D’où vient le soleil ? Une nouvelle théorie révolutionnaire

helios.jpgConcilier les lois de la thermodynamique avec le récit mythique de l’origine du monde : c’est ce que nous propose un auteur anonyme, commentateur du poète Orphée, pour expliquer l’origine du soleil. Une théorie décoiffante pour nous faire oublier Mr. T.

Les trois quarts de la population planétaire sont actuellement hypnotisés par les twits tonitruants de Mr. T. : horrifiés, nous assistons aux premiers pas de danse d’un tyrannosaure dans le magasin de porcelaine américain. Vous en êtes déjà las ? Moi aussi, et je refuse de vous parler de Mr. T. Essayons plutôt de penser à des questions fondamentales, comme par exemple : d’où vient le soleil ?

La question a été posée à maintes reprises, et nos physiciens y ont apporté une réponse globalement satisfaisante. Néanmoins, cela ne devrait pas nous empêcher d’explorer des explications alternatives ; celle qui va suivre mérite qu’on s’y arrête quelques instants.

Cela ressemble à un thriller moderne. Pour commencer, un rouleau de papyrus découvert en 1962 sur le site d’une tombe à Derveni, à quelques kilomètres au nord de Thessalonique. Le rouleau avait été placé sur un bûcher funéraire où il a brûlé. Or le feu a eu un effet salvateur : en absorbant l’oxygène environnant, il a empêché que le rouleau ne se décompose. Les archéologues sont donc tombés sur un petit amas noirâtre qu’ils ont confié à un spécialiste de la restauration de papyrus.

Au terme d’un travail de bénédictin, le restaurateur est parvenu à séparer les couches carbonisées et à restituer le sommet d’une vingtaine de colonnes de texte. Miracle ! C’est du grec, et le style de l’écriture indique que le texte a été copié au IVe siècle av. J.-C.

Il reste à déchiffrer ce texte difficile, ce qui prendra une quarantaine d’années. Pendant ce temps, des éditions clandestines circulent sous le manteau. Avant même la publication officielle du texte, on peut déjà trouver des livres entiers consacrés au Papyrus de Derveni.

Le résultat ? Nous sommes en présence des réflexions d’un auteur du IVe siècle ; il fait le commentaire d’un poème aujourd’hui perdu, prétendument composé par le poète Orphée en personne. Orphée, souvenez-vous, était ce poète extraordinaire des temps anciens qui chantait si bien que les arbres et les pierres se déplaçaient pour l’écouter. Le Bob Dylan de l’époque, quoi… Lorsque son épouse Eurydice meurt, mordue par un serpent, Orphée se rend aux Enfers et parvient à convaincre le dieu Hadès de la laisser partir.

Bon, tout ça, c’est une autre histoire dont il faudra parler à l’occasion. Le poème du papyrus de Derveni est attribué à Orphée, mais en fait il date vraisemblablement du Ve siècle, c’est-à-dire plusieurs siècles après la mort de l’illustre poète. Pour faire simple, ce poème expose une doctrine dont les Grecs du Ve siècle s’accordaient pour dire qu’elle se référait à ce lointain poète.

Et le soleil dans tout cela ? Ah oui, revenons-y. Le commentateur ancien du poème nous propose un modèle inspiré tout droit des lois de la thermodynamique. Il envisage en effet un monde composé à l’origine de particules très chaudes, tellement chaudes qu’elles ne parviennent pas à s’agréger pour former des objets. C’est le règne du feu ; un peu comme le plasma de nos physiciens contemporains. Donc, pour que les particules s’assemblent, il faut les refroidir, c’est-à-dire leur retirer de la chaleur.

« (Orphée) a composé un poème (selon lequel) le pouvoir appartenait au plus fort, comme s’il s’agissait d’un enfant (prenant le pouvoir) de son père. Or ceux qui ne comprennent pas ce qu’il dit pensent qu’il s’agit de Zeus prenant la force et le pouvoir divin de son père (Kronos). Comprenant donc que le feu, lorsqu’il se mêle aux autres particules, les agite et empêche les corps de se constituer à cause de la chaleur, (le poète) éloigne (la chaleur), ce qui suffit – du fait de l’éloignement – à permettre que les corps se constituent. »

[voir le Papyrus de Derveni, colonne IX]

Notre commentateur antique a pris un virage surprenant : il voit en effet un parallèle entre le passage du feu à l’air et la transmission du pouvoir du dieu Kronos à son fils Zeus. Vous n’avez pas bien compris ? Par Héraclès, c’est pourtant simple ! Kronos = feu  /  Zeus = air. Le récit mythologique racontant la manière dont Zeus prend le pouvoir à son père Kronos ne serait qu’une manière un peu énigmatique pour le poète de faire de la physique des particules : il décrirait en fait la transition entre des particules séparées les unes des autres sous l’effet de la chaleur du feu, et des particules refroidies qui peuvent s’agréger et former des corps solides.

