Trump : contrôlez la bête !

trumpL’homme le plus puissant du monde est imprévisible et dangereux. L’entourage immédiat de Donald Trump doit ruser pour contrôler la bête.

  • Donald Trump est un type formidable ! En voici un qui dit ce qu’il fera, et qui fait ce qu’il a dit !
  • Tu trouves, chéri ? Pour ma part, ce type me semble impulsif, incohérent et grossier.
  • Ce n’est pas grave : tant qu’il fait son travail et qu’il remet les États-Unis sur pied, on peut bien lui pardonner quelques sautes d’humeur, non ?
  • Tu ne sembles pas avoir saisi la portée du problème : il fait tellement de bêtises, il commet de telles gaffes et il est devenu si dangereux que son entourage doit sans arrêt le contrôler dans son dos pour éviter les catastrophes !
  • Toi qui connais si bien tes vieilles histoires de Grecs, de Perses et d’Égyptiens, tu ne penses pas que ça s’est toujours passé ainsi ? Et nous sommes toujours là, non ?
  • Certes, mais mes vieilles histoires, comme tu dis, montrent que l’affaire finit généralement mal pour les autocrates qui doivent être contrôlés par leur entourage. Tu connais Cambyse ?
  • Cambyse ? Non, cela ne me dit rien. Par contre, je sens que je vais de nouveau y passer avec un de tes bouquins qui sentent le moisi.
  • Ne sois pas plus bête qu’un Président des États-Unis. Je vais te chercher mon édition d’Hérodote, et tu verras quel adorable bonhomme fut le roi Cambyse.
  • C’est ça, chérie, prends ton Hérodote. Il doit être au frigo, coincé entre le Reblochon et la Fourme d’Ambert !
  • Très drôle. Bon, reste bien calé dans ton fauteuil, ça va commencer.

« (…) une autre fois, ce fut le tour de douze Perses du plus haut rang : [le roi Cambyse] les fit arrêter et enterrer vivants, la tête en bas. Face à ces actes, Crésus le Lydien estima qu’il était de son devoir de lui faire une mise en garde :

‘Ô Roi, ne cède pas entièrement à ton jeune âge et à ta fougue, mais domine-toi et sois maître de toi. Il est bon de réfléchir avant d’agir ; la prévoyance est un signe de sagesse. Or toi, tu tues des hommes qui figurent parmi tes compatriotes, en les arrêtant sans raison aucune, et tu mets à mort des enfants. Si tu commets de nombreux forfaits de ce genre, fais attention que les Perses ne se rebellent contre toi. Ton père Cyrus m’a recommandé avec beaucoup d’insistance de te mettre en garde et de te soumettre les bons conseils que je pourrais trouver.’

C’était par bienveillance que Crésus prodigua ces conseils à Cambyse. Ce dernier, toutefois, répliqua de la manière suivante :

‘Toi, tu oses me donner des conseils, toi qui as si bien géré les affaires de ton propre pays ? toi qui as donné de si bonnes recommandations à mon père, qui lui as enjoint de franchir le fleuve Araxe et de marcher contre les Massagètes alors que ceux-ci voulaient traverser pour nous attaquer ? Tu as causé ta propre perte en dirigeant mal ton pays, et tu as causé celle de Cyrus, qui a suivi tes conseils ! Mais tu ne t’en tireras pas à si bon compte : cela faisait longtemps que j’attendais l’occasion de m’en prendre à toi.’

Sur ces mots, il saisit son arc pour décocher une flèche à Crésus, lequel se déroba et courut hors de la salle. Comme il n’était pas parvenu à l’atteindre de ses flèches, il ordonna à ses serviteurs de l’arrêter et de l’exécuter. Ses serviteurs connaissaient le caractère du roi. Ils cachèrent donc Crésus en faisant le raisonnement suivant : si Cambyse regrettait sa décision et réclamait Crésus, ils le feraient sortir de sa cachette et seraient récompensés pour cela ; et s’il ne regrettait rien et ne réclamait pas Crésus, il serait toujours temps de régler l’affaire.

