Le sport rend gentil … ou pas

chariotPour éviter que les gens ne se battent, rien de tel que le sport. Entre la théorie et la pratique, il reste pourtant un effort à faire.

Homère l’a bien montré : lorsque des hommes bourrés de testostérone se battent pour des questions d’amour-propre, rien de tel qu’un peu de sport pour leur faire retrouver le sens des rapports humains.

Souvenez-vous : dans l’Iliade, le lecteur assiste à la querelle entre le jeune Achille et son aîné Agamemnon. Ils se disputent pour la possession d’une belle captive. L’affaire tourne au vinaigre, Achille part bouder dans son coin, les Grecs se retrouvent en mauvaise posture face aux Troyens, et l’histoire dérape vilainement lorsque Patrocle, fidèle compagnon d’Achille, perd la vie en tentant de sauver la mise pour les Grecs. Il faut la mort de Patrocle pour qu’Achille et Agamemnon se reprennent en main, cessent leur querelle et retrouvent le sens des priorités (nous en avons parlé récemment).

C’est alors qu’Homère nous montre les vertus du sport : pour honorer la mémoire de Patrocle, Achille organise un grand concours sportif où les participants vont pouvoir rivaliser de fair-play. Tout le contraire de la dispute autour de la belle captive. Pourtant, dans un premier temps, nos sportifs se comportent comme de jeunes coqs prêts à tous les coups bas pour gagner les meilleurs prix. Dans la course de char, le jeune Antiloque triche un peu et parvient à distancer un conducteur plus expérimenté, Ménélas, grâce à un procédé digne d’une course de Formule 1. Il a gagné une belle jument que Ménélas aurait volontiers prise pour lui. Le perdant est vexé et demande un arbitrage ; mais le jeune Antiloque s’empresse d’éteindre l’incendie.

« Calme-toi ! Seigneur Ménélas, je suis bien plus jeune que toi : tu as la précédence sur moi, et tu es plus valeureux. Tu sais jusqu’où cela peut aller lorsqu’un jeune perd les pédales : car il a l’esprit vif, mais la couche de bon sens est mince. Ton cœur peut encaisser le coup ; quant à moi, je vais te donner la jument que j’ai gagnée.

Et si tu me demandais quelque chose de chez moi qui soit encore plus grand, je te le céderais aussitôt volontiers, plutôt que de perdre ton amitié, nourrisson de Zeus, et de me rendre coupable aux yeux des dieux. »

[Iliade 23.587-595]

Joignant les actes aux paroles, Antiloque remet la jument à Ménélas, qui se laisse immédiatement attendrir par le geste de son cadet.

« Antiloque, en dépit de ma colère, c’est à moi de faire un pas en arrière : car avant cela, tu n’étais ni égaré ni insensé ; ce n’est que maintenant que ton esprit a cédé à ta jeunesse. La prochaine fois, évite de tricher face à des gens meilleurs que toi.

Si j’avais eu affaire à un autre Achéen, je ne me serais pas laissé persuader ; mais toi, tu en as bavé, et avec ton brave père et ton frère, vous avez mouillé votre maillot pour moi. C’est pourquoi, puisque tu m’en fais la demande avec respect, je passerai l’éponge. La jument, je te la donnerai, bien qu’elle me revienne, pour que tout le monde sache que je ne suis ni arrogant ni intransigeant. »

[Iliade 23.602-611]

Vous avez remarqué ? Alors qu’Agamemnon et Achille s’étaient disputés pour une question de butin et d’amour-propre, sans parvenir à se calmer, ici au contraire Ménélas et Antiloque désamorcent tout seuls leur querelle, chacun faisant une concession à l’autre. Ouf, vive le sport ! Lorsque des guerriers sont prêts à se taper dessus, rien de tel qu’une bonne course de char. C’était donc simple : le sport est un merveilleux exutoire pour les hommes qui ont un peu trop forcé sur le Red Bull. Au lieu de battre, ils feront preuve de fair-play, comme Antiloque et Ménélas.

Non mais allô ? Je rêve ? Vous y croyez, vous, à cette vision idéalisée du sport sur fond de coucher de soleil, avec encore un peu de guitare hawaïenne pour accompagner le tout ?

La semaine passée, l’équipe nationale d’Argentine se proposait de venir jouer un match amical en Israël et le gouvernement israélien n’a rien trouvé de mieux que de politiser l’événement en déplaçant le match de Haïfa à Jérusalem, pour légitimer ses revendications sur la Ville Sainte. Lionel Messi, star de l’équipe, a subi des pressions de la part des Palestiniens et les Argentins ont renoncé au voyage.

Quelques jours plus tard, en Suisse, un match entre deux équipes de quatrième division se termine par des insultes racistes, des coups et un quasi lynchage.

Pauvre Homère, s’il pouvait voir ce que nous faisons du sport aujourd’hui…

[image : les courses de char de l’avenir]

Les larmes des héros

Men_running_in_a_chariot_race_at_the_Piha_Surf_Club_carnival,_ca_1938Ronaldo à terre, en larmes, le genou blessé. Un héros pleure-t-il ?

