Plombier, s.v.p. !

Un canal se bouche et l’économie de notre planète est en panne. Voilà une vilaine affaire de plomberie qui soulève une question : est-il judicieux de laisser passer 10% du trafic maritime mondial par un goulet de 200 mètres de large ?

On a eu chaud : pendant une semaine, le Canal de Suez a été bloqué par un porte-container qui s’était coincé en travers du passage. Des centaines de navires ont ainsi dû attendre aux deux extrémités du goulet qui sépare les continents. Après coup, on peut tout de même se poser des questions : faut-il laisser passer 10% du trafic maritime mondial par un mince conduit qui, à une profondeur de 11 mètres, ne mesure qu’environ 200 mètres de large ?

Si les plombiers n’avaient pas réussi à débloquer rapidement le canal, ce sont des dizaines de pétroliers, de porte-containers, sans compter de sympathiques porte-avions, qui auraient dû contourner tout le continent africain pour faire la liaison entre l’Europe et l’Asie. On imagine sans peine les mise à l’arrêt d’usines, la hausse du prix du carburant, et bien sûr le retard dans la livraison du dernier gadget produit par nos amis chinois.

C’est l’occasion de rappeler que, dès l’Antiquité, on s’était mis en tête de percer divers isthmes : que ce soit les Cnidiens qui voulaient transformer leur péninsule en une île pour se prémunir d’une attaque perse, ou l’empereur Trajan qui aurait brièvement ménagé un passage entre la Méditerranée et la Mer Rouge, les entrepreneurs ambitieux n’ont pas manqué.

En 480 av. J.-C., le roi de Perse Xerxès décide d’attaquer la Grèce. Sa flotte doit longer la côte nord de la Mer Égée et passer le cap formé par le Mont Athos. Pour éviter de subir une tempête similaire à celle que son père Darius avait essuyée une génération plus tôt, Xerxès décide tout simplement de faire percer l’isthme formé par l’Athos.

Voici comment les Barbares creusèrent [le canal], en répartissant la zone par groupes ethniques. Du côté de Sané, ils firent un tracé rectiligne. Ensuite, la tranchée devint profonde. Une partie des hommes restèrent au fond et creusaient, tandis que d’autres faisaient passer plus haut la terre déblayée, à ceux qui se trouvaient au-dessus d’eux, sur des plates-formes, où d’autres encore la réceptionnaient, jusqu’à ce qu’on arrive à la surface. Voilà donc comment on sortit la terre et la jetait plus loin.

Tous les groupes ethniques, à l’exception des Phéniciens, eurent une double dose de travail parce que les parois de leur tranchée s’écroulaient : résultat inévitable puisqu’ils creusaient en maintenant en haut la même largeur qu’au fond. Or les Phéniciens démontrèrent qu’ils étaient des gens habiles en de nombreuses circonstances, et en particulier à cette occasion : car une fois qu’on leur eut attribué leur portion à excaver, ils creusèrent une tranchée deux fois plus large en haut que la largeur requise au fond. Au fur et à mesure qu’ils progressaient, ils réduisaient la largeur ; et une fois arrivés au fond, leur ouvrage avait la même largeur que celui des autres. (…)

D’après tous les renseignements que j’ai réussi à trouver, c’est l’orgueil qui a poussé Xerxès à ordonner de creuser ce canal : il voulait faire la démonstration de sa puissance et laisser une trace tangible de son expédition. En fait, il aurait été possible, sans trop de tracas, de traîner les vaisseaux à travers l’isthme ; mais Xerxès donna l’ordre de creuser un canal maritime pour que deux trières puissent naviguer de front !

Hérodote 7.23-24

L’isthme de Corinthe a lui aussi retenu l’attention des puissants. Au IIe s. ap. J.-C., Hérode Atticus ambitionne de creuser un canal pour économiser aux navires le contournement du Péloponnèse. Milliardaire de l’époque, il a déjà dépensé des sommes folles pour laisser à la Grèce des monuments qui porteraient sa marque : par exemple, il finance la construction d’un aqueduc pour approvisionner en eau le site des Jeux Olympiques ; et il fait construire un gigantesque odéon au pied de l’Acropole d’Athènes, un bâtiment que les touristes peuvent encore admirer aujourd’hui.

Le canal de Corinthe, toutefois, est une entreprise d’un autre calibre. Digne prédécesseur de notre Ellon Musk, Hérode Atticus voudrait bien lancer le projet ; mais s’il y parvenait, il ferait de l’ombre à l’empereur.