Effectivement, peu de temps après, Cambyse réclama Crésus. Apprenant cela, les serviteurs lui firent savoir que Crésus était toujours vivant. Cambyse dit qu’il était bien content que Crésus soit vivant, mais que ceux qui l’avaient sauvé ne s’en tireraient pas ainsi, mais qu’il les ferait exécuter. Et c’est ce qu’il fit. »

[Hérodote 3.36]

  • Un vrai homme à poigne, ton Cambyse ! J’aime ça.
  • Oui, un homme à poigne que son entourage devait constamment contrôler, et qui a très mal fini…
  • Il ne faut pas tout confondre : Donald Trump n’a tué personne, il se contente de casser les pieds à la planète grâce à Twitter !
  • Sur ce point, tu as raison : Cambyse était nettement plus sanguinaire que Trump. Cependant, un Président des États-Unis dispose d’un pouvoir tel qu’il pourrait causer des dégâts énormes s’il n’y avait personne pour contrôler la bête.
  • Si tu veux… Alors, la taupe qui dénonce les comportements de Trump, on l’a enfin trouvée ? Il serait tout de même temps de remettre un peu d’ordre dans la Maison Blanche. Il n’y a rien de pire que les fuites.

[Image : un sympathique jeune homme au sourire avenant. Vous le reconnaissez ?]

‘No lunch’ : tellement has been

Cyrus_II_rex_bwSous la pression de nos employeurs, nous n’osons plus prendre le temps de manger un morceau à midi. Cette pratique, que Cyrus le Grand voyait comme une vertu, est en passe de démolir des cohortes entières de travailleuses et de travailleurs.

  • Tiens, déjà midi ! On va manger un morceau ?
  • Oh non, c’est exclu : j’ai encore un rapport à finir. J’aurais dû le rendre ce matin à 10 heures. Je me contenterai d’un sandwich tout en continuant de bosser sur l’ordinateur.
  • Comment ? Tu ne t’arrêtes même pas un moment ?
  • Mais tout le monde fait comme ça, maintenant ! Je l’ai vu dans Le Temps, et c’est confirmé sur mon compte Bakefoot. En plus, je suis tendance, je perds du poids en sautant un repas, et je fais plaisir à mon patron.
  • Tendance ? Mais ma pauvre, tu es complètement has been ! Cyrus faisait la même chose voici plus de deux mille ans…
  • Six Russes ?
  • Mais non, Cyrus, nom d’un vieux centaure ! Tu sais bien, le fondateur de l’empire perse.
  • Ah ? Euh…
  • Bon, je t’explique, mais écoute-moi et pose ton sandwich. Voilà, Cyrus – il a vécu au VIe siècle avant l’ère chrétienne – était considéré comme un très grand roi, et en plus sage et hyper-discipliné. Deux siècles plus tard, un historien grec, Xénophon, a raconté la vie de Cyrus dans la Cyropédie. Enfin, une vie un peu arrangée, où Cyrus n’a que des qualités et aucun défaut. Arrivé au terme de sa vie, il laisse un empire florissant, mais cela ne dure pas : ses enfants vont s’arranger pour gâcher l’affaire par leur manque de discipline. Alors Xénophon nous montre comment tout marchait bien sous le règne de Cyrus, et comment tout a foiré avec ses successeurs. Tiens, je te lis un passage de Xénophon.
  • Ah ? Parce que tu te balades toujours avec une traduction de Xénophon dans la poche de ta veste ?
  • Bien sûr, et Homère et Euripide et Platon en plus ! Bon, ne m’interromps plus, je commence.

« Aujourd’hui, on ne s’occupe plus de son corps comme dans le passé ; c’est ce que je vais t’exposer maintenant. Ce n’était en effet pas l’usage de cracher ou de se moucher. De toute évidence, il ne s’agissait pas d’économiser sur les fluides corporels, mais on voulait fortifier les corps par l’effort et la sueur. De notre temps, l’habitude de ne pas cracher ou se moucher perdure, mais on a cessé de faire des efforts physiques.

Autrefois, l’usage était de ne faire qu’un repas par jour, afin de passer toute la journée dans l’activité et l’effort physique. Maintenant cependant, on continue de ne manger qu’une fois par jour, mais on commence quand les tout premiers se mettent à table pour le petit déjeuner, et on reste jusqu’à ce que les derniers quittent la table pour aller se coucher.

