Coupez-moi la jambe, mais je cours toujours !

philippides_nbUn sportif que l’on n’arrête pas, même en lui coupant une jambe : Hubert Blanchard court le semi-marathon, perpétuant le souvenir héroïque des Athéniens lors de la bataille de Marathon.

Il courait, skiait, nageait et grimpait. Et voilà qu’un jour, pris dans une avalanche, Hubert Blanchard perd une jambe. Une année plus tard, il court un semi-marathon avec sa prothèse et lève des fonds pour soutenir d’autres amputés. On ne l’arrête pas, notre Hubert ; chapeau bas !

Taillé dans le bois dont on fait les héros, il ne sait pas forcément que, un peu plus de 2500 ans avant lui, des Athéniens se sont distingués par un comportement semblable, lors de la bataille de Marathon.

Bref rappel des faits : en 490 av. J.-C., Darius, roi de Perse, envoie une sa flotte opérer un débarquement sur la plage de Marathon, sur la côte est de l’Attique. Les Athéniens ont tout juste le temps d’attraper une lance, un bouclier et casque, et ils se précipitent à Marathon pour repousser les visiteurs indésirables. Pas le temps de faire venir les Spartiates, il faut réagir au quart de tour.

Tout cela nous est fort bien raconté par Hérodote (6.112-116), mais d’autres sources ont mis en évidence le comportement particulièrement remarquable de trois Athéniens, Polyzélos, Callimaque et Cynégire. Voici un témoignage préservé par Stobée, un compilateur du Ve siècle ap. J.-C. :

« Darius, roi des Perses, établit son camp à Marathon avec trois cents mille hommes, tandis que les Athéniens envoyèrent mille hommes, plaçant à leur tête les stratèges Polyzélos, Callimaque, Cynégire et Miltiade. Une fois les soldats alignés, Polyzélos eut une vision surnaturelle et en perdit la vue ; tout aveugle qu’il était, il tua quarante-huit ennemis. Callimaque, bien que transpercé de nombreuses lances, resta néanmoins debout, même dans la mort. Quant à Cynégire, tandis qu’il retenait un navire qui appareillait, il eut la main tranchée. C’est pour cela que – dit-on – Panteleios a écrit les vers suivants à leur intention :

‘Quel effort vain, et quelle guerre inutile ! que dirons-nous à notre roi en le rencontrant ? Roi, pourquoi m’as-tu envoyé contre des guerriers immortels ? Nous les frappons de nos traits : ils ne tombent pas. Nous les blessons : ils n’ont pas peur. Un homme seul a dépouillé une armée entière ; et, sanglant, il se tient au milieu, semblable à Arès indestructible. Comme un arbre se dresse sous l’effet de ses racines de fer, et ne veut pas tomber, rapidement il vient parmi les navires. Largue les amarres, pilote, fuyons les menaces d’un mort !’ »

Quelle endurance : ces Athéniens sont aussi increvables que des pneus Michelin ! Polyzélos est aveuglé, mais il parvient tout de même à trucider quarante-huit soldats perses ; Callimaque tient debout alors même qu’il est criblé de traits ennemis ; et Cynégire court derrière un navire qui s’en va, tente de le retenir, et se fait couper la main. Vous reconnaîtrez Cynégire au centre de cette image d’un sarcophage du IIIe s. ap. J.-C.

sarcophage

Hubert Blanchard, lui, perd une jambe et continue de courir un semi-marathon, perpétuant le souvenir d’un exploit accompli par l’Athénien Philippidès. Hérodote nous raconte en effet comment ce soldat a couru jusqu’à Sparte pour annoncer la victoire athénienne. Les lecteurs attentifs auront toutefois remarqué qu’il y a un problème avec l’histoire racontée par Hérodote : si l’on se fie à Google Maps, la distance séparant Athènes de Sparte est de 221 km (avec une traversée en ferry) et prend 46 heures à pied, peut-être un peu moins en courant. Or notre marathon moderne ne fait que 42 kilomètres ; comptez entre 2 et 8 heures suivant votre condition physique. Que s’est-il passé ?

Si le premier marathon moderne, lors des premiers jeux olympiques de 1896, fut couru sur 40 km, l’épreuve actuelle du marathon se dispute sur une distance de 42.195 km (adoptée lors des 4es Jeux Olympiques de Londres en 1908) ; elle correspond à la distance entre le Great Park de Windsor et le White City Stadium de Londres.

