Ces caméras qui veillent sur nous (2e partie)

cameras

Les caméras veillent sur nous et nous surveillent. Et s’il n’y a pas de caméra, comment vais-je me comporter ?

  • Alors, on le vole, ce nouveau Sumsang Galaxy 9 ?
  • Tu es fou : il y a des caméras partout !
  • Pas du tout. J’ai repéré le magasin et c’est plein d’angles morts. On ne risque rien.
  • Tu ne penses pas avoir fait assez de bêtises ces derniers temps ? La semaine passée, tu as installé une caméra cachée dans ta chambre à coucher et ta femme a failli t’égorger avec un couteau à steak. Et puis, il serait temps de grandir et d’arrêter de penser que, tant qu’il n’y a pas de caméra pour te surveiller, tu as le droit de tout faire. Oublie ce Sumsang Galaxy 9, ou alors achète-le, et rappelle-toi que Platon a déjà réglé la question depuis longtemps.
  • Ohlalah ! Môssieur lit Plââton… Et je parie que Plââton interdit de voler des smartphones.
  • Non, mais il se demande s’il est licite de commettre un acte simplement parce qu’on sait que personne ne nous observe en train de le faire.
  • Montre-moi ce que tu as dans ta poche. J’en étais sûr : une édition de Plââton, tu es incorrigible !
  • Laisse-donc tes sarcasmes, et laisse-moi te lire l’histoire de Gygès.
  • Gygès ? Il me semble que ma femme m’a hurlé le nom de ce type quand elle brandissait son couteau à steak. C’est qui, ce Gygès ? J’espère qu’il n’est pas dans ma chambre à coucher lorsque je vais travailler… Il faudra que je vérifie ma caméra à la maison.
  • Ne t’en fais pas, ta femme est honnête. Maintenant, tais-toi et écoute ce que Platon raconte à propos de Gygès.

« [Gygès le Lydien] était un berger au service du souverain qui régnait alors sur la Lydie. Un orage violent s’était produit et, suite un tremblement de terre, le sol s’était fendu, créant une ouverture à l’endroit où Gygès paissait ses bêtes.

À ce spectacle, surpris, il descendit dans l’ouverture. Il aperçut – d’après ce qu’on raconte – un tas d’objets extraordinaires, et notamment un cheval d’airain creux, pourvu de petites portes. Gygès se pencha à l’intérieur et vit qu’il s’y trouvait un corps d’une apparence plus grande que de nature. L’homme portait une bague d’or à la main. Gygès laissa tout le reste, mais il s’empara de la bague et remonta à la surface.

Puis vint la réunion habituelle des bergers, où ils devaient faire rapport tous les mois des bêtes qu’ils allaient livrer au roi. Gygès s’y rendit, portant la bague au doigt. Il était donc assis avec les autres, et voici que par hasard il tourna le chaton de la bague vers l’intérieur de la main. Il devint alors invisible pour ceux qui étaient assis à côté de lui : ils parlaient entre eux comme s’il n’était pas là !

Tout étonné, il tâta la bague, fit tourner à nouveau le chaton vers l’extérieur, et redevint visible. Sur cette première constatation, il voulut vérifier si sa bague avait vraiment ce pouvoir. Cela fonctionnait : lorsqu’il tournait le chaton vers l’intérieur, il devenait invisible ; puis vers l’extérieur, il redevenait visible !

Une fois qu’il fut sûr de son fait, il s’arrangea pour être au nombre des messagers envoyés chez le roi. Arrivé sur place, il séduisit l’épouse du roi, s’arrangea avec elle pour assassiner le roi et prendre ainsi le pouvoir.