Or [Hérode Atticus], bien qu’il eût réalisé des travaux importants, considérait qu’il n’avait rien fait, puisqu’il n’avait pas percé l’Isthme [de Corinthe]. À ses yeux, ce serait une entreprise remarquable de couper à travers la terre ferme pour réunir deux mers, réduisant ainsi le trajet du contournement [du Péloponnèse] à une longueur de vingt-six stades [un peu moins de 5 km]. Il désirait vraiment réaliser ce projet, mais il ne trouvait pas le courage de demander la permission à l’empereur [Marc Aurèle] : car il craignait de passer pour quelqu’un qui voulait empoigner une entreprise que [l’empereur] Néron lui-même n’avait pas été en mesure de mener à bien.

Philostrate, Vies des sophistes 2, p. 551 (Olearius)

On ne rivalise pas avec l’ego de l’empereur. Il faudra attendre 1893 pour que le rêve d’Hérode Atticus devienne réalité.

50 ans après la Guerre des Six Jours : la responsabilité des grandes puissances

jerusalemUn demi-siècle après la Guerre des Six Jours, rappel sur le rôle que jouent les grandes puissances dans les conflits armés opposant des pays de moindre envergure.

Cela fait presque exactement cinquante ans que s’est déroulée la guerre-éclair opposant Israël à une coalition formée par l’Égypte, la Syrie et la Jordanie.

Il est rare qu’une guerre si brève ait des conséquences si profondes sur une région du globe : les Israéliens, victorieux, ont occupé la Bande de Gaza, la Cisjordanie, les hauteurs du Golan et Jérusalem ; jusqu’alors, Israël partageait le contrôle de la ville avec la Jordanie. S’il a été possible de trouver un arrangement en ce qui concerne le Golan, en revanche Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem posent un problème quasiment insoluble pour les parties concernées. Même dans l’hypothèse improbable où Israël déciderait de restituer les territoires occupés, à qui les céderait-il après un demi-siècle ? Gaza aux Égyptiens, la Cisjordanie aux Jordaniens, autrefois maîtres de ces régions ? Et que faire dans le cas de Jérusalem ?

Nous ne résoudrons pas ici le dilemme des territoires occupés. En revanche, il serait opportun de se rappeler le rôle qu’ont joué les grandes puissances – en l’occurrence les États-Unis et l’Union Soviétique – dans ce conflit et dans les autres embrasements qu’a connu la région à la même époque. Nous verrons ensuite que, dès l’Antiquité, d’autres grandes puissances sont intervenues dans la région.

Dans le cas de la Guerre des Six Jours, on peut schématiquement résumer la situation ainsi : en plein contexte de la Guerre Froide, Égyptiens et Syriens jouissaient du soutien de l’Union Soviétique, tandis que les Israéliens pouvaient compter sur l’appui des États-Unis. Ce soutien n’était toutefois pas inconditionnel, ni dans un camp ni dans l’autre. Aussi bien Israël que l’Égypte savaient qu’il existait un certain nombre de lignes rouges à ne pas franchir, faute de quoi leurs puissants soutiens se retireraient du jeu. La crise du Canal de Suez en 1956 a bien illustré les limites que les États-Unis et l’Union Soviétique pouvaient imposer lorsqu’elles le jugeaient nécessaire. Dans le cas de la Guerre des Six Jours, ce sont les Soviétiques et les Américains qui ont, le 10 juin 1967, imposé un cessez-le-feu aux belligérants.

Ces événements illustrent la responsabilité des pays que l’on appelle communément les grandes puissances. Qu’elles agissent ou qu’elles décident de ne pas intervenir, elles jouent souvent un rôle déterminant dans la manière dont évolue un conflit.

Transportons-nous maintenant au IIe siècle av. J.-C., plus précisément en l’an 168. La grande puissance du moment, c’est clairement Rome, qui s’est débarrassée de Carthage en 202 et s’est ensuite tournée vers la Macédoine. Or, en 168, la Macédoine est définitivement battue par les Romains lors de la bataille de Pydna, sur la côte macédonienne de la Mer Égée. Rome a désormais les coudées franches en Grèce, et son influence s’étend sur bien plus loin, dans une bonne partie de la Méditerranée orientale. Au lendemain de Pydna, les Romains peuvent ainsi se tourner vers une autre région où se dessine une crise majeure : l’Égypte.

