Une mort efficace

poison_finalDans l’Arizona, des condamnés sont invités à fournir le poison pour leur propre mise à mort. Une mort efficace, sans bavure…

Dans l’Arizona, on a renoncé à fusiller, à pendre, à électrocuter ou à gazer les condamnés à mort : il s’agit d’être efficace, raison pour laquelle on empoisonne par injection. C’est plus propre, le sang ne coule pas, et si tout se passe bien le condamné s’endort paisiblement.

Si tout se passe bien… Non, la mise à mort d’un être humain ne peut pas bien se passer ; et dans le cas de l’Arizona, c’est encore pire : car dans un cas récent, les autorités pénitentiaires ont dû répéter plusieurs fois la procédure pour parvenir à tuer un condamné qui s’accrochait un peu trop bien à la vie. Pendant ce temps, l’intéressé passait par d’atroces souffrances tandis qu’on essayait de l’achever avec des doses successives de poison.

Il fallait donc trouver une solution, alors même que les entreprises pharmaceutiques qui fournissaient le poison se retiraient du marché : trop mauvais pour leur image. Que faire ? Les autorités arizoniennes ont décidé de jouer la carte de la responsabilité individuelle : ce sera désormais le condamné lui-même qui pourra fournir le poison pour sa propre mise à mort. Ainsi, il sera sûr de ne pas se rater ; ou du moins, s’il souffre pendant le processus, ce sera de sa faute.

Les lecteurs assidus de ce blog se souviennent peut-être d’une occasion où nous avons abordé le célèbre épisode de la mise à mort de Socrate : si l’on en croit le récit de Platon, la ciguë que les Athéniens lui ont administrée a remarquablement bien fonctionné.

Une mort sans bavure, bravo ; les Arizoniens pourraient en prendre de la graine. Revenons maintenant brièvement sur ce récit de Platon pour rappeler le passage où Socrate va recevoir la coupe contenant le produit mortel :

« À ces mots, Criton fit signe à l’esclave qui se tenait à leurs côtés. Celui-ci sortit et s’absenta pendant un moment ; il revint avec celui qui allait administrer le poison, qu’il apportait broyé dans une coupe.

Socrate, voyant l’homme, lui dit : ‘Mon cher, puisque c’est toi l’expert en la matière, que faut-il faire ?’

L’autre répondit : ‘Rien d’autre que de boire, puis d’aller et venir jusqu’à ce que tes jambes s’alourdissent, et ensuite de te coucher. C’est comme cela que le poison fera son effet.’

En même temps, il tendait la coupe à Socrate. Celui-ci la prit, et il le fit d’un geste plutôt gracieux, Échécrate, sans trembler et sans que son teint ou son visage ne s’altère. Mais suivant son habitude, il fixa l’homme en le regardant par en bas, à la manière d’un taureau, et lui dit : ‘Que dirais-tu si je versais pour quelqu’un une libation de cette potion ? Est-ce permis ou non ?’

L’autre répliqua : ‘Nous n’en broyons que ce nous évaluons comme la juste quantité à boire.’ »

[voir Platon Phédon 117a-b]

Les Athéniens s’y connaissent en matière de mise à mort : ils savent doser la ciguë de manière à ce qu’elle tue en douceur. Socrate voudrait cependant faire une libation, c’est-à-dire verser à terre quelques gouttes du poison, ce que le préposé refuse car le dosage a été calculé très précisément. Mais à qui diable Socrate veut-il offrir cette libation ? Sans doute à la divinité qui a eu la bonté de le délivrer de la vie. Le poison, pharmakon en grec, est aussi un remède, et pour Socrate, la pire maladie, c’est la vie. Ceci dit, on appréciera toute l’ironie de Socrate, qui ne perd pas une occasion pour provoquer son entourage, y compris le préposé chargé de lui livrer le poison mortel.

Fort bien : mais tout le monde ne s’appelle pas Socrate, et la perspective de mourir empoisonné n’est pas forcément perçue comme une délivrance par le commun des mortels. Or chercher à tuer « proprement », c’est un peu éluder le problème en se concentrant sur les détails de la procédure. Derrière le cas récent qui s’est produit dans l’Arizona, on retrouve une question plus fondamentale : même dans des cas avérés où une personne a commis un crime atroce, les hommes ont-ils le droit de le mettre à mort ? Manger un autre être humain nous paraît interdit car ce serait nier notre propre humanité ; alors, tuer un autre être humain ? En offrant aux condamnés la possibilité de fournir leur propre poison, les autorités de l’Arizona évitent de faire face à leur responsabilité dans la mise à mort de leurs prisonniers.