. Tout comme les dieux ont fait que les chevaux préfèrent les chevaux, les vaches préfèrent les vaches et les moutons préfèrent les moutons, de même les humains trouvent que le plus agréable, c’est le corps tout simple d’un autre humain. Avec des trucs, on peut plus ou moins donner le change face à des gens de l’extérieur et les tromper sans se faire prendre ; mais quand on habite ensemble, on va forcément se faire prendre la main dans le sac si l’on essaie de tromper l’autre sur la marchandise : soit on se fait coincer au sortir du lit avant d’avoir eu le temps de s’arranger, soit le maquillage se trahit parce qu’on sue ou l’on pleure, ou alors c’est en prenant un bain que tout devient visible.’ ” »

[voir Xénophon, Économique 10.2-7]

Ischomaque n’aime donc pas voir son épouse maquillée, et il ne veut pas qu’elle porte des chaussures à plateforme. Pourquoi ? Parce qu’il a l’impression qu’on le trompe sur la marchandise. Pour lui, l’être est plus important que le paraître.

Ici, la motivation n’est pas présentée comme résultant d’une croyance religieuse : Ischomaque veut de la transparence dans le couple. On relèvera qu’il prend un engagement réciproque, puisqu’il renonce à se maquiller lui-même, et il ne va pas non plus maquiller les comptes du domaine. Ses instructions à son épouse posent néanmoins la question du contrôle de l’autre. A-t-il le droit de prescrire une apparence à son épouse ? Et elle, peut-elle poser des exigences envers son mari ? La différence d’âge et le statut social interdisent toute forme d’égalité en la matière. Le débat sur le contrôle de l’apparence des femmes n’est pas entièrement nouveau.

[image : un mannequin maquillé (gcardinal from Norway)]