No limits : en vol ou en voilier ?

icarus.jpgLes aventuriers cherchent à repousser les limites, que ce soit en volant toujours plus haut ou en pilotant des voiliers toujours plus performants. Inutile de leur parler d’Icare : ils n’entendraient pas.

Incorrigibles êtres humains : lorsqu’ils ont réalisé un exploit, ils doivent immanquablement passer au suivant. Plus difficile que vous, plus loin que vous, plus vite que vous, plus haut que vous… Bertrand Picard a fait le tour du monde en avion solaire ? Qu’à cela ne tienne : Raphaël Domjan va aller chatouiller les étoiles à bord d’un avion solaire qui volera à 20’000 mètres d’altitude.

Et pour ceux qui ne pilotent pas des avions, il reste les bateaux : là aussi, il s’agit d’aller toujours plus vite dans des eaux dangereuses pour battre les derniers records. Puisque les Français sont les gagnants traditionnels du Vendée Globe, le Britannique Alex Thomson fait de son mieux pour leur voler la vedette.

Humpf ! Ces histoires de vol en altitude, cela ne vous rappelle rien ? Par tous les dieux de la Crète, c’est Icare, bien sûr ! Mais connaissiez-vous Icare le navigateur ?

Commençons donc par rappeler le récit traditionnel, celui que l’on trouve notamment dans le manuel de mythologie d’un auteur appelé – par pure convention – Apollodore.

Thésée l’Athénien s’est rendu en Crète où, enfermé dans le Labyrinthe, il a trucidé le Minotaure. Pour cela, il a non seulement profité de l’aide de la belle Ariane (elle était un peu amoureuse du ténébreux Athénien), mais il a reçu un coup de main de l’architecte qui a conçu le Labyrinthe, Dédale.

« Quand Minos s’aperçut de la fuite des compagnons de Thésée, il enferma dans le labyrinthe Dédale, le coupable, avec son fils Icare, qui lui était né d’une esclave de Minos, Naucraté. Dédale fabriqua alors des ailes pour lui-même et pour son fils ; tandis que son fils attachait les ailes, il lui ordonna de ne pas voler trop haut, de peur qu’elles ne se démontent sous l’effet de la chaleur qui pourrait faire fondre la colle, ni de voler trop près de la mer, pour éviter qu’elles ne soient disjointes par l’humidité. Mais Icare, sans se soucier des instructions de son père, fasciné, se laissait porter toujours plus haut. La colle fondit, et il mourut après être tombé dans la mer appelée désormais Mer Icarienne. »

[voir le pseudo-Apollodore, Epitome 1.12-13, dans la traduction genevoise]

Plouf et aïe : Icare représentera, pour toutes les générations suivantes, le cas exemplaire de l’ado qui ne respecte pas les limites imposées par son père : Icare y perd la vie, et l’on peut imaginer sans peine le sentiment de culpabilité du père.

Cette histoire de vol en altitude n’a toutefois pas convaincu tout le monde. À peu près à l’époque où le pseudo-Apollodore rédige son manuel – vraisemblablement au IIe s. ap. J.-C. – Pausanias le Périégète produit l’ancêtre du Guide Bleu de la Grèce. Il y raconte notamment l’histoire de Dédale et Icare, mais dans une version moins aérienne : en fait, nous aurions affaire à des navigateurs téméraires. Pausanias est de passage à Thèbes et il visite un temple dédié à Héraclès, où se dresse une statue de bois que les habitants attribuent à Dédale :

« On raconte que c’est Dédale en personne qui a consacré la statue à Héraclès pour s’acquitter d’une dette de reconnaissance. En effet, lorsqu’il a cherché à fuir la Crète, Dédale a construit des bateaux de petites dimensions pour lui-même et pour son fils Icare. Sur ces bateaux, il avait imaginé de fixer des voiles, ce qu’à l’époque personne n’avait encore songé à faire.

Comme les navires de la flotte de Minos n’avançaient qu’à la rame, Dédale et Icare purent les semer en profitant du vent favorable. C’est ainsi que, à cette occasion, Dédale lui-même en réchappa ; mais on raconte qu’Icare avait moins d’expérience de la navigation et que son bateau se retourna. Il se noya. Les flots poussèrent alors son corps vers une île qui n’avait pas encore de nom, proche de Samos.

Héraclès passait par là : il reconnut le corps et lui donna une sépulture. Encore aujourd’hui, on trouve un modeste tertre sur un promontoire qui s’avance dans la Mer Égée. Cette île – Icaros – ainsi que la mer environnante – la Mer Icarienne – a reçu son nom d’Icare. »

[voir Pausanias 9.11.4-5]

La version de Pausanias nous fera moins rêver : Icare se serait bêtement noyé après que son bateau se fut retourné. Mais qu’importe, ce double récit du jeune Icare est là pour nous rappeler à la fois l’ingéniosité des hommes qui repoussent les limites, et les risques qu’ils encourent à défier les éléments.

