Match truqué : pas grave, ça s’est toujours fait

wrestlingUn match truqué, dans lequel l’un des concurrents accepte de se faire payer pour perdre. Scandaleux ? Sans aucun doute. Nouveau ? Pas du tout.

Un joueur de tennis se fait payer pour perdre un match. Selon toute vraisemblance, il a été approché par des personnes qui comptaient réaliser de juteux bénéfices sur des paris sportifs.

Lorsqu’on peut se faire de l’argent avec le sport, tous les moyens de tricher existent : dopage, corruption de joueurs, commissions occultes pour des arbitres etc. Lors des Jeux Olympiques de Sotchi, les Russes ont allègrement bafoué les règles du fair-play pour faire bonne figure au palmarès.

Nos chers amis ont eu un peu de peine à admettre qu’ils avaient triché, mais ce n’est pas grave puisqu’ils ont été réintégrés dans la danse. On ne pouvait tout de même pas se passer d’eux, non ?

On pourrait facilement penser qu’il s’agit d’un fléau récent, lié aux progrès de notre merveilleuse société capitaliste, informatique et médiatique. Qu’on se détrompe : la tricherie sportive institutionnalisée existait déjà au IIIe siècle de notre ère. Nous possédons en effet un contrat dans lequel l’une des parties s’engage à perdre un match de lutte. Il s’agit d’un papyrus retrouvé dans les ruines de la cité d’Oxyrhynque, en Égypte.

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« (…) Aurelius Demetrios, pour lequel vous fournissez une garantie, s’est mis d’accord avec mon fils Aurelius Nikantinoos, dans le match de lutte de la catégorie junior, que Nikantinoos tombera trois fois et qu’il perdra (… et qu’il) recevra par votre entremise trois mille huit cents drachmes d’argent en monnaie usagée libres de tout risque. Dans le cas où – espérons que cela ne se produise pas ! – Nikantinoos perdrait (…) mais la couronne de la victoire ne serait pas attribuée [= ex aequo], nous n’engagerons pas de poursuites à ce propos. Si Demetrios enfreint l’un des termes de l’accord sur lequel nous nous sommes entendus par écrit à l’égard de mon fils, de même vous paierez à mon fils sur-le-champ, pour malversation, trois talents [= 18’000 drachmes] d’argent en monnaie usagée, sans délai ni excuse, en vertu du droit de garantie, puisque nous avons conclu notre accord en ces termes. »

[Papyrus d’Oxyrynque LXXIX 5209.7-21 (23 février 267 ap. J.-C.)]

Nos tricheurs modernes sont des saints. Ils pourraient au moins songer à établir des contrats écrits, et prévoir des clauses punitives au cas où l’adversaire aurait la mauvaise grâce de gagner alors qu’il avait promis de perdre. Une autre fois, il faudra que nous évoquions un autre cas, assez cocasse lui aussi, d’une course de chars sur laquelle un spectateur a jeté un mauvais sort.

50 ans après la Guerre des Six Jours : la responsabilité des grandes puissances

jerusalemUn demi-siècle après la Guerre des Six Jours, rappel sur le rôle que jouent les grandes puissances dans les conflits armés opposant des pays de moindre envergure.

Cela fait presque exactement cinquante ans que s’est déroulée la guerre-éclair opposant Israël à une coalition formée par l’Égypte, la Syrie et la Jordanie.

Il est rare qu’une guerre si brève ait des conséquences si profondes sur une région du globe : les Israéliens, victorieux, ont occupé la Bande de Gaza, la Cisjordanie, les hauteurs du Golan et Jérusalem ; jusqu’alors, Israël partageait le contrôle de la ville avec la Jordanie. S’il a été possible de trouver un arrangement en ce qui concerne le Golan, en revanche Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem posent un problème quasiment insoluble pour les parties concernées. Même dans l’hypothèse improbable où Israël déciderait de restituer les territoires occupés, à qui les céderait-il après un demi-siècle ? Gaza aux Égyptiens, la Cisjordanie aux Jordaniens, autrefois maîtres de ces régions ? Et que faire dans le cas de Jérusalem ?

