Hooligans à Constantinople au VIe siècle ap. J.-C.

ben_hurLe hooliganisme n’est pas un phénomène nouveau : les habitants de Constantinople y étaient déjà habitués avec les factions des Bleus et des Verts, qui ont provoqué de graves troubles dans la ville en 532 ap. J.-C.

À l’heure de l’Eurofoot, on parle trop peu de foot et un peu trop de sécurité. Il faut dire que les hooligans russes ont déferlé sur Marseille comme des hordes de barbares venues de loin.

Les compétitions sportives coïncident régulièrement avec des débordements provoqués par de jeunes hommes dont le taux de testostérone atteint des sommets. C’était déjà le cas dans les grandes villes de l’Antiquité, qu’il s’agisse de Rome, d’Alexandrie ou de Constantinople. Cette dernière a d’ailleurs connu des troubles particulièrement violents dont l’empereur Justinien se serait bien passé : en l’an 532, les émeutes de la révolte dite de ‘Nika’ ont failli lui coûter son trône.

Voyons la description faite par un contemporain des événements. L’historien Procope s’arrête un moment sur les équipes de supporters pour les courses de chars. Les équipages se distinguaient par des couleurs qui permettaient d’identifier les coureurs hippomobiles. Sur les gradins de l’hippodrome, des jeunes gens portaient les couleurs de leur écurie favorite : il y avait la faction des Bleus, celle des Verts, des Rouges et des Jaunes. Les Bleus étaient les pires : ils avaient adopté une tenue particulière qui les rendait aisément reconnaissables.

« Pour commencer, les membres des équipes de supporters se livrèrent à des innovations sur leur coupe de cheveux : ils tondaient leur chevelure d’une manière tout à fait différente du reste des Romains. Ils ne touchaient ni à leur moustache ni à leur barbe, mais les laissaient pousser comme les Perses l’avaient toujours fait. Sur la tête, ils se coupaient les cheveux sur le devant jusqu’au niveau des tempes, tandis qu’ils laissaient pendre la partie arrière sur une grande longueur, sans aucune raison, comme le font les Massagètes. C’est pourquoi on appelait cela la coupe ‘à la mode des Huns’.

Ensuite, ils voulaient tous porter des manteaux à bordure de pourpre, revêtant ainsi un habit qui les plaçait au-dessus de leur condition individuelle ; car il leur était possible d’acheter de tels vêtements avec de l’argent mal gagné. Ils serraient au maximum la partie de leur tunique qui entourait les poignets tandis que, la partie qui remontait jusqu’aux épaules, ils la faisaient gonfler jusqu’à une largeur incroyable. Chaque fois qu’ils agitaient les bras pour lancer des acclamations dans les théâtres et les hippodromes, ou pour crier des encouragements selon l’usage, cette partie de leur vêtement se soulevait de façon désordonnée, ce qui donnait à ces imbéciles l’impression que leur corps était tellement beau et fort qu’il leur fallait le recouvrir de tels habits. Cependant, ils ne se rendaient pas compte que leurs vêtements bouffants et flottants trahissaient bien plutôt un corps de gringalet. Leurs gilets, leurs pantalons et la plupart de leurs chaussures étaient sélectionnés d’après l’appellation et la mode des Huns.

Ils portaient des couteaux : au début, presque tous le faisaient ouvertement seulement la nuit, tandis que de jour, ils cachaient sous leurs vêtements, le long de la cuisse, des poignards à double tranchant. Ils se réunissaient en bandes dès qu’il faisait sombre et dévalisaient les gens de la bonne société partout sur la place publique, et aussi dans les ruelles : ceux qui tombaient entre leurs mains se voyaient extorquer manteaux, ceintures, agrafes en or ainsi que tous les autres objets qu’ils avaient en leur possession. En plus de voler, les agresseurs n’hésitaient pas à tuer également, afin d’éviter d’être dénoncés.

Même ceux parmi les supporters des Bleus qui n’appartenaient pas à la faction avaient leur part de désagréments car eux non plus n’étaient pas épargnés. De ce fait, la plupart des gens portaient dorénavant des boucles de ceintures, des agrafes et des vêtements de moindre prix que ne le réclamait leur position sociale, afin d’éviter de perdre la vie par coquetterie ; et le soleil ne s’était pas encore couché qu’ils se retiraient dans leurs maisons pour s’y cacher.

Ce fléau s’étendait et les autorités qui devaient veiller sur la population ne prenaient aucune mesure contre ces criminels, avec pour conséquence que l’audace de ces hommes ne connaissait plus de bornes. (…)

Voilà ce qu’il en était des Bleus. Dans la faction adverse, les uns penchaient pour le parti des premiers, tout enclins à partager leur mode de vie criminel sans encourir de poursuites ; les autres optaient pour la fuite et allaient se cacher ailleurs ; mais beaucoup étaient attrapés sur place et mouraient de la main de leurs ennemis, ou alors ils étaient punis par les autorités. »

[voir Procope, Histoire secrète 7.8-22]

antinoe_charioteersDes coupes de cheveux bizarres, des tenues vestimentaires provocantes, des couteaux cachés sous les vêtements, et en plus un comportement qui faisait que personne ne pouvait se sentir en sécurité : le noyau dur des clubs de supporters à Constantinople se serait senti à l’aise lors des matches de l’Eurofoot. Le hooligan a une longue histoire, et il nous accompagnera aussi longtemps qu’il y aura des meutes de jeunes gens pour suivre des compétitions sportives. Autrefois l’hippodrome, maintenant le stade de foot, demain un autre sport. Une chose demeure : les maillots de couleur pour identifier les équipes !