[image : La chute d’Icare, Musée du Prado]

Avec un robot, c’est plus facile

robotLes robots sont en train de devenir une réalité dans notre quotidien. Homère les avait déjà imaginés ; et Aristote a entrevu les conséquences sociales de l’introduction de ces machines dans notre vie.

Nous ne sommes plus dans le fantasme : les robots commencent à intégrer notre monde réel, et ce n’est qu’un début. Robots soudeurs dans des usines de voitures, robots pour accueillir les clients dans des hôtels ou des restaurants, robots démineurs ou soldats, aides-soignants robotisés ; et l’on pourrait facilement allonger le catalogue.

Ces nouveaux développements soulèvent une foule de question. Le robot doit-il être considéré comme un simple outil, alors qu’il va remplacer des employés et les priver de leur poste ? Faut-il taxer le travail d’un robot ? Et dans le fond, si nous fabriquons des robots pour vivre à notre place, qu’allons-nous faire de nous-mêmes ?

Le mot « robot » nous vient du tchèque, mais le concept remonte à la plus haute Antiquité. Le dieu Héphaïstos s’était déjà fabriqué une série de trépieds à roulettes qui se déplaçaient tout seuls :

« Thétis aux pieds d’argent arriva chez Héphaïstos, dans sa demeure indestructible, brillant comme les astres, remarquable parmi les immortels, fabriquée en airain. Le dieu boiteux se l’était fabriquée lui-même.

Thétis le trouva en train de s’activer en tournoyant autour des soufflets de sa forge, tout en sueur. Il avait construit une bonne vingtaine de trépieds qu’il avait alignés le long de la paroi de la salle bien bâtie. Il avait fixé des roulettes en or sous la base de chaque trépied, pour qu’ils entrent automatiquement dans l’assemblée des dieux et qu’ils retournent ensuite dans sa maison. Quel spectacle extraordinaire ! Il les avait presque terminés : il lui restait à attacher les poignées ouvragées ; il était en train de les préparer et de forger les attaches. »

[voir Homère, Iliade 18.369-379]

Des trépieds qui se déplacent automatiquement, comme votre aspirateur ou votre tondeuse à gazon.

Si tout cela nous paraît presque banal, ce n’était pas encore le cas du temps d’Héphaïstos et des héros du temps jadis, pour qui seul un dieu ou un inventeur d’un talent extraordinaire pouvait concevoir de tels engins. Dédale, inventeur du labyrinthe et premier homme volant (il a perdu son fils dans l’aventure), devait attacher les statues qu’il fabriquait ; sinon, elles risquaient de prendre la fuite.

Quant au philosophe Aristote, il avait anticipé la dimension sociale de l’introduction des robots : il avait en effet compris le caractère hybride de telles machines, situées entre l’outil et l’individu. Accrochez-vous, c’est Aristote, il est un peu plus sec qu’Homère…

« La propriété est un élément constitutif de la maisonnée, et l’art d’acquérir de la propriété est un acte de gestion de la maisonnée : car sans le nécessaire, il est impossible à la fois de vivre et d’avoir une bonne qualité de vie. Or pour un métier particulier, il est nécessaire de disposer des outils appropriés si l’on veut réaliser son ouvrage ; et il en va de même pour celui qui gère une maisonnée.

Parmi les outils, certains sont inanimés, d’autres sont animés : ainsi par exemple, pour le pilote de bateau, le gouvernail est un outil inanimé, tandis que la vigie à la proue du navire est un outil animé. Car l’assistant dans un métier est une espèce d’outil.

De la même façon, un bien de propriété constitue un outil pour vivre, et l’acquisition consiste à avoir une quantité d’outils, et l’esclave est en quelque sorte une propriété animée. En outre, tout assistant est comme un outil multiple : car si chaque outil pouvait recevoir nos ordres, ou les anticiper pour exécuter chacune des tâches qui lui seraient assignées (comme ce que l’on raconte à propos des statues de Dédale ou des trépieds d’Héphaïstos, dont le poète disait qu’ils ‘entraient automatiquement dans l’assemblée des dieux’),  et si de la même manière les navettes tissaient automatiquement, si les plectres jouaient tout seuls de cithare, alors les constructeurs n’auraient plus besoin d’assistants, et les maîtres n’auraient plus besoin de serviteurs. »

[voir Aristote, Politique 1.2.4-5 (1253b)]

Oui, vous avez bien lu : Aristote envisage déjà, à son époque, la possibilité que des machines automatiques viennent remplacer les hommes, avec pour conséquence qu’il ne serait plus nécessaire d’employer des humains pour faire le travail. Pour Homère, ce n’était qu’un fantasme entre les mains d’un dieu ; pour Aristote, le fantasme devenait une possibilité ; et aujourd’hui, nous sommes en train d’en faire une réalité.

Dès la semaine prochaine, la rédaction de ce blog sera confiée à un robot.

[image: Genco Gulan, Sculpture, robotic arm]

p.s. : d’autres ont parlé de cette question en détail, et de manière plus compétente que votre serviteur.