En toutes choses, il faut considérer la fin

croesus_bwEn remerciement à tous les fidèles lecteurs de ce blog, une leçon de sagesse prodiguée par Solon l’Athénien.

Depuis le 6 mars 2015, ce blog vous a distraits, instruits, agacés, amusés et parfois lassés. 173 interventions, en suivant un rythme presque hebdomadaire. Au cours de l’année 2018, vous avez préféré – dans l’ordre décroissant – « Donner sa vie pour une cause », « Torture : pour ou contre ? », « Qui jouit le plus : les femmes ou les hommes ? » ou encore « On a retrouvé le second livre de la Poétique d’Aristote ».

Il faut cependant savoir refermer la porte doucement avant que les lecteurs ne la claquent. La formule a plu à certains, mais elle commence à dater ; il est donc temps de passer à d’autres approches, et de laisser la place à d’autres voix pour s’exprimer. À partir d’aujourd’hui, Pour l’amour du grec ne sera plus alimenté que de manière sporadique, au gré des inspirations dionysiaques ou apolliniennes de votre serviteur.

Que personne n’y voie le signe d’un désamour pour le grec. Bien au contraire : je reste persuadé que la lecture des auteurs grecs est riche d’enseignements et de plaisirs. La magie du contact avec la langue originale ne se remplace pas. Cela demande un effort, aussi bien de la part des enseignants de grec que de leurs élèves, mais cet effort est récompensé par l’accès à un vaste territoire dont certaines régions sont familières, d’autres moins souvent arpentées. Homère, Thucydide, Platon ou Euripide, on connaît ; mais ne vaudrait-il pas la peine de découvrir aussi Achille Tatius, Archiloque, Théophraste ou Nonnos ? Si certains lecteurs ont eu quelques agréables surprises au détour d’une page de ce blog, cela suffira à mon bonheur.

À propos de bonheur, en guise de cadeau final, vous trouverez ci-dessous un passage d’Hérodote qui constitue, me semble-t-il, une leçon de bonheur pour nous tous. C’est l’Athénien Solon qui l’a prodiguée à Crésus, qui croyait que son or inépuisable suffirait à le rendre heureux.

« Crésus, je connais l’absolue jalousie des dieux, et je sais qu’elle est source d’instabilité. Et voilà que tu m’interroges sur les affaires des hommes… Au cours d’une longue vie, nous voyons nombre de nos espérances se réaliser, et nous passons aussi par de nombreuses souffrances.

J’estime en effet la durée de la vie humaine à septante ans. Ces septante années font vingt-cinq mille deux cents jours, sans compter les mois intercalaires ; et si l’on allonge d’un mois une année sur deux, pour respecter le rythme des saisons, on peut rajouter trente-cinq mois aux septante ans, et ces mois intercalaires font mille cinquante jours. Ainsi donc, si l’on calcule le total de tous les jours qui constituent ces septante ans, cela fait vingt-six mille deux-cent cinquante.

Aucune de ces journées n’apporte un contenu semblable à la précédente. Vois-tu, Crésus, l’homme n’est que le jouet des circonstances. À moi, tu me sembles posséder une grande fortune et régner sur une multitude de sujets. Il reste cependant la question que tu m’as posée, et à laquelle je ne peux encore t’apporter de réponse avant d’avoir appris si tu as eu une belle mort.

En effet, celui qui possède une grande fortune n’est pas plus heureux que celui qui vit au jour le jour, si la chance ne lui accorde pas de connaître une belle mort dans la prospérité. Car il y a beaucoup d’hommes très riches et malheureux, et beaucoup qui, bien que disposant de moyens restreints, ont de la chance. L’homme très riche et malheureux n’a que deux avantages sur l’homme chanceux, mais les avantages du second surpassent de loin ceux du premier. Le premier est en meilleure posture pour satisfaire ses désirs et pour faire face à une catastrophe qui s’abattrait sur lui. Le second, toutefois, détient les atouts suivants : certes, il ne peut ni faire face à une catastrophe, ni satisfaire ses désirs comme l’autre, mais sa chance le préserve de ces contraintes. Il évite les infirmités et la maladie, il est à l’abri de la souffrance, il a de beaux enfants et lui-même est beau. Si de surcroît il achève bien son existence, alors voilà l’homme que tu recherches, celui qui mérite d’être appelé bienheureux. Mais avant qu’il ne meure, il faut encore se retenir de l’appeler bienheureux, et le considérer simplement comme chanceux.