Si donc il existait deux bagues de cette sorte, et que l’homme juste porte l’une des deux, tandis que l’homme injuste porte l’autre, il n’y aurait vraisemblablement personne d’assez inflexible pour s’en tenir à un comportement juste et pour avoir le courage de s’abstenir de toucher aux biens d’autrui, alors même qu’il aurait la possibilité de prendre ce qu’il voudrait sans crainte, même au marché. Il pourrait s’introduire dans une maison et s’unir à qui il voudrait, et il pourrait soit tuer soit délivrer de ses liens qui il voudrait, et il pourrait faire une foule d’autres choses parmi les hommes comme s’il était un dieu. »

[Platon République 2.359d2 – 360c3]

  • Elle est marrante, ton histoire de Gygès. On dirait que Platon s’est inspiré de Tolkien et du Seigneur des anneaux. Tu sais, l’anneau de Gollum ?gollum
  • Nom d’un Arimaspe Hyperboréen, tu confonds tout ! Ce n’est pas Platon qui a copié Tolkien, c’est l’inverse ! Donc Platon, avec sa petite histoire, essaie de t’expliquer une idée assez simple. Quand tu veux piquer un Sumsang Galaxy 9, si tu te retiens seulement parce que tu risques d’être repéré par une caméra, tu n’as rien compris à la vie. L’honnêteté consiste précisément à agir correctement même lorsqu’on a la possibilité de mal agir sans se faire attraper. Tu as compris ?
  • Oui, tout à fait… Alors, ce Sumsang Galaxy 9, on le vole ? La vendeuse est occupée avec un autre client, elle ne nous regarde pas.

[image : les caméras de sécurité et notre avenir]

Ces caméras qui veillent sur nous (1e partie)

cameraVoir sans être vu, une pratique vieille comme le monde : les caméras de surveillance devraient veiller sur nous, mais elles nous espionnent aussi.

  • Eh bien, tu en fais une tête !
  • Il y a de quoi : figure-toi que mon mari a installé une caméra chez nous.
  • Mais c’est très bien ! Comme ça, vous êtes tout de suite avertis si un cambrioleur entre chez vous ; et en plus, tu peux vérifier si les gosses font leurs devoirs, ou s’ils sont de nouveau parqués devant la télévision.
  • Ce n’est pas si simple. En fait, il a caché une caméra dans notre chambre à coucher, sans m’avertir…
  • Quoi ? Il est un peu pervers, ton mec !
  • Il a voulu faire le malin devant ses copains : ‘Les gars, si vous pouviez voir ma femme quand elle se déshabille, et si je pouvais vous montrer ce qu’elle fait au lit, vous n’en croiriez pas vos yeux.’ Ils avaient trop bu, et mon mari, pour épater ses potes, a discrètement installé une toute petite caméra dans notre chambre à coucher. Quelle gourde je suis, je n’ai rien remarqué. Pendant nos ébats, tous ses copains nous suivaient en direct depuis leur smartphone.
  • Trop la honte ! Un type comme ça, je le ferais buter si ça m’arrivait.
  • Oui, c’est exactement ce qui est arrivé à Candaule.
  • Candaule ? C’est ton ex ?
  • Pas du tout : ce type-là vivait au VIIe siècle av. J.-C.
  • Ah oui, ça commence à dater… Bon, raconte-moi ton histoire, ça te changera les idées.
  • Après tout, pourquoi pas ? De toute manière, je suis trop déprimée pour penser à autre chose. Voici l’histoire, c’est le brave Hérodote qui la raconte.

« Candaule [roi de Lydie] était amoureux de sa femme, et dans son amour il était d’avis qu’elle était la plus belle de toutes les femmes. Voilà donc ce qu’il pensait. Or il avait parmi ses gardes du corps un certain Gygès fils de Daskylos, auquel il était très attaché, et il lui confiait ses secrets les plus intimes, ce qui l’amena à lui faire l’éloge de la beauté de son épouse.

Peu de temps après (cela devait mal se terminer pour Candaule), voici ce qu’il dit à Gygès :

‘Gygès, il me semble que tu n’es pas convaincu lorsque je te parle de la beauté de ma femme. Les oreilles en effet ne se laissent pas persuader aussi facilement que les yeux. Il faut donc faire en sorte que tu la voies nue.’