Nous ne résoudrons pas ici le dilemme des territoires occupés. En revanche, il serait opportun de se rappeler le rôle qu’ont joué les grandes puissances – en l’occurrence les États-Unis et l’Union Soviétique – dans ce conflit et dans les autres embrasements qu’a connu la région à la même époque. Nous verrons ensuite que, dès l’Antiquité, d’autres grandes puissances sont intervenues dans la région.

Dans le cas de la Guerre des Six Jours, on peut schématiquement résumer la situation ainsi : en plein contexte de la Guerre Froide, Égyptiens et Syriens jouissaient du soutien de l’Union Soviétique, tandis que les Israéliens pouvaient compter sur l’appui des États-Unis. Ce soutien n’était toutefois pas inconditionnel, ni dans un camp ni dans l’autre. Aussi bien Israël que l’Égypte savaient qu’il existait un certain nombre de lignes rouges à ne pas franchir, faute de quoi leurs puissants soutiens se retireraient du jeu. La crise du Canal de Suez en 1956 a bien illustré les limites que les États-Unis et l’Union Soviétique pouvaient imposer lorsqu’elles le jugeaient nécessaire. Dans le cas de la Guerre des Six Jours, ce sont les Soviétiques et les Américains qui ont, le 10 juin 1967, imposé un cessez-le-feu aux belligérants.

Ces événements illustrent la responsabilité des pays que l’on appelle communément les grandes puissances. Qu’elles agissent ou qu’elles décident de ne pas intervenir, elles jouent souvent un rôle déterminant dans la manière dont évolue un conflit.

Transportons-nous maintenant au IIe siècle av. J.-C., plus précisément en l’an 168. La grande puissance du moment, c’est clairement Rome, qui s’est débarrassée de Carthage en 202 et s’est ensuite tournée vers la Macédoine. Or, en 168, la Macédoine est définitivement battue par les Romains lors de la bataille de Pydna, sur la côte macédonienne de la Mer Égée. Rome a désormais les coudées franches en Grèce, et son influence s’étend sur bien plus loin, dans une bonne partie de la Méditerranée orientale. Au lendemain de Pydna, les Romains peuvent ainsi se tourner vers une autre région où se dessine une crise majeure : l’Égypte.

Les tensions au Proche Orient n’ont pas surgi au XXe siècle : au moment où les Romains passent à la vitesse supérieure en Méditerranée orientale, le roi de Syrie Antiochos IV Épiphane (un membre de la dynastie séleucide), est en conflit avec l’Égypte, où règne le jeune Ptolémée VI Philométor (de la dynastie lagide) conjointement avec son frère et sa sœur. Entre Séleucides et Lagides, le torchon brûle depuis longtemps : on en est désormais à la Sixième Guerre de Syrie.

Au moment où les Romains sont occupés à régler leurs problèmes en Macédoine, Antiochos Épiphane pénètre en Égypte, s’empare de Memphis et se rapproche d’Alexandrie. Arrivé dans les faubourgs de la ville, il se trouve nez à nez avec un émissaire romain, Gaius Popilius Laenas. Les Romains viennent de battre la Macédoine et ils n’ont pas perdu une minute pour se tourner vers le problème égyptien.

Voyons donc le récit que l’historien Polybe nous fait des événements :

« Antiochos se rapprochait de Ptolémée afin de s’emparer de Péluse. Il salua de loin le général romain Popilius et lui tendit la main ; mais Popilius lui tendit une missive écrite sur une tablette qu’il portait sur lui et qui contenait une décision du Sénat, l’invitant d’abord à la lire. Il me semble qu’il préféra ne pas manifester un geste amical avant de connaître les intentions de celui qui l’accueillait : lui était-il amical ou hostile ?

Le roi prit connaissance de la missive et dit qu’il voulait en référer à ses proches sur ces événements. À ces mots, Popilius commit un acte qui peut paraître grave et pour tout dire arrogant : il portait un bâton fait d’un sarment de vigne, avec lequel il traça un cercle autour d’Antiochos. Puis il lui dit de lui donner réponse à la missive avant de quitter ce cercle.