On n’oubliera pas de sitôt les images d’un Cristiano Ronaldo à terre, versant des larmes de frustration sur un genou abîmé par un choc violent avec un adversaire. La finale de l’Eurofoot 2016 a certes manqué de vivacité. Cependant le drame ronaldien, suivi de la réaction de fierté des Portugais face à des Français soudain dépourvus de leur énergie initiale, aura apporté une touche humaine à une partie qui menaçait de s’enliser.

On a aussi beaucoup parlé d’un papillon venu consoler Ronaldo, se posant sur son visage pour sécher ses larmes.

Mais au fait, un héros de la trempe de Ronaldo, connu pour son arrogance, a-t-il le droit de pleurer ? Sans doute : c’est précisément le caractère excessif du personnage qui lui donne son relief particulier. Les héros de l’épopée pleuraient aussi de chagrin, de rage, de frustration et d’humiliation.

Retour sur une autre compétition sportive, les jeux funèbres en l’honneur de Patrocle, au chant 23 de l’Iliade. Patrocle est mort, son fidèle compagnon Achille est partagé entre le désespoir et la colère – il verse quelques hectolitres de larmes à l’occasion – puis il décide de célébrer la mémoire du disparu en mettant sur pied des jeux athlétiques : course de char, boxe, course à pied. Pour les prix, on ne se contente pas de médailles, mais Achille offre des trépieds, du bronze ou encore des femmes.

La course de chars donne lieu à un duel particulièrement serré entre les concurrents de tête. Sur les cinq cochers, Diomède et Eumélos ont pris la tête et luttent pour la première place :

« Et voici qu’Eumélos aurait dépassé Diomède, ou du moins il lui aurait disputé la victoire, si Phoibos Apollon ne s’était pas irrité contre le fils de Tydée [Diomède] : il lui arracha des mains son fouet brillant. Dépité, Diomède laissa couler des larmes de ses yeux, parce qu’il voyait ses juments aller encore plus vite, mais elles se faisaient mal en courant sans aiguillon.

Athéna se rendit compte qu’Apollon apportait une aide illicite au fils de Tydée. Elle s’élança au secours du conducteur de troupes [Diomède] et lui remit un fouet, tout en redonnant de la vigueur aux juments.

Puis, en colère, elle se dirigea vers le fils d’Admète [Eumélos]. La déesse brisa le joug de son attelage ; les juments filèrent de part et d’autre de la piste, tandis que le timon tombait à terre. Quant à Eumélos, il culbuta hors du char et heurta une roue, s’éraflant les coudes, la bouche et le nez, puis se cognant le front, au-dessus des sourcils. Ses yeux s’emplirent de larmes, et il en perdit la voix vigoureuse.

Le fils de Tydée le contourna, contrôlant ses chevaux aux lourds sabots, et s’élança pour prendre une avance décisive sur les autres. »

[voir Homère, Iliade 23.382-399]

Tydée remporte donc la victoire, laissant Eumélos pleurer sur sa malchance. On reconnaît derrière ce coup du sort une manœuvre de la déesse Athéna.

ronaldo1bw.jpgHeureusement pour les héros, le sport peut aussi donner à rire. On peut espérer que, une fois la victoire portugaise pleinement savourée, Cristiano Ronaldo parviendra à porter un regard moins triste sur sa sortie de piste. Il pourra se souvenir de la mémorable glissade d’Ajax alors qu’il est sur le point de ravir la victoire à Ulysse dans la course à pied. Le premier prix consiste en un cratère précieux, vase magnifique ; pour le second, ce sera une vache. Les deux coureurs sont au coude à coude lorsqu’Ulysse demande un petit coup de pouce à Athéna (encore elle !).

« Comme ils approchaient de la fin du parcours, voici qu’Ulysse appela la déesse aux yeux pers, Athéna, à son secours, priant en son for intérieur : ‘Écoute-moi, déesse, apporte ton secours bienveillant à mes jambes !’

Pallas Athéna entendit ses prières et rendit ses membres rapides, aussi bien les pieds que ses mains au-dessus. Et comme ils étaient tous deux à un doigt de se saisir des prix, Ajax glissa dans sa course – mis en difficulté par Athéna – sur les bouses des vaches mugissantes que l’on avait sacrifiées, celles-là mêmes qu’Achille aux pieds rapides avait tuées en l’honneur de Patrocle. La bouche et le nez d’Ajax se remplirent de bouse.

L’endurant Ulysse, arrivé le premier, s’empara du cratère ; quant au brillant Ajax, il saisit la vache. Mais voilà qu’il se retrouva avec la corne de la vache rustique dans la main, crachant encore de la bouse ! Il s’adressa alors aux Argiens : ‘Aïe ! C’est la déesse qui a entravé mes pieds ! Depuis toujours, elle se tient à côté d’Ulysse comme si elle était sa maman, et maintenant aussi elle lui donne un coup de main.’

Tout le monde rigola gentiment de ce qui lui était arrivé. »

[voir Homère, Iliade 23.768-784]

Alors, les héros doivent-ils pleurer ou rire ? Les deux, mon général ! Il y a un moment pour pleurer, et Ronaldo Cristiano avait bien le droit de laisser éclater son dépit. Ensuite, il faut savoir aussi rire de sa mésaventure.

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