Gygès se récria avec énergie : ‘Maître, quel langage malsain tiens-tu là ? Tu m’invites à contempler ma propre maîtresse nue ? En même temps qu’elle se défait de son vêtement, une femme abandonne aussi sa pudeur ! Cela fait longtemps que les hommes ont établi les principes dont on devrait s’inspirer : en voici un en particulier, à savoir que chacun ne devrait porter ses regards que sur ce qui lui appartient. En ce qui me concerne, je te crois qu’elle est la plus belle des femmes, et je te supplie de ne pas me demander de commettre une action immorale.’

Par ces mots, Gygès se débattait parce qu’il redoutait que l’affaire ne tourne mal pour lui. Mais Candaule lui répondit :

‘Ne t’en fais pas, Gygès, et ne crains ni ma propre personne (comme si j’essayais de t’éprouver en te tenant ce discours) ni mon épouse (tu ne subiras rien de fâcheux de sa part). Je vais tout arranger pour qu’elle ne se rende pas compte que tu l’as vue. Je vais en effet te poster derrière la porte ouverte de la chambre dans laquelle nous dormons. Une fois que je serai entré, ma femme viendra me rejoindre au lit. À côté de la sortie, il y a un fauteuil. Elle se déshabillera et posera sur le fauteuil chacun de ses habits ; tu auras ainsi tout loisir de la contempler. Lorsqu’elle se déplacera du fauteuil vers le lit et qu’elle te tournera le dos, à toi passer la porte sans qu’elle te voie.’

candauleGygès ne pouvait pas s’extirper de cette situation et s’y résigna donc. Lorsque Candaule décida d’aller se coucher, il introduisit Gygès dans la chambre, suivi bientôt par son épouse. Gygès put ainsi la contempler tandis qu’elle entrait et se déshabillait. La femme se dirigea ensuite vers le lit, en tournant le dos à Gygès, et celui-ci s’éclipsa discrètement. Mais la femme l’aperçut au moment où il sortait…

Lorsqu’elle eut compris ce que son mari avait fait, elle ne cria pas, malgré l’humiliation qu’elle venait de subir, et elle ne laissa pas voir qu’elle était au courant, car elle avait le projet de se venger de Candaule. En effet, chez les Lydiens, comme chez presque tous les barbares, c’est une grande honte – pour les hommes aussi – d’être vu nu. »

[Hérodote 1.8-10]

  • Elle est un peu longue, ton histoire…
  • Attends, j’abrège ! La femme a réussi à coincer le pauvre Gygès, et elle le force à choisir : soit il est mis à mort, soit il tue le roi et il épouse la reine. Gygès, dont la marge de manœuvre est plutôt faible, se résigne alors à tuer son roi.

« La nuit venue (…), Gygès suivit la femme dans la chambre à coucher. Après lui avoir remis un poignard, elle le cacha derrière la même porte. Candaule s’endormit, Gygès sortit de sa cachette, tua le roi, épousa la reine et devint roi (…). »

[Hérodote 1.12]

  • C’est dingue : alors comme ça, la reine s’est débarrassée de son mari et elle a épousé Gygès ! Et personne n’a fait d’ennuis à ce voyeur ?
  • En fait, non. Mais Hérodote précise quand même que c’est un lointain descendant de Gygès qui a payé l’ardoise. On finit toujours par se faire rattraper par ses bêtises.
  • Mais alors, tu devrais installer une caméra pour surveiller ton mari en train d’installer des caméras. Ces engins ont tout de même du bon : au lieu d’espionner les gens dans leur chambre à coucher, ils repéreraient ceux qui se comportent mal, tu ne trouves pas ?
  • Ah, ça, c’est une autre histoire. La semaine prochaine, je te raconterai comment Platon a repris l’histoire de Gygès ; ça répondra à ta question. Mais là, je suis un peu pressée, il faut que j’aille acheter un nouveau couteau à steak.

[image: Jean-Léon Gérôme, Le Roi Candaule (1859)]