Pour un homme, il est impossible de réunir toutes les qualités. De même, un pays ne suffit jamais à se procurer tous les produits : s’il possède l’un, il lui manque un autre. Le meilleur pays, c’est celui qui en détient le plus. Ainsi donc, il n’est pas un seul être humain qui se suffise à lui-même : s’il possède une qualité, il lui manque une autre. Cependant, celui qui atteint le terme de sa vie avec les qualités les plus nombreuses, et qui ensuite connaît une belle mort, c’est celui-là qui, me semble-t-il, ô roi, mérite de porter le nom de bienheureux.

En toute chose, il faut considérer la fin ; car à bien des hommes, la divinité a brandi le bonheur, avant de les abattre. »

[Hérodote 1.32]

 

[image : Crésus sur le bûcher]

Trump : contrôlez la bête !

trumpL’homme le plus puissant du monde est imprévisible et dangereux. L’entourage immédiat de Donald Trump doit ruser pour contrôler la bête.

  • Donald Trump est un type formidable ! En voici un qui dit ce qu’il fera, et qui fait ce qu’il a dit !
  • Tu trouves, chéri ? Pour ma part, ce type me semble impulsif, incohérent et grossier.
  • Ce n’est pas grave : tant qu’il fait son travail et qu’il remet les États-Unis sur pied, on peut bien lui pardonner quelques sautes d’humeur, non ?
  • Tu ne sembles pas avoir saisi la portée du problème : il fait tellement de bêtises, il commet de telles gaffes et il est devenu si dangereux que son entourage doit sans arrêt le contrôler dans son dos pour éviter les catastrophes !
  • Toi qui connais si bien tes vieilles histoires de Grecs, de Perses et d’Égyptiens, tu ne penses pas que ça s’est toujours passé ainsi ? Et nous sommes toujours là, non ?
  • Certes, mais mes vieilles histoires, comme tu dis, montrent que l’affaire finit généralement mal pour les autocrates qui doivent être contrôlés par leur entourage. Tu connais Cambyse ?
  • Cambyse ? Non, cela ne me dit rien. Par contre, je sens que je vais de nouveau y passer avec un de tes bouquins qui sentent le moisi.
  • Ne sois pas plus bête qu’un Président des États-Unis. Je vais te chercher mon édition d’Hérodote, et tu verras quel adorable bonhomme fut le roi Cambyse.
  • C’est ça, chérie, prends ton Hérodote. Il doit être au frigo, coincé entre le Reblochon et la Fourme d’Ambert !
  • Très drôle. Bon, reste bien calé dans ton fauteuil, ça va commencer.

« (…) une autre fois, ce fut le tour de douze Perses du plus haut rang : [le roi Cambyse] les fit arrêter et enterrer vivants, la tête en bas. Face à ces actes, Crésus le Lydien estima qu’il était de son devoir de lui faire une mise en garde :

‘Ô Roi, ne cède pas entièrement à ton jeune âge et à ta fougue, mais domine-toi et sois maître de toi. Il est bon de réfléchir avant d’agir ; la prévoyance est un signe de sagesse. Or toi, tu tues des hommes qui figurent parmi tes compatriotes, en les arrêtant sans raison aucune, et tu mets à mort des enfants. Si tu commets de nombreux forfaits de ce genre, fais attention que les Perses ne se rebellent contre toi. Ton père Cyrus m’a recommandé avec beaucoup d’insistance de te mettre en garde et de te soumettre les bons conseils que je pourrais trouver.’

C’était par bienveillance que Crésus prodigua ces conseils à Cambyse. Ce dernier, toutefois, répliqua de la manière suivante :

‘Toi, tu oses me donner des conseils, toi qui as si bien géré les affaires de ton propre pays ? toi qui as donné de si bonnes recommandations à mon père, qui lui as enjoint de franchir le fleuve Araxe et de marcher contre les Massagètes alors que ceux-ci voulaient traverser pour nous attaquer ? Tu as causé ta propre perte en dirigeant mal ton pays, et tu as causé celle de Cyrus, qui a suivi tes conseils ! Mais tu ne t’en tireras pas à si bon compte : cela faisait longtemps que j’attendais l’occasion de m’en prendre à toi.’