Mais alors, pourquoi une quarantaine de kilomètres, et non les 221 km représentant la distance d’Athènes à Sparte ? La réponse à cette question se trouve chez Lucien de Samosate, un auteur du IIe s. ap. J.-C., selon lequel Philippidès n’aurait pas couru jusqu’à Sparte, mais plus simplement jusqu’au centre d’Athènes pour annoncer la nouvelle de la victoire athénienne aux magistrats de la cité.

« On raconte que le premier à utiliser la formule ‘salut !’ fut le messager Philippidès qui rapporta de Marathon la nouvelle de la victoire ; il dit aux archontes qui étaient assis et se rongeaient de souci à propos de l’issue de la bataille : ‘Salut ! Réjouissez-vous, nous vainquons !’ Sur ces mots, il mourut tout en annonçant la nouvelle et rendit le dernier soupir sous l’effet de la joie. »

[Lucien, Pour s’être trompé dans les salutations 3]

Hubert Blanchard, nous vous souhaitons non seulement de réussir votre semi-marathon, mais d’y survivre pour courir encore longtemps, sur une jambe.

[image : Luc-Olivier Merson, Le soldat de Marathon (1869)]

Votre humble serviteur sera en déplacement à l’étranger pendant un mois. Merci aux lectrices et lecteurs pour leur fidélité, et aussi pour leur patience : le blog reprendra à la fin du mois de novembre, à moins qu’un crocodile du Nil n’en décide autrement.

Pour les héroïques lecteurs et lectrices qui ne sauraient se passer de l’original grec, voici le texte de Stobée 3.7.63 :

Δαρεῖος ὁ Περσῶν βασιλεὺς μετὰ τριάκοντα μυριάδων ἐν Μαραθῶνι ἐστρατοπεδεύσατο. Ἀθηναῖοι δὲ χιλίους ἔπεμψαν στρατηγοὺς αὐτοῖς δόντες Πολύζηλον Καλλίμαχον Κυνέγειρον Μιλτιάδην· συμβληθείσης δὲ τῆς παρατάξεως, Πολύζηλος μὲν ὑπεράνθρωπον φαντασίαν θεασάμενος τὴν ὅρασιν ἀπέβαλεν καὶ τυφλὸς ὢν ἀνεῖλε τεσσαράκοντα καὶ ὀκτώ· Καλλίμαχος δὲ πολλοῖς περιπεπαρμένος δόρασιν καὶ νεκρὸς ἐστάθη· Κυνέγειρος δὲ Περσικὴν ἀναγομένην ναῦν κατέχων ἐχειροκοπήθη. ὅθεν καὶ εἰς αὐτοὺς ὑπὸ Παντελέου τοιάδε γεγράφθαι λέγεται·

ὦ κενεοῦ καμάτοιο καὶ ἀπρήκτου πολέμοιο,

ἡμετέρῳ βασιλῆι τί λέξομεν ἀντιάσαντες;

ὦ βασιλεῦ, τί μ’ ἔπεμπες ἐπ’ ἀθανάτους πολεμιστάς;

βάλλομεν, οὐ πίπτουσι· τιτρώσκομεν, οὐ φοβέονται.

μοῦνος ἀνὴρ σύλησεν ὅλον στρατόν· ἐν δ’ ἄρα μέσσῳ

αἱματόεις ἕστηκεν ἀτειρέος Ἄρεος εἰκών.

δένδρον δ’ ὡς ἕστηκε σιδηρείαις ὑπὸ ῥίζαις,

κοὐκ ἐθέλει πεσέειν, τάχα δ’ ἔρχεται ἔνδοθι νηῶν.

λῦε, κυβερνῆτα, νέκυος προφύγωμεν ἀπειλάς.

Ruiné parce qu’il mangeait trop

erysichtonManger jusqu’à ruiner sa maisonnée : voilà le triste destin d’Érysichton, puni pour avoir offensé la déesse Déméter.

Il a mangé avec un tel appétit qu’il en a ruiné sa famille. Un client du MacDo ? Non : Érysichton. Si vous ne connaissez pas cet homme au nom difficile à prononcer, lisez la suite et retenez l’avertissement.

On ne cesse de nous mettre en garde contre l’excès de nourriture ou contre la ‘malbouffe’, laquelle perturberait même le cerveau de nos adolescents. L’excès pondéral qui découle des excès alimentaires produit par ailleurs des maladies : affections cardio-vasculaires, diabète etc.

Pour diverses raisons, le problème ne se posait pas de manière aussi aiguë dans l’Antiquité. La nourriture était généralement moins abondante qu’aujourd’hui, ce qui réduisait les tentations. On consommait plus de fibres, et moins de viandes, ces dernières apparaissant sur les tables surtout à l’occasion d’un sacrifice pour les dieux.