Autrefois, il était d’usage de ne pas introduire de pots de chambre dans les banquets : manifestement, on pensait que l’excès de boisson faisait chanceler les corps et les esprits. Maintenant, on n’apporte toujours pas de pots de chambre, mais les convives boivent tellement que, à la place de faire venir des pots, on évacue les convives puisqu’ils ne sont plus en mesure de sortir en tenant sur leurs jambes. »

[voir Xénophon Cyropédie 8.8.8-10]

  • Un seul repas par jour ? Ils y allaient fort, tes Perses !
  • Eh oui ! Et ils pensaient qu’ainsi ils auraient plus de temps pour le travail. Un peu comme ton patron, quoi… Mais évidemment, après, ça s’est gâté, puisque le repas unique durait du matin au soir ; alors pour le travail, ils étaient un peu moins performants.
  • Bon, le rapport attendra. Mon sandwich ne me fait plus envie ; on va manger un morceau au bistro du coin ?

[image : le roi Cyrus le Grand, par Guillaume Rouille, Promptuarii Iconum Insigniorum (1553)]

L’art de se faire des ennemis

astyageEn humiliant et limogeant le patron du FBI, Donald Trump applique une recette parfaite pour se faire des ennemis. L’histoire d’Astyage et Harpage le montre bien.

Avec le Donald, cela fait plusieurs mois que l’on ne s’ennuie pas. Or voici qu’il vient de limoger le directeur du FBI, qui enquêtait précisément sur les liens troubles que le Président semble avoir entretenus avec le pouvoir russe peu avant sa surprenante élection. Action maladroite, qui suggère que l’homme à la mèche dorée aurait peut-être quelque chose à cacher…

Comme si cela ne suffisait pas, il limoge et humilie simultanément. Au lieu de dire merci à son directeur sortant, il diffuse à travers toute la planète un twit venimeux : « James Comey sera remplacé par quelqu’un qui fera beaucoup mieux et ramènera l’esprit et le prestige du FBI. »

Trouverait-on un moyen plus efficace de se faire des ennemis ? L’imprévisible Président semble en tout cas n’avoir pas retenu une leçon de l’Histoire : les personnes que l’on traite mal ont parfois la mémoire longue et finissent par se retourner contre leur bourreau. Pour illustrer ce principe, voyons ce qu’Hérodote nous dit du roi Astyage et de son confident le plus intime, Harpage.

Bref rappel des faits : Astyage est le roi des Mèdes, peuple ancêtre des Kurdes d’aujourd’hui. Il fait un rêve qui lui annonce que le fils de sa fille est appelé à le détrôner. Inquiet, et constatant que sa fille va accoucher, Astyage intercepte son petit-fils à la sortie et demande à son fidèle Harpage de le tuer. Harpage confie le bébé à un berger, lequel – bien sûr – épargne le nouveau-né et l’élève comme son propre fils. L’enfant grandit et, devenu adulte, se fait reconnaître par son grand-père. Astyage est perplexe : il devrait être heureux de retrouver un petit-fils perdu, mais en secret il craint pour son trône. Il fait donc envoyer le jeune homme en Perse. Ce jeune homme, vous l’aurez peut-être reconnu : c’est Cyrus, le futur fondateur de l’empire perse.

Cette affaire suscite la rancœur du roi Astyage, qui n’a pas apprécié qu’Harpage ait désobéi à l’ordre d’éliminer Cyrus. Harpage lui-même craint les pires représailles, mais à son grand étonnement il ne se passe tout d’abord rien. Il ne perd rien pour attendre : car Astyage va lui faire payer l’opération ratée en lui infligeant un traitement d’une cruauté abjecte, bien pire que ce que Donald Trump a fait subir à James Comey :

« Harpage (…) se prosterna et fut plutôt soulagé de constater que sa faute avait eu une fin heureuse ; l’affaire avait bien tourné, il était invité à dîner ; il rentra donc à la maison. À son arrivée, il se dépêcha d’expédier son fils (un enfant unique, âgé d’environ treize ans) : il lui ordonna de se rendre chez Astyage et de se plier à ses ordres. Quant à Harpage, tout content, il raconta à son épouse ce qui lui était arrivé.

Sitôt le fils d’Harpage arrivé chez Astyage, celui-ci le fit égorger. Il le fit découper en morceaux, griller et bouillir la viande pour en faire des mets appétissants. Vint l’heure du dîner. Tous les convives étaient là, avec Harpage parmi eux. On fit disposer pour tout le monde, y compris Astyage, des tables couvertes de parts de viande. À Harpage, on servit les morceaux de son propre fils – tout sauf la tête ainsi que les extrémités des mains et des pieds (on les avait gardées à part dans un panier couvert d’un voile).