Holà, pas si vite ! Et toute cette chaleur retirée des particules, où va-t-on donc la stocker ? Les lois de la thermodynamique indiquent en effet que rien ne se perd. Là aussi, notre commentateur antique a la réponse.

« (…) chacune des particules est maintenue en suspension par nécessité, afin qu’elles ne s’agrègent pas. Si tel n’était pas le cas, toutes les particules qui ont la même propriété s’agrégeraient ; c’est de ces particules que s’est constitué le soleil. Or si la divinité n’avait pas voulu que le monde actuel existe, elle n’aurait pas créé le soleil. »

[voir le Papyrus de Derveni, colonne XXV]

Par la volonté divine, la chaleur des particules s’est donc déplacée vers le ciel, produisant notre cher et chaud soleil. Tout rentre dans l’ordre, les physiciens peuvent dormir tranquille.

Il est possible que cette explication de la formation du monde ne satisfasse pas entièrement les scientifiques d’aujourd’hui. Elle n’en reste pas moins fascinante car elle nous montre un penseur du Ve siècle av. J.-C. en train de faire un prodigieux grand écart : sur la base des connaissances rudimentaires – et en partie intuitives – dont il disposait à propos des échanges de chaleur et de leur effet sur la matière, il est parvenu à proposer un modèle qui s’accorde avec des récits anciens et respectés au sujet de la succession entre les dieux Kronos et Zeus. La tradition poétique issue d’Orphée ne pouvait pas être écartée d’un revers de main ; il fallait donc la concilier avec les réflexions des spécialistes des sciences naturelles.

De tout cela, on retiendra au moins l’élégance du raisonnement. Cela nous change un peu des faits alternatifs avancés par la fidèle conseillère de Mr. T.

[image : le Soleil sur son char, Coupole des Bains Széchenyi fürdő (Budapest)]

Théocrite et la chaleur de l’été

allegorie_ete_nbTandis que l’Europe somnole sous la canicule, il est temps de prendre un peu de repos. Le poète Théocrite nous accompagnera.

L’été sera chaud dans tous les sens du terme : le thermomètre a taquiné les 40 degrés en Suisse, du jamais vu depuis 1921 ; pendant ce temps, nos amis grecs doivent affronter une crise qui n’incite pas au repos. Qu’ils veuillent néanmoins recevoir le texte présenté ici comme un espoir de temps meilleurs.

Théocrite, poète du IIIe s. av. J.-C., se trouve sur l’île de Cos, à une encablure de la côte de l’Asie Mineure. Dans le récit qui suit, il prend le surnom de Simichidas. Il va, en compagnie de deux amis, participer à une fête – les Thalysies – en l’honneur de la déesse Déméter. En chemin, il rencontre un chevrier.

« Nous n’avions pas encore accompli la moitié du trajet, et le tombeau de Brasilas ne s’était pas encore montré à nous. Or voici que nous rencontrâmes un homme de Cydonia, pourvu d’un talent poétique. En fait, c’était un chevrier, et personne ne s’y serait trompé en le voyant car il avait vraiment l’apparence d’un chevrier. Ses épaules étaient recouvertes de la toison fauve d’un bouc au poil dru, velu et fleurant bon la présure fraîche. Autour du torse, il avait enroulé un vieux vêtement retenu par une ceinture tressée. Dans sa main droite, il tenait une houlette recourbée en olivier sauvage. Il souriait gentiment avec un regard avenant et me dit, le rire aux lèvres : ‘Simichidas, où traînes-tu les pieds en plein midi, à l’heure où même le lézard reste couché à l’abri des murets et où même les alouettes ne volettent pas entre les pierres tombales ? Te hâtes-tu vers un gueuleton auquel personne ne t’a invité ? Ou bien lances-tu un assaut vers le pressoir d’un de tes concitoyens ? Tu marches, et chaque pierre chante sous le coup de tes chaussures !’ »

[voir Théocrite, Idylle 7.10-26]

Simichidas et le chevrier narquois se lancent alors dans un bref échange poétique, puis se séparent bons amis. Sous le soleil, le chemin a été long ; on arrive enfin à destination.

« Au-dessus de nos têtes, des peupliers et des ormes nombreux bruissaient. À côté, une eau sacrée provenant d’une grotte des Nymphes s’écoulait en gargouillant. Sur la frondaison qui faisait de l’ombre, des cigales brûlées par le soleil s’épuisaient en babillage. Le croassement des grenouilles se faisait entendre dans l’épaisseur des ronces. Alouettes et chardonnerets chantaient, la tourterelle émettait son chant plaintif ; les abeilles dorées vrombissaient autour des fontaines. On sentait partout l’odeur d’un riche été, l’odeur des fruits de saison. À nos pieds, des poires ; à nos côtés, des pommes en abondance. Les branches ployaient sous les prunes tombant jusqu’à terre. On descellait des jarres contenant un vin vieux de quatre ans. »

[voir Théocrite, Idylle 7.135-147]

Sous la chaleur, un bel été à tous, et à bientôt.

[image : Allégorie de l’été, école de Peter Candid (XVIIe siècle)]