Or c’est justement avec les dieux que l’affaire se complique un peu. Érysichton est un jeune homme, fils d’un roi de Thessalie. Dans son égarement, il décide de faire couper des peupliers poussant dans un bois consacré à Déméter. Il s’agit de la déesse qui nous donne la nourriture que nous tirons de la terre. Érysichton, lui, voudrait utiliser les peupliers pour se construire une salle de banquet et festoyer avec ses amis. On ne sera donc pas étonné que la déesse, courroucée, punisse le sacrilège en agissant précisément sur son appétit.

« Aussitôt, [Déméter] lui envoya une faim pénible et intense, brûlante et impérieuse. Le mal causait en lui un grand abattement. Le malheureux ! Autant il mangeait, autant il en voulait encore ! Ils étaient vingt à lui préparer de la nourriture, et douze à lui tirer le vin ; car ce qui irrite Déméter déplaît aussi à Dionysos.

Ses parents, tout honteux, devaient renoncer à l’envoyer à des repas ou des banquets, et l’on recourait à toutes les excuses. Voici que les fils d’Ormenos venaient lui demander de participer au concours en l’honneur d’Athéna Ithonienne ; mais sa mère déclina l’invitation : ‘Il n’est pas à la maison : il est parti hier pour Crannon pour récupérer une créance de cent bœufs.’

Vint alors Polyxo, la mère d’Actorion, qui préparait le mariage de son fils, et elle voulait inviter à la fois Triopas et son fils [Érysichton]. Le cœur gros, la brave dame en larmes répondit : ‘Triopas viendra, bien sûr ! Mais Érysichton a été blessé par un sanglier dans les beaux vallons du Pinde, et cela fait neuf jours qu’il est alité.’

Pauvre mère ! Tu aimais ton enfant, quel mensonge n’as-tu pas inventé ?

Quelqu’un organisait une fête ? ‘Érysichton est absent.’ Un mariage ? ‘Érysichton a été blessé par le lancer d’un disque.’ Ou alors : ‘Il a fait une chute à cheval.’ ‘Il est occupé à compter le bétail sur le Mont Othrys.’

Cependant lui, enfermé chez lui, mangeait toute la journée, bouffant des quantités astronomiques. Et son vilain ventre lui faisait des lancées toujours plus violentes à chaque fois qu’il mangeait plus, et toutes les nourritures se déversaient en vain, sans qu’il soit rassasié, comme dans les profondeurs de la mer.

Comme la neige sur le Mimas, comme une poupée de cire sous le soleil, et bien pire encore, il dépérissait au point qu’on ne voyait plus que du nerf ; à la fin, il ne restait que les tendons et les os.

Sa mère pleurait, tandis que ses deux sœurs se lamentaient profondément, et aussi la nourrice qui lui avait donné le sein, ainsi que les dix servantes. Triopas lui-même arrachait à pleines mains ses cheveux blancs, tout en suppliant Poséidon – lequel n’écoutait pas : ‘Faux père, vois donc ta descendance à la troisième génération ! Je suis bien ton fils, n’est-ce pas, et ma mère est Canacé, fille d’Éole ? Et ce malheureux rejeton, c’est mon fils. Ah ? si seulement il avait été frappé par les flèches d’Apollon, pour que je l’ensevelisse de mes propres mains ! Mais maintenant il est là, sous mes yeux, à dévorer comme un vilain glouton… Débarrasse-le de ce pénible mal, ou alors c’est toi qui le prends et le nourris ! Car mes tables n’ont plus rien à offrir. Mes enclos sont vides, mes bergeries n’ont désormais plus une bête, et les cuisiniers m’envoient promener.’

On avait même détaché les mules de leurs grands chariots, et il avait dévoré la génisse, et aussi le cheval de guerre, et même le chat, devant lequel la petite vermine tremblait. Tant qu’il y eut de la nourriture dans la demeure de Triopas, seules les personnes introduites dans la maison étaient au courant du malheur. Mais quand il eut mis à sec et à sac les profondeurs de la maison, alors le fils du roi s’assit aux carrefours, mendiant pour obtenir les restes et les déchets des repas. »

[voir Callimaque, Hymne à Déméter 66-115]

Si l’on en croit le poète Ovide, Érysichton aurait même vendu sa propre fille pour se payer à manger.