Sur ces mots, il saisit son arc pour décocher une flèche à Crésus, lequel se déroba et courut hors de la salle. Comme il n’était pas parvenu à l’atteindre de ses flèches, il ordonna à ses serviteurs de l’arrêter et de l’exécuter. Ses serviteurs connaissaient le caractère du roi. Ils cachèrent donc Crésus en faisant le raisonnement suivant : si Cambyse regrettait sa décision et réclamait Crésus, ils le feraient sortir de sa cachette et seraient récompensés pour cela ; et s’il ne regrettait rien et ne réclamait pas Crésus, il serait toujours temps de régler l’affaire.

Effectivement, peu de temps après, Cambyse réclama Crésus. Apprenant cela, les serviteurs lui firent savoir que Crésus était toujours vivant. Cambyse dit qu’il était bien content que Crésus soit vivant, mais que ceux qui l’avaient sauvé ne s’en tireraient pas ainsi, mais qu’il les ferait exécuter. Et c’est ce qu’il fit. »

[Hérodote 3.36]

  • Un vrai homme à poigne, ton Cambyse ! J’aime ça.
  • Oui, un homme à poigne que son entourage devait constamment contrôler, et qui a très mal fini…
  • Il ne faut pas tout confondre : Donald Trump n’a tué personne, il se contente de casser les pieds à la planète grâce à Twitter !
  • Sur ce point, tu as raison : Cambyse était nettement plus sanguinaire que Trump. Cependant, un Président des États-Unis dispose d’un pouvoir tel qu’il pourrait causer des dégâts énormes s’il n’y avait personne pour contrôler la bête.
  • Si tu veux… Alors, la taupe qui dénonce les comportements de Trump, on l’a enfin trouvée ? Il serait tout de même temps de remettre un peu d’ordre dans la Maison Blanche. Il n’y a rien de pire que les fuites.

[Image : un sympathique jeune homme au sourire avenant. Vous le reconnaissez ?]

L’or de Crésus laisse des traces à Thèbes

Hoecke_Croesus_showing_his_treasuresDécouverte sensationnelle d’une inscription témoignant d’une offrande du roi Crésus à un sanctuaire à Thèbes

  • Riche comme Crésus, le Mark Zuckerberg, je te dis ! Ma chérie, tu me croiras si tu veux : il a des milliards de dollars à ne plus savoir qu’en faire.
  • Oui, mais sa fortune, c’est du vent : quand il fait des bêtises avec Bakefoot, soudain ses milliards fondent comme la banquise du Pôle Nord. Il ferait mieux d’investir dans de l’or, comme Crésus. D’ailleurs, tu dis « riche comme Crésus », mais je parie que tu ne sais pas d’où vient l’expression.
  • Et toi qui as toujours le nez fourré dans un bouquin, je parie que tu sais.
  • Hé hé ! Gros malin, tu veux que je sorte un gros livre très compliqué ?
  • Pitié, surtout pas ! Dis-moi seulement où Crésus est allé chercher son or.
  • Crésus était roi de Lydie, en Asie Mineure, au VIe siècle av. J.-C. La capitale du royaume, Sardes, était traversée par un fleuve, le Pactole, dont on disait qu’il charriait des paillettes d’or.
  • Ah ? Il suffisait donc de filtrer l’eau du Pactole ?
  • C’est un peu ça, si tu veux. Toutefois, Crésus a aussi conquis beaucoup de régions avoisinantes, et il a rempli ses caisses en pillant les vaincus. Alors un jour, il s’est dit qu’il pourrait mettre la main sur l’empire perse, où régnait Cyrus. Je t’arrête tout de suite avant que tu me demandes « six Russes ? » d’un air niais : tu me l’as déjà faite, celle-là.
  • Mais pas du tout, ma chérie ! Alors, comme ça, Crésus est allé s’enrichir un peu plus du côté des Perses ?
  • Non, ça n’a pas marché. Pour commencer, Crésus s’est dit qu’il allait se renseigner pour savoir si l’expédition en valait la peine. Comme il ne disposait pas de Bakefoot pour le renseigner, il a envoyé des émissaires pour tester les différents oracles de la Grèce, en espérant identifier le plus fiable d’entre eux.
  • Ah ! C’était un malin, ton Crésus : il comparait les produits avant d’acheter !
  • C’est en tout cas ce que rapporte Hérodote. Cette fois-ci, tu ne vas pas y couper, je te lis le passage. J’ai chargé le texte intégral sur mon smartphone.
  • Ah ? Tu te modernises, ma chérie, c’est bien…
  • Nom d’un Hécatonchire manchot, écoute Hérodote et tais-toi !