[images : en haut, Ben Hur, bien sûr; plus bas, les conducteurs de chars d’Antinoé ; papyrus en provenance d’Égypte, env. VIe s. ap. J.-C. ; Egypt Exploration Society]

Les Grecs sont passés par la Suisse, Byzance y est restée

byzanceLes Argonautes, sous la conduite de Jason, sont passés par la Suisse. Et Byzance, descendante directe des Grecs, a aussi laissé sa marque dans le pays, comme en témoigne une exposition récemment inaugurée à Genève.

Qui l’eût cru ? Les Argonautes, guidés par Jason pour quérir la Toison d’Or, ont fait un crochet par la Suisse pendant leur voyage de retour vers la Grèce. C’est du moins ce que suggère Apollonios de Rhodes, un poète grec du IIIe s. av. J.-C., dans ses Argonautiques. Certes, Apollonios n’a jamais mis les pieds en Suisse, et ses connaissances de la géographie helvétique sont un peu rudimentaires, mais on se laissera néanmoins persuader par son récit plein de verve.

Les Argonautes, dans leur long périple, remontent la Mer Adriatique pour atteindre le Pô. Ce fleuve, d’après Apollonios, permet de remonter jusqu’à une bifurcation : à droite, le cours du Rhin, à gauche celui du Rhône.

« De là, [les Argonautes] s’engagèrent dans le cours profond du Rhodanos [aujourd’hui : le Rhône] qui se jette dans l’Éridan [aujourd’hui : le Pô], leurs eaux se mélangent en mugissant. Ce fleuve vient des profondeurs de la terre, où se trouvent les portes et les demeures de la nuit. Depuis ce point, il continue : d’un côté, il atteint en rugissant les côtes de l’Océan [Rhin] ; de l’autre, il se jette vers la côte ionienne vers la Mer de Sardaigne, poussant son cours dans l’immense golfe à travers sept bouches [delta du Rhône].

Depuis le fleuve, ils poursuivirent leur navigation vers les lacs tempétueux qui s’étendent à perte de vue dans le territoire des Celtes. Et là, ils manquèrent de connaître un destin misérable : car l’un des bras menait vers un golfe de l’Océan où ils étaient sur le point de se jeter à leur insu ; de là, ils ne seraient pas retournés indemnes. Mais Héra s’élança du ciel et, du haut du Roc Hercynien, poussa un cri. Quant à eux, ils furent tous effrayés par son cri, tandis que le vaste éther retentissait. Grâce à la déesse, ils rebroussèrent chemin et comprirent quel était le chemin à suivre pour rentrer chez eux. Il leur fallut du temps pour atteindre la côte baignée par la mer, par la volonté d’Héra. Ils traversèrent le territoire des Celtes et des Ligures sans être inquiétés : en effet, la déesse avait répandu autour d’eux une brume extraordinaire pendant tout la durée de leur trajet. »

[voir Apollonios de Rhodes, Argonautiques 4.627-649]

On devine que les Argonautes, arrivant depuis le Pô, s’engagent d’abord dans le cours du Rhin. Ils vont probablement être précipités dans les chutes du Rhin, mais Héra les retient eu dernier moment et ils choisissent alors de suivre le cours du Rhône. Ils traversent les « lacs celtes », c’est-à-dire les lacs du Plateau suisse : Lac de Constance, Lac de Neuchâtel, Lac Léman. Puis ils suivent encore le cours du Rhône pour atteindre la Camargue, avec les Bouches du Rhône.

Il ne subsiste plus aucune trace du passage des Argonautes en territoire suisse, et pour cause : l’épisode est manifestement inventé par le poète sur la base de connaissances hydrographiques assez rudimentaires.

Mais cela ne signifie pas pour autant que la Suisse en ait fini avec la Grèce. Plus d’un millénaire et demi après la visite de Jason, à des milliers de kilomètres, fleurit l’Empire byzantin. Sa capitale, Constantinople (anciennement Byzance, c’est-à-dire la future Istanbul), est un haut lieu de la culture, de l’érudition et des arts. Et comme tout empire fleurissant qui se respecte, Byzance rayonne loin à la ronde. De cet extraordinaire foisonnement, la Suisse conserve aussi des traces remarquables, comme en témoigne une exposition qui vient d’ouvrir à Genève, au Musée Rath. Ivoires, monnaies, vaisselle d’argent, le visiteur peut y contempler les vestiges d’un art raffiné au rez-de-chaussée. En descendant au sous-sol, on découvrira aussi des livres produits par les meilleurs scribes de l’Empire. Ces livres témoignent d’une activité incessante de lecture, d’interprétation et d’explication des modèles antiques. Pour l’essentiel, c’est à ces scribes de Byzance que nous devons notre connaissance de la littérature grecque ancienne.

Jason a ouvert les portes de la Suisse ; Byzance s’y est invitée ; que les Grecs soient toujours les bienvenus chez nous !

[image : calice avec inscription syriaque, région d’Antioche, VIII/IXe s. ap. J.-C. Image adaptée à partir du dépliant de l’exposition.]