Bob Dylan, héritier d’Orphée

bob_dylanLe Prix Nobel de littérature attribué à Bob Dylan nous rappelle que, depuis Orphée, les poètes sont en premier lieu des chanteurs.

On déplore la mort simultanée de cinquante-trois critiques littéraires, tous étouffés par leur tartine au miel à l’heure du petit déjeuner : ils venaient d’apprendre que le chanteur Bob Dylan avait reçu le Prix Nobel de littérature. « Quoi ??? Ce folkeux-rockeur-métalleux-chanteur, lauréat du Prix Nobel ? Ni un vrai écrivain, ni un authentique poète ? Arrrrrrgh, gloups, couic ! » Rage, étouffement et disparition d’un contingent de critiques littéraires

En fait, non : la poésie n’est pas faite pour être lue, elle se déclame, et surtout elle se chante, et cela depuis les temps les plus anciens. Comme l’ont bien souligné les membres du jury Nobel qui ont commis ce crime de lèse-littérature, Bob Dylan est le lointain héritier d’une lignée remontant au premier des poètes grecs, Orphée. Celui-ci, compagnon de Jason et des Argonautes dans la quête de la Toison d’Or, en savait un bout en matière de poésie.

Voici ce qu’un manuel antique de mythologie nous dit à propos d’Orphée :

« De Calliope et d’Œagros, mais en réalité d’Apollon, naquirent Linos – que tua Héraclès – et Orphée qui pratiquait le chant accompagné à la cithare et qui, par son chant, mettait en mouvement les pierres et les arbres.

Lorsque son épouse Eurydice mourut d’une morsure de serpent, il descendit dans la demeure d’Hadès parce qu’il désirait la ramener à la lumière, et persuada Pluton de la laisser repartir. Ce dernier promit de le faire, pour autant qu’Orphée en chemin ne se retourne pas avant d’être arrivé à la maison. Mais Orphée, par manque de confiance, se retourna et la regarda. Elle s’en retourna alors sous terre. »

[voir le Pseudo-Apollodore, Bibliothèque 1.3.2, dans la traduction collective genevoise]

Quoi qu’en pensent Pierre Assouline et les autres critiques de Bob Dylan, les chanteurs folkeux savaient déjà, à l’époque, émouvoir les pierres et les arbres ; et – par Apollon et toutes les Muses de Piérie ! – ils étaient capables de fléchir même les gardiens de l’Hadès.

Aujourd’hui, on lit Sappho ; mais si ses mélodies n’avaient pas été perdues, on la chanterait ; et quand Euripide ou Sophocle veulent exprimer une forte émotion chez l’un de leurs personnages, ils le font aussi chanter.

Bob Dylan, simple chansonnier, ne mériterait pas le Nobel ? Et Pindare alors ? Voilà un poète qui défend le syndicat des musiciens, qu’ils soient folkeux, rockeux ou lyreux.

« Lyre d’or, propriété partagée entre Apollon et les Muses aux boucles sombres, le rythme se règle sur tes pas lorsque commence la fête, et les chanteurs suivent tes signaux quand tu vibres, ouvrant le prélude qui va guider le chœur.

Tu éteins aussi la flamme éternelle à la pointe de l’arme qui lance la foudre ; l’aigle, roi des oiseaux, s’endort sur le sceptre de Zeus, laissant pendre ses ailes rapides de part et d’autre, tandis que sur sa tête au bec crochu tu places un noir nuage qui tient ses paupières doucement fermées. Fasciné par tes sons, il soulève souplement son dos sous l’effet du sommeil.

Eh oui ! même le violent Arès néglige ses rudes armes pointues et se réjouit le cœur dans le sommeil, et tes flèches enchantent l’esprit des dieux, par l’habileté d’Apollon fils de Létô, accompagné par les Muses aux amples vêtements.

Mais tout ce que Zeus n’aime pas s’effraie en écoutant la voix des Muses de Piérie, sur terre et sur la mer insondable. Il s’effraie aussi dans le sinistre Tartare, l’ennemi des dieux, Typhon aux cent têtes. Autrefois, il a grandi dans une grotte célèbre, en Cilicie ; or maintenant ce sont les rivages de Cumes, digues de la mer, et la Sicile, qui lui écrasent le poitrail velu. La colonne du ciel le tient coincé, l’Etna perdu dans les nuages, qui toute l’année nourrit une neige au froid piquant. »

[voir Pindare, Pythique 1.1-20]

Le pouvoir d’Apollon et des Muses est sans égal, à la fois pour calmer les dieux et pour maîtriser les monstres qui menacent la paix. Amies de Zeus, les Muses collaborent avec lui pour que l’horrible Typhon reste coincé sous le poids de l’Etna. Calmé par les Muses, même Arès, le dieu de la guerre, laisse ses armes à la maison. Bob Dylan, serviteur des Muses, prolonge le message de Pindare : « how many times must the cannon balls fly before they’re forever banned ? »

Merci, Bob Dylan, de nous rappeler que la littérature ne se laisse pas enfermer dans un livre.

[image : Bob Dylan by Stefan Kahlhammer]