« Pendant deux ans, Crésus – qui avait perdu son fils – vécut dans un grand chagrin. Après cela, l’empire d’Astyage fils de Cyaxare, détruit par Cyrus fils de Cambyse, et plus généralement l’accroissement de la puissance des Perses, mirent fin au deuil de Crésus. Il se dit que, dans le mesure du possible, il pourrait prendre le contrôle de leur expansion avant qu’ils ne deviennent trop puissants.

C’est avec cette pensée en tête qu’il décida d’éprouver les oracles de la Grèce et de la Libye. Il envoya donc divers émissaires à Delphes, à Abai en Phocide et à Dodone. D’autres furent envoyés au sanctuaire d’Amphiaraos et à celui de Trophonios, d’autres encore au sanctuaire des Branchides à Milet. Voilà la liste des oracles grecs auxquels Crésus envoya ses émissaires. En Libye, il envoya d’autres délégués pour sonder l’oracle d’Ammon. Avec ces ambassades, il entendait sonder la véracité des oracles : s’il en trouvait un qui disait la vérité, il lui enverrait une seconde délégation pour demander s’il était opportun d’attaquer les Perses. »

[Hérodote Enquêtes 1.46]

  • Alors, le résultat de sa petite enquête ?
  • Eh bien, apparemment presque tous les oracles se sont plantés. Hérodote nous dit simplement que, à Delphes, le test a bien fonctionné. Crésus a donc opté pour Delphes, ce qui ne l’a pas empêché de mal interpréter les réponses que le dieu Apollon lui a fournies. En fin de compte, son attaque contre la Perse a été un fiasco total.
  • Donc tous les autres oracles racontaient des bêtises ?
  • Pas exactement, car Hérodote précise un point intéressant.

« Tels furent les oracles rapportés de Delphes à Crésus. En ce qui concerne la réponse de l’oracle d’Amphiaraos, je ne saurais dire quelle réponse les Lydiens reçurent après qu’ils se furent acquittés des rites prescrits (ceci n’est pas précisé), si ce n’est que Crésus arriva à la conclusion que cet oracle, lui aussi, disait la vérité. »

[Hérodote Enquêtes 1.49]

  • Où était-il donc installé, cet Amphiaraos ?
  • À Thèbes, en Béotie. Or figure-toi que, en 2005, des archéologues grecs ont mis au jour à Thèbes une inscription qui mentionne une offrande faite par Crésus à Amphiaraos ! Ils ont mis dix ans à la publier, et elle dit à peu près cela :

« C’est à toi, Apollon, qu’ici le responsable du sanctuaire a consacré cette offrande. Il a fait vœu, après avoir – grâce à tes oracles – découvert sous terre un bouclier d’or étincelant, magnifique offrande que Crésus avait offerte en souvenir de la valeur (…). »

Malheureusement, l’inscription est en trop mauvais état pour qu’on puisse comprendre le détail de la suite. Ce n’est déjà pas mal : le texte a été gravé peu de temps après le règne de Crésus et elle nous apprend que le roi avait offert un bouclier en or à Amphiaraos. Probablement une manière de remercier l’oracle parce que, contrairement aux autres, il ne racontait pas des sornettes.

  • Et le bouclier ? On l’a retrouvé ?
  • Bien sûr que non ! Mais on a trouvé récemment d’autres choses, comme la peut-être vraie et authentique urne du général Brasidas, ou encore le certainement vrai temple d’Artémis à Amarynthos. Et le bouclier, Hérodote lui-même en parle un peu plus loin dans son récit.
    « (…) Lorsque Crésus eut entendu parler de la valeur d’Amphiaraos et qu’il eut appris quel fut son sort, il lui consacra un bouclier tout en or ainsi qu’une lance en or massif, de la pointe à la hampe. Les deux objets sont encore exposés de mon temps à Thèbes, dans le temple que les Thébains ont consacré à Apollon Isménien. »

    [Hérodote Enquêtes 1.52]

    Je t’expliquerai un autre jour comment le bouclier est passé du sanctuaire d’Amphiaraos à celui d’Apollon Isménien. De toute manière, tu comprends tout de travers, ce serait trop compliqué pour toi.

  • Tu me prends vraiment pour un Béotien… Et puis tu vois, le bouclier a été perdu, l’or n’est pas plus durable qu’une action de la compagnie Bakefoot. En fait, Mark Zuckerberg agit exactement comme Crésus : il filtre un flot d’information dont il tire des paillettes d’or, il complète ses richesses en mettant la main sur les compagnies voisines, et il fait de grosses bêtises parce qu’il ne sait pas écouter les oracles qui l’encouragent à une certaine prudence.