Les tensions au Proche Orient n’ont pas surgi au XXe siècle : au moment où les Romains passent à la vitesse supérieure en Méditerranée orientale, le roi de Syrie Antiochos IV Épiphane (un membre de la dynastie séleucide), est en conflit avec l’Égypte, où règne le jeune Ptolémée VI Philométor (de la dynastie lagide) conjointement avec son frère et sa sœur. Entre Séleucides et Lagides, le torchon brûle depuis longtemps : on en est désormais à la Sixième Guerre de Syrie.

Au moment où les Romains sont occupés à régler leurs problèmes en Macédoine, Antiochos Épiphane pénètre en Égypte, s’empare de Memphis et se rapproche d’Alexandrie. Arrivé dans les faubourgs de la ville, il se trouve nez à nez avec un émissaire romain, Gaius Popilius Laenas. Les Romains viennent de battre la Macédoine et ils n’ont pas perdu une minute pour se tourner vers le problème égyptien.

Voyons donc le récit que l’historien Polybe nous fait des événements :

« Antiochos se rapprochait de Ptolémée afin de s’emparer de Péluse. Il salua de loin le général romain Popilius et lui tendit la main ; mais Popilius lui tendit une missive écrite sur une tablette qu’il portait sur lui et qui contenait une décision du Sénat, l’invitant d’abord à la lire. Il me semble qu’il préféra ne pas manifester un geste amical avant de connaître les intentions de celui qui l’accueillait : lui était-il amical ou hostile ?

Le roi prit connaissance de la missive et dit qu’il voulait en référer à ses proches sur ces événements. À ces mots, Popilius commit un acte qui peut paraître grave et pour tout dire arrogant : il portait un bâton fait d’un sarment de vigne, avec lequel il traça un cercle autour d’Antiochos. Puis il lui dit de lui donner réponse à la missive avant de quitter ce cercle.

Le roi fut décontenancé par ce qui venait de se produire et par l’arrogance de Popilius. Il hésita un instant, puis répondit qu’il ferait tout ce que les Romains lui demandaient. »

[Polybe 29.27 (fragments conservés dans une compilation réalisée sur ordre de l’empereur byzantin Constantin Porphyrogénète)]

Antiochos a donc perdu la face : il quitte l’Égypte la queue entre les jambes après que les Romains lui ont intimé l’ordre de déguerpir. Ces derniers n’ont pour l’instant pas l’intention de mettre la main sur l’Égypte ; ils ne le feront qu’en 30 av. J.-C. Toutefois en 168, ils ont atteint le statut de grande puissance en Méditerranée orientale et ils sont en position de dire à un roi de ne pas importuner son voisin.

Mais alors, pourquoi diable les Romains interviennent-ils ? Ils auraient pu laisser Antiochos s’emparer de l’Égypte, qui est bien loin de Rome. Deux éléments permettent d’expliquer cette ingérence romaine dans les affaires égypto-syriennes. D’une part, il s’agit d’éviter que le royaume séleucide ne devienne lui aussi une grande puissance, laquelle causerait inévitablement des ennuis à Rome à moyen terme. D’autre part, le blé qui sert à nourrir les forces romaines en Macédoine provient en bonne partie d’Égypte. Antiochos, en voulant s’emparer de ce royaume, met en danger l’approvisionnement des armées romaines.

Il y a une leçon à tirer de tout cela. Les grandes puissances, lorsqu’elles le veulent vraiment, ont le plus souvent les moyens de mettre un terme aux disputes régionales ; et lorsqu’elles interviennent effectivement, c’est généralement pour préserver leurs propres intérêts. Le blé égyptien a été remplacé aujourd’hui par le pétrole du Proche Orient, mais la dynamique est assez similaire. En ce moment, le Proche Orient s’embrase avec le conflit israélo-palestinien, la guerre civile en Syrie ou encore les errements du prétendu califat de l’État islamique. Ces problèmes ont bien sûr des racines profondes dans la région ; mais les grandes puissances, par leur intervention ou leur inaction, portent aussi une part de responsabilité dans cette situation difficile. Elles l’ont démontré de façon patente au cours du demi-siècle qui s’est écoulé depuis la Guerre des Six Jours.

[image : le rabbin Shlomo Goren souffle dans le shofar devant le mur occidental de Jérusalem (1967)]