Une fois qu’Harpage fut rassasié, Astyage lui demanda s’il était content de son repas. Harpage répondit que oui, il était très content. Des serviteurs lui apportèrent alors le panier où l’on avait caché la tête, les mains et les pieds ; se tenant près de lui, ils l’invitèrent à retirer le voile et à prendre ce qu’il voulait.

Harpage obéit et aperçut les restes de son fils. À cette vue, il ne se laissa pas troubler et resta impassible. Astyage lui demanda alors s’il reconnaissait la bête dont il avait mangé les chairs. Harpage lui répondit que oui, et que tout ce que faisait le roi lui était agréable. Après ces échanges, il recueillit les restes et rentra à la maison. »

[voir Hérodote 1.119]

Astyage s’est donc vengé d’Harpage de manière particulièrement ignoble, mais il le paie très cher. En effet, Harpage décide alors de trahir le roi en incitant le jeune Cyrus à prendre le pouvoir. C’est ainsi que se réalise la prophétie annoncée par le rêve : suite aux machinations d’Harpage, Astyage perd son trône au profit de son petit-fils Cyrus.

Quelle leçon retenir de tout cela ? Donald Trump ne s’est bien sûr pas comporté de façon aussi atroce que le roi Astyage, mais il a commis une erreur analogue en humiliant cruellement une personne à son service. Qu’il ait limogé le directeur du FBI, vraisemblablement parce que celui-ci se montrait un peu trop zélé à mener l’enquête sur le Président, on peut le comprendre sans l’approuver. En revanche, en traînant publiquement son subordonné dans la boue, il s’assure que, si l’occasion se présente, celui-ci ne manquera pas de précipiter la chute de son ancien maître. Le twit du Président a dû rester en travers de la gorge de James Comey, tout comme les chairs du fils d’Harpage.

Cher Donald, si Twitter t’en laisse le temps, plonge-toi dans la lecture d’Hérodote. Tu y trouveras des enseignements utiles pour ta survie politique.

[image : Jean-Charles Nicaise Perrin (1754-1831), Cyrus et Astyage]

Ils étaient 10 000 dans le froid

bourbaki.jpgLe grand froid qui recouvre l’Europe depuis deux semaines affecte en premier lieu ceux qui n’ont pas de toit, en particulier les réfugiés et les soldats. On peut se remémorer les souffrances de l’armée des 10 000 dans les neiges d’Arménie.

Depuis deux semaines, l’Europe affronte des températures glaciales, accentuées encore par l’effet du vent. Nombreux sont ceux qui s’en plaignent un peu par habitude ; mais n’oublions pas que nous vivons pour la plupart dans des maisons chauffées, et que nous disposons d’habits pour nous protéger. Or qu’en est-il de tous ces réfugiés qui ont traversé le Proche Orient pour gagner l’Europe ? Sans habits chauds, souvent sans murs pour les protéger, ils meurent littéralement de froid.

Pour se faire une idée de ce que ces gens endurent, on peut rappeler le souvenir de l’expédition des Dix Mille. Bref rappel : nous sommes en 399 av. J.‑C. Un Perse, Cyrus le Jeune, décide de contester le trône de son frère, le roi Artaxerxès II. Il enrôle une armée de 10 000 mercenaires grecs, parmi lesquels figure l’historien Xénophon ; celui-ci nous raconte cette aventure dans l’Anabase.

L’armée part des rives de la Méditerranée, s’enfonce en Mésopotamie, et c’est dans le territoire de l’actuel Irak que Cyrus périt lors d’une bataille. Artaxerxès liquide par traîtrise l’état-major de l’armée des mercenaires grecs, propulsant Xénophon dans un groupe d’officiers qui doivent reprendre le commandement de la troupe. Désormais, il ne s’agit plus de combattre Artaxerxès, mais de sauver la peau des Dix Mille. Ils se dirigent vers la Mer Noire en traversant l’Arménie. Là, ils affrontent un hiver terrible dont Xénophon nous livre le récit :

« (…) De là, ils marchèrent à travers une plaine recouverte d’une neige épaisse en trois étapes, sur une distance de quinze parasanges [une mesure de distance perse]. Le troisième jour, les choses se gâtèrent : un vent du nord soufflait en sens contraire, provoquant partout des brûlures de froid et frigorifiant les hommes. C’est alors que l’un des devins dit qu’il fallait sacrifier au vent, ce que l’on fit ; et effectivement, tous eurent l’impression que la violence du vent diminuait.