Triste histoire que celle d’Érysichton, le fils d’un roi réduit à mendier pour satisfaire un appétit insatiable. Depuis, Déméter s’est montrée plus généreuse, en tous cas dans nos contrées : nous croulons sous la nourriture et nous devons nous faire conseiller pour essayer de manger moins. Weight Watchers fait des affaires et, tandis qu’une partie de l’humanité vit dans la crainte d’une famine, les autres s’empiffrent. Gardez les miettes pour Érysichton…

[image : Jan Steen, Érysichton vend sa fille Mestra (entre 1650 et 1660). On remarquera, en bas à droite, la hache qui a servi à abattre un peuplier.]

Simulateur de vieillesse

oldUne combinaison à enfiler, qui simule les effets de la vieillesse : la dernière trouvaille pour mieux comprendre nos aînés. Les Grecs, eux, rêvaient plutôt de se débarrasser de cette combinaison.

Vous êtes jeune ? Tant mieux, profitez-en car cela ne dure jamais assez longtemps. En Europe, la moyenne d’âge de la population augmente de manière inexorable. Pour nous rendre attentifs à ce que représente vraiment le poids des ans sur un corps usé, un institut a mis au point une combinaison qui simule les effets de la vieillesse.

Une fois affublé de cet accoutrement, vous avez pris 40 ans de plus : mobilité réduite, doigts engourdis, vue et audition diminuées, et la liste pourrait facilement s’allonger.

Pourquoi une telle combinaison ? Serions-nous devenus masochistes ? Les personnes âgées sont souvent confrontées à des situations difficiles, rendues encore pire par l’incompréhension qu’elles suscitent de la part des plus jeunes.

Le problème du grand âge ne date cependant pas d’aujourd’hui : déjà les poètes grecs se lamentaient sur le caractère inexorable de la vieillesse. L’un d’eux, Callimaque de Cyrène (IIIe s. av. J.-C.), a cherché à s’affranchir du poids de la poésie ancienne comme on se débarrasserait de la combinaison qui rend vieux.

Le passage que nous allons évoquer ici aurait pu disparaître à tout jamais. Un petit miracle a fait que ce texte, copié sur un papyrus en Égypte au IIe s. ap. J.-C., a été retrouvé au début du XXe siècle par des savants britanniques.

Nous possédons ainsi le début d’un poème de Callimaque contenant une sorte de programme littéraire : contrairement à ses prédécesseurs, qui composaient des pièces longues et lourdes, il va miser sur la brièveté et la légèreté. Une cure de jeunesse, quoi !

Or Callimaque est tout de même un poète. Il aime bien les allusions, les détours, les formulations énigmatiques… Essayons d’y voir un peu plus clair.

« En effet, lorsque, pour la première fois, j’ai placé sur mes genoux une tablette à écrire, Apollon Lycien m’a dit : ‘(…) [zut, il y a un trou dans le papyrus !] aède, engraisse autant que tu veux les bêtes pour le sacrifice ; mais, mon brave, garde la Muse légère. Je t’exhorte aussi à fréquenter les chemins qui ne sont pas fréquentés par les chars, à ne pas pousser ton véhicule sur les mêmes traces que les autres, ni sur une route large, mais au contraire sur des chemins vierges, même s’ils sont plus étroits.’ Je lui ai obéi ; car nous chantons parmi ceux qui aiment le son aigu de la cigale plutôt que le vacarme des ânes. Qu’un autre braie comme une bête à grandes oreilles ! Je préfère être un petit animal ailé, oui ! tout à fait ! pour que, me nourrissant de la suave rosée tirée de l’air divin, je me dépouille à mon tour de la vieillesse, qui me pèse autant que l’île à trois pointes sur le funeste Encelade ! »

Oulalah ! « l’île à trois pointes sur le funeste Encelade » ? C’est la Sicile, qu’une déesse avait autrefois jetée sur le géant Encelade pour le neutraliser. Oui, croyez-moi, les dieux sont capables de vous écrabouiller en vous jetant une île à la figure. Le pauvre Encelade, coincé encore aujourd’hui sous la Sicile, se retourne de temps en temps, provoquant les éruptions de l’Etna.

Voici donc Callimaque écrasé par le poids de la vieillesse comme s’il avait la Sicile sur le dos. C’est un peu sa combinaison pour rendre vieux, et il rêve, comme nous tous, de pouvoir se débarrasser de cette carapace, comme un serpent qui se débarrasserait d’une couche de peau. D’ailleurs le mot grec geras désigne à la fois la vieillesse et la mue du serpent.