 

Pour ceux que cette nouvelle inscription intéresse, il faudra vous reporter à une publication scientifique récente : M. Tentori Montalto, « Some Notes on Croesus’ Dedication to Amphiaraos at Thebes », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 204 (2017) 1-9.

[image : Gaspar van den Hoecke (1603-1641), Crésus montrant ses trésors à Solon]

Trump : un adynaton

trumpclintonCela n’arrivera jamais ? Et pourtant si… Petit rappel de quelques événements impossibles qui se sont néanmoins réalisés.

Nos amis américains ont fait ce que beaucoup pensaient impossible : déjouant les sondages, ils viennent d’élire à la tête de leur pays un homme d’affaires sans scrupules, sexiste, raciste, tricheur et menteur. Donald Trump répète la leçon que l’on aurait dû tirer de l’inattendu Brexit : ce que nous tenons pour très improbable un jour peut se produire le lendemain. Votre serviteur s’y est aussi laissé prendre : voir Trump et re-Trump. La catastrophe nucléaire de Fukushima appartient également à cette catégorie d’événements que peu de spécialistes auraient considérés comme envisageables.

Nous utilisons fréquemment des expressions comme « quand les poules auront des dents, je te laisserai prendre le volant de ma BMW » ; autrement dit : jamais. Jamais, vraiment ? Dans l’Antiquité, de tels événements ont un nom : on parle d’un adynaton « événement impossible ».  Or il se trouve que l’événement adynaton est fait pour se réaliser, comme on va le voir à travers deux exemples.

Commençons par Œdipe, qui a l’imprudence de se pencher sur ses origines :

« Voici que, pendant un festin, une homme qui avait abusé du vin me traite de bâtard : mon père ne serait pas celui que l’on pense. L’accusation me peina et j’eus de la difficulté à me contenir pendant toute la journée.

Le lendemain, cependant, j’allai trouver mon père et ma mère pour m’enquérir de la vérité. Ils furent très fâchés envers celui qui avait laissé échapper une telle affirmation. Leur réponse me rassura.

Néanmoins, cette pensée insidieuse me taraudait toujours car elle me revenait souvent à l’esprit. Je pris alors la route à l’insu de ma mère et de mon père et je me rendis à Delphes, où Phébus [Apollon] me renvoya sans honorer ma question. Cependant, il m’annonça des malheurs terribles et lamentables : le destin voulait que je m’unisse à ma mère, que je produise une descendance insupportable à voir pour les hommes, et que je sois le meurtrier du père qui m’avait engendré. »

[voir Sophocle, Œdipe Roi 779-793]

S’unir à sa mère et tuer son père ? Impossible, adynaton ! Eh bien non, Sophocle nous montre comment cet événement inattendu se produit envers et contre tout.

Un autre adynaton :

« Crésus [roi de Lydie] envoya des cadeaux aux Delphiens et interrogea l’oracle pour la troisième fois ; car depuis qu’il avait compris que cet oracle ne mentait jamais, il y recourait constamment. Il l’interrogea donc cette fois-ci pour savoir si son règne durerait longtemps. La Pythie lui répondit :

Quand un mulet deviendra roi des Mèdes,

alors, Lydien au pas langoureux, fuis le long du cours de l’Hermos,

ne reste pas sur place et n’aies pas peur de passer pour un lâche.

Crésus fut très content des vers qu’il avait reçus en réponse : car il lui paraissait impossible qu’un mulet puisse jamais régner à la place d’un homme sur les Mèdes, et il pensait que ni lui ni ses descendants ne perdraient jamais le pouvoir. »

[voir Hérodote 1.55-56]

Il est presque superflu de le préciser : l’adynaton va bien sûr se réaliser. Le mulet, c’est Cyrus, né d’un Perse et d’une Mède ; et il mettra effectivement fin au règne de Crésus.

Quelle leçon tirer de tout cela ? Tout d’abord, que les événements considérés comme impossibles ont une fâcheuse tendance à se réaliser ; ensuite, que les signaux sont souvent là, audibles ou visibles de tous, mais qu’il faut que les gens en tiennent compte ; et finalement, que les Démocrates américains auraient probablement dû consulter l’oracle de Delphes.

Il reste un dernier adynaton : à vues humaines, il paraît impossible qu’une femme soit jamais élue Présidente des États-Unis. Impossible ? Il ne faut jurer de rien…

[image: montage à partir de portraits d’Hillary Clinton et de Donald Trump]