La neige atteignait une profondeur d’une brasse [env. 2 mètres], avec pour conséquence que de nombreuses bêtes périrent, ainsi que beaucoup de prisonniers et une trentaine de soldats. On tenait le coup en allumant des feux la nuit. Il y avait beaucoup de bois aux étapes, mais les derniers arrivés n’en avaient plus. Ceux qui étaient arrivés en premier avaient allumé un feu mais ne permettaient pas aux retardataires de s’en approcher, à moins que ceux-ci ne leur remettent en échange du blé ou quelque autre nourriture qu’ils possédaient. Il s’établit ainsi un système de troc entre eux. Aux endroits où l’on faisait le feu, la neige fondait, et des trous profonds se creusèrent jusqu’au sol, ce qui permettait de mesurer l’épaisseur de la couche de neige.

De là, on marcha tout le jour suivant à travers la neige, et beaucoup d’hommes souffrirent d’une faim dévorante. Xénophon veillait sur l’arrière-garde et se rendit compte que les hommes tombaient ; mais il ignorait quel mal les affectait. Un soldat expérimenté lui dit que, de toute évidence, ces hommes souffraient de la famine : s’ils mangeaient quelque chose, ils se relèveraient. Xénophon passa donc en revue les bêtes de somme pour voir s’il trouverait quelque nourriture. Il en distribua et envoya les hommes valides faire la tournée des affamés. Une fois que ceux-ci avaient absorbé de la nourriture, ils se relevaient et reprenaient leur marche.

Cheminant ainsi, Chérisophos arriva à la nuit tombante dans un village où il trouva, à l’extérieur des fortifications, des femmes et des jeunes filles qui étaient allées chercher de l’eau à la fontaine. Elles s’enquirent de l’identité de la troupe. L’interprète leur répondit, en perse, qu’ils étaient envoyés par le roi auprès du satrape. Elles répondirent qu’il n’était pas sur place, mais qu’il se trouvait à environ une parasange de distance. Comme il était tard, ils accompagnèrent les porteuses d’eau auprès du chef du village, à l’intérieur des fortifications.

Donc Chérisophos et tous les soldats qui avaient pu le suivre établirent leur camp dans ce village. Les autres, qui n’avaient pas pu terminer le trajet, bivouaquèrent sans nourriture et sans feu. Là encore, des soldats moururent.

Des soldats ennemis les talonnaient : ils s’emparaient des bêtes qui n’avançaient plus et se disputaient entre eux pour leur possession. Certains soldats furent abandonnés, notamment ceux que le rayonnement solaire sur la neige avait aveuglés, ainsi que ceux dont les orteils étaient gangrénés par le froid. Pour se protéger les yeux de l’éclat de la neige, on marchait en tenant un objet sombre devant les yeux ; pour les pieds, il fallait remuer les orteils et ne jamais s’arrêter, et le soir on se déchaussait. Ceux qui se couchaient chaussés avaient les courroies qui s’enfonçaient dans les pieds, et leurs chaussures gelaient. Il faut dire que les chaussures d’origine étaient détruites et que les soldats les avaient remplacées par des gaines de cuir faites à partir de bœufs récemment écorchés. »

[voir Xénophon Anabase 4.5.3-14]

Misère de l’armée des Dix Mille prise dans l’hiver arménien, misère de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants surpris par le froid en Europe. Songeons-y dans nos maisons chauffées.

[image : entrée de l’armée Bourbaki en Suisse aux Verrières en 1871]

Trump : un adynaton

trumpclintonCela n’arrivera jamais ? Et pourtant si… Petit rappel de quelques événements impossibles qui se sont néanmoins réalisés.

Nos amis américains ont fait ce que beaucoup pensaient impossible : déjouant les sondages, ils viennent d’élire à la tête de leur pays un homme d’affaires sans scrupules, sexiste, raciste, tricheur et menteur. Donald Trump répète la leçon que l’on aurait dû tirer de l’inattendu Brexit : ce que nous tenons pour très improbable un jour peut se produire le lendemain. Votre serviteur s’y est aussi laissé prendre : voir Trump et re-Trump. La catastrophe nucléaire de Fukushima appartient également à cette catégorie d’événements que peu de spécialistes auraient considérés comme envisageables.