Rajeunir son corps, et rafraîchir la poésie, en recherchant une légèreté qui nous échappe tout de même. Callimaque n’aurait pas apprécié la combinaison qui rend vieux.

 

[image : une ancienne du village d’Embera (Australie)]

Socrate mis à mort et libéré de la vie

mort socrateCondamné par les Athéniens à boire la ciguë, Socrate considérait cette décision comme une libération : le dieu de la médecine, Asclépios, lui aurait rendu service en faisant agir le poison.

En 399 av. J.‑C., Socrate est condamné par ses concitoyens à absorber le contenu d’une coupe remplie d’un poison mortel, la ciguë. D’après une source tardive, l’acte d’accusation, aurait été le suivant :

« Socrate commet une injustice en ne reconnaissant pas les dieux que reconnaît la cité, et en introduisant d’autres divinités nouvelles ; il commet aussi une injustice en corrompant les jeunes. »

[Voir Diogène Laërce, Vies des philosophes 2.40]

Comme Socrate n’a pas laissé d’écrits, nous en sommes réduits pour l’essentiel à considérer le témoignage de deux de ses disciples, Platon et Xénophon. Chez ces deux auteurs, on perçoit certes les échos du personnage réel de Socrate, mais il faut aussi reconnaître que Platon et Xénophon ont construit la légende de Socrate.

Platon relate notamment les derniers instants du condamné dans le Phédon. Emprisonné dans ce qu’on appellerait aujourd’hui le « couloir de la mort », Socrate attend sereinement le moment où un préposé lui apportera la coupe fatale. Cette sérénité s’expliquerait, nous dit Platon, par le fait que Socrate considérait la vie terrestre comme une entrave dont les dieux devaient nous libérer. Après la mort, l’homme pouvait espérer une série de nouvelles existences qui le mènerait, par paliers, à une condition plus heureuse.

Socrate doit cependant passer à l’acte, ce qu’il fait avec un aplomb étonnant : il saisit la coupe et la vide d’un trait. Au bout d’un moment, tandis qu’il marche pour activer la circulation sanguine, le poison commence à produire son effet :

« Il marchait en rond dans la pièce, puis déclara que ses jambes s’alourdissaient ; enfin il se coucha, suivant les instructions du préposé. Ce dernier, qui lui avait administré le poison, le tâtait par intervalles : laissant s’écouler un moment, il examinait les pieds, puis les jambes. Ensuite, il lui pinça fortement le pied en lui demandant s’il sentait quelque chose ; Socrate répondit que non. Ensuite, on répéta le même geste au niveau des cuisses. Remontant plus haut, le préposé nous indiqua que le corps de Socrate se refroidissait et se raidissait. Le tâtant, il nous dit que, lorsque le poison atteindrait le cœur, alors Socrate s’en irait.

La région du bas-ventre s’était déjà pratiquement refroidie lorsque Socrate se découvrit – il s’était couvert précédemment – et dit (ce furent là ses dernières paroles) : ‘Criton, nous devons un coq à Asclépios. Acquittez-vous de cette dette sans faute !’ »

[Voir Platon, Phédon 117e – 118a]

On pourrait s’étonner de la trivialité des dernières paroles attribuées à Socrate. Pourquoi offrir un coq à Asclépios ? Sans doute pour le remercier du service qu’il a rendu à Socrate en le libérant de la vie. En parfait gentleman, Socrate se soucie jusqu’à son dernier souffle de remercier ceux qui l’on accompagné dans son existence terrestre.

Mais dans le fond, si la vie terrestre était un fardeau, Socrate n’aurait-il pas mieux fait de se suicider ? Il a certes envisagé cette issue ; il considérait néanmoins que les dieux ne permettraient pas d’en finir d’une telle manière : « On dit que cela n’est pas permis » [Voir Platon, Phédon 61c]

Cela n’a pas empêché le poète Callimaque (IIIe s. av. J.‑C.) de composer un petit poème dans lequel il ironisait sur un disciple trop zélé de Socrate :

« Cléombrotos d’Ambracie fit ses adieux au soleil, puis se jeta du haut d’une muraille dans l’Hadès. Il considérait qu’aucun mal ne justifiait de mourir, mais il s’était contenté de lire un seul écrit, le traité de Platon Sur l’âme (c’est-à-dire le Phédon). »

[Voir Callimaque, épigramme conservée dans l’Anthologie palatine 7.471]

Cléombrotos n’avait apparemment pas compris la démarche de Socrate.

[Image : d’après Jean François Pierre Peyron, La mort de Socrate (1790), gravure.]