Nous utilisons fréquemment des expressions comme « quand les poules auront des dents, je te laisserai prendre le volant de ma BMW » ; autrement dit : jamais. Jamais, vraiment ? Dans l’Antiquité, de tels événements ont un nom : on parle d’un adynaton « événement impossible ».  Or il se trouve que l’événement adynaton est fait pour se réaliser, comme on va le voir à travers deux exemples.

Commençons par Œdipe, qui a l’imprudence de se pencher sur ses origines :

« Voici que, pendant un festin, une homme qui avait abusé du vin me traite de bâtard : mon père ne serait pas celui que l’on pense. L’accusation me peina et j’eus de la difficulté à me contenir pendant toute la journée.

Le lendemain, cependant, j’allai trouver mon père et ma mère pour m’enquérir de la vérité. Ils furent très fâchés envers celui qui avait laissé échapper une telle affirmation. Leur réponse me rassura.

Néanmoins, cette pensée insidieuse me taraudait toujours car elle me revenait souvent à l’esprit. Je pris alors la route à l’insu de ma mère et de mon père et je me rendis à Delphes, où Phébus [Apollon] me renvoya sans honorer ma question. Cependant, il m’annonça des malheurs terribles et lamentables : le destin voulait que je m’unisse à ma mère, que je produise une descendance insupportable à voir pour les hommes, et que je sois le meurtrier du père qui m’avait engendré. »

[voir Sophocle, Œdipe Roi 779-793]

S’unir à sa mère et tuer son père ? Impossible, adynaton ! Eh bien non, Sophocle nous montre comment cet événement inattendu se produit envers et contre tout.

Un autre adynaton :

« Crésus [roi de Lydie] envoya des cadeaux aux Delphiens et interrogea l’oracle pour la troisième fois ; car depuis qu’il avait compris que cet oracle ne mentait jamais, il y recourait constamment. Il l’interrogea donc cette fois-ci pour savoir si son règne durerait longtemps. La Pythie lui répondit :

Quand un mulet deviendra roi des Mèdes,

alors, Lydien au pas langoureux, fuis le long du cours de l’Hermos,

ne reste pas sur place et n’aies pas peur de passer pour un lâche.

Crésus fut très content des vers qu’il avait reçus en réponse : car il lui paraissait impossible qu’un mulet puisse jamais régner à la place d’un homme sur les Mèdes, et il pensait que ni lui ni ses descendants ne perdraient jamais le pouvoir. »

[voir Hérodote 1.55-56]

Il est presque superflu de le préciser : l’adynaton va bien sûr se réaliser. Le mulet, c’est Cyrus, né d’un Perse et d’une Mède ; et il mettra effectivement fin au règne de Crésus.

Quelle leçon tirer de tout cela ? Tout d’abord, que les événements considérés comme impossibles ont une fâcheuse tendance à se réaliser ; ensuite, que les signaux sont souvent là, audibles ou visibles de tous, mais qu’il faut que les gens en tiennent compte ; et finalement, que les Démocrates américains auraient probablement dû consulter l’oracle de Delphes.

Il reste un dernier adynaton : à vues humaines, il paraît impossible qu’une femme soit jamais élue Présidente des États-Unis. Impossible ? Il ne faut jurer de rien…

[image: montage à partir de portraits d’Hillary Clinton et de Donald Trump]

Vie privée : nouvelles méthodes pour crypter vos messages

hareLe peuple suisse vient de plébisciter, par 65% de voix favorables, la nouvelle loi sur le renseignement. Faut-il prévoir de nouvelles méthodes pour crypter vos messages ?

Dans un contexte de relative tension autour des questions de sécurité, la nouvelle Loi fédérale sur le renseignement a fait un carton. Les partisans de cette loi souligneront le fait que, désormais, les services de renseignements disposent de la base légale leur permettant de traquer toutes sortes de malfaiteurs : sous certaines réserves, il est notamment devenu possible d’infiltrer l’ordinateur d’un suspect en installant un logiciel secret de surveillance.

Les opposants, en revanche, voient se réaliser le programme décrit par George Orwell dans 1984 : nous ne pouvons plus échapper à la surveillance des autorités et la vie privée n’existe plus.

J’ai déjà évoqué la question en rappelant l’un des premiers cas d’écoute secrète, décrit par l’historien Hérodote au Ve siècle av. J.-C. Le brave Hérodote va maintenant nous fournir les outils pour échapper au zèle de nos services de renseignements. On veut mettre nos téléphones sous écoutes ? On prétend infiltrer nos ordinateurs ? Revenons à des méthodes de communication certes plus primitives, mais efficaces et discrètes !

Premier cas à considérer : un Mède du nom d’Harpage a subi un traitement cruel de la part de son souverain, le roi Astyage. Ce dernier lui a en effet donné ses propres enfants à manger, et lui a ensuite montré de quoi était fait son repas. Pour se venger, Harpage décide d’inciter le jeune Cyrus, petit-fils d’Astyage, à déposséder son grand-père du trône royal. Harpage doit communiquer à distance, mais la loi sur le renseignement mède donne beaucoup de latitude aux services secrets : impossible d’envoyer un mail. Oups ! je m’égare, désolé… Reprenons : Harpage ne peut pas envoyer une simple lettre, qui risque d’être interceptée par les espions d’Astyage. Voici donc comment il parvient à communiquer avec Cyrus :

« [Harpage] avait élaboré son plan et il était prêt. Il voulut présenter son projet à Cyrus, qui habitait chez les Perses. Comme les routes étaient surveillées, il ne pouvait pas procéder de manière ordinaire ; il imagina donc la ruse suivante.

Il prépara un lièvre en lui faisant une incision au ventre, sans endommager le pelage. Ceci fait, il y introduisit un message dans laquelle il avait écrit son idée. Il recousit le ventre du lièvre, déguisa son plus fidèle serviteur en chasseur, équipé d’un filet, et l’envoya chez les Perse. Il lui donna l’ordre de remettre le lièvre à Cyrus et de lui dire de vive voix d’ouvrir lui-même l’animal, en présence de personne d’autre.

C’est ainsi que les choses se passèrent : Cyrus reçut le lièvre, l’ouvrit et y trouva le message. »

[voir Hérodote 1.123.3-4]

Voici donc le jeune Cyrus, poussé par Harpage, qui entre en révolte contre son grand-père Astyage et devient le fondateur de l’Empire perse. Le message caché dans le lièvre n’a pas été détecté par les espions d’Astyage.

La méthode ne vous a pas convaincus ? Trop compliqué ? Voyons un second procédé de communication, utilisé au début du Ve siècle av. J.-C.

Histiée est le tyran de la cité grecque de Milet, sous domination perse. Nommé conseiller à la cour du roi de Perse à Suse, il cède le pouvoir à son neveu Aristagoras. Pour des raisons assez complexes, il décide d’encourager Aristagoras à prendre la tête d’un mouvement de révolte contre les Perses. Mais comment communiquer avec son neveu depuis Suse ?

« Histiée voulut communiquer à Aristagoras pour l’inciter à se révolter. Comme les routes étaient surveillées, il ne pouvait procéder de manière ordinaire. Il rasa donc la tête de son plus fidèle serviteur, y inscrivit son message, puis attendit que les cheveux repoussent. Dès qu’ils furent assez longs, il l’envoya à Milet en lui donnant simplement les instructions suivantes : une fois qu’il serait arrivé à Milet, il devrait demander à Aristagoras de lui couper les cheveux, puis de regarder ce qu’il avait sur la tête. Comme je l’ai dit plus haut, le message enjoignait à Aristagoras de se révolter. »

[voir Hérodote 5.35.3]

On trouve toujours un moyen d’échapper à la surveillance. Si l’on en croit Hérodote, ni le truc du lièvre ni celui du crâne rasé ne furent détectés par les espions royaux. Évidemment, de tels procédés ne sont pas très rapides : pour que des cheveux repoussent, il faut compter quelque mois. Mais la méthode pourrait fonctionner en Suisse, où tout prend tellement de temps…

[image empruntée au site de l’Isabella Stewart Gardner Museum (Boston), en vous encourageant à le visiter à l’occasion : Un messager d’Harpage apporte à Cyrus une lettre cachée dans un lièvre (art flamand, env. 1535-1550)]