Le roi fut décontenancé par ce qui venait de se produire et par l’arrogance de Popilius. Il hésita un instant, puis répondit qu’il ferait tout ce que les Romains lui demandaient. »

[Polybe 29.27 (fragments conservés dans une compilation réalisée sur ordre de l’empereur byzantin Constantin Porphyrogénète)]

Antiochos a donc perdu la face : il quitte l’Égypte la queue entre les jambes après que les Romains lui ont intimé l’ordre de déguerpir. Ces derniers n’ont pour l’instant pas l’intention de mettre la main sur l’Égypte ; ils ne le feront qu’en 30 av. J.-C. Toutefois en 168, ils ont atteint le statut de grande puissance en Méditerranée orientale et ils sont en position de dire à un roi de ne pas importuner son voisin.

Mais alors, pourquoi diable les Romains interviennent-ils ? Ils auraient pu laisser Antiochos s’emparer de l’Égypte, qui est bien loin de Rome. Deux éléments permettent d’expliquer cette ingérence romaine dans les affaires égypto-syriennes. D’une part, il s’agit d’éviter que le royaume séleucide ne devienne lui aussi une grande puissance, laquelle causerait inévitablement des ennuis à Rome à moyen terme. D’autre part, le blé qui sert à nourrir les forces romaines en Macédoine provient en bonne partie d’Égypte. Antiochos, en voulant s’emparer de ce royaume, met en danger l’approvisionnement des armées romaines.

Il y a une leçon à tirer de tout cela. Les grandes puissances, lorsqu’elles le veulent vraiment, ont le plus souvent les moyens de mettre un terme aux disputes régionales ; et lorsqu’elles interviennent effectivement, c’est généralement pour préserver leurs propres intérêts. Le blé égyptien a été remplacé aujourd’hui par le pétrole du Proche Orient, mais la dynamique est assez similaire. En ce moment, le Proche Orient s’embrase avec le conflit israélo-palestinien, la guerre civile en Syrie ou encore les errements du prétendu califat de l’État islamique. Ces problèmes ont bien sûr des racines profondes dans la région ; mais les grandes puissances, par leur intervention ou leur inaction, portent aussi une part de responsabilité dans cette situation difficile. Elles l’ont démontré de façon patente au cours du demi-siècle qui s’est écoulé depuis la Guerre des Six Jours.

[image : le rabbin Shlomo Goren souffle dans le shofar devant le mur occidental de Jérusalem (1967)]

Bloquer les migrants par des barrières, une digue de sable contre la mer

US - Mexico Border FenceEmpêcher les gens de se déplacer par des mesures physiques ou administratives ne fonctionne jamais. Les murs et les barrières infranchissables sont une illusion.

Vous avez déjà vu une barrière infranchissable ? On peut ériger un mur sur des centaines de kilomètres, on peut le faire monter à plusieurs mètres de hauteur, il y aura toujours des gens pour passer de l’autre côté.

Ces murs dont rêvent certains dirigeants ne sont pas seulement une illusion : ils font également honte à ceux qui les construisent. Qui voudrait se vanter d’avoir construit le Mur de Berlin ? Dans quelques décennies, quel regard portera-t-on sur le mur qui sépare les Israéliens des Palestiniens ? Quant à la Mère de Toutes les Murailles, fantasme censé empêcher les Mexicains de passer aux États-Unis, elle illustre à elle seule l’incompétence et l’irresponsabilité d’un certain président.

Placer des surveillants ? Vous n’y changerez rien, les barrières humaines ne sont pas plus efficaces face à l’acharnement de personnes qui pensent – à tort ou à raison – que l’herbe est plus verte chez vous que chez eux. Des hommes, des femmes et des enfants continuent de déferler sur l’Europe, et tous les gardes du continent ne parviendront pas à colmater les brèches dans les barrières.

On pourrait rétorquer que la difficulté tient à l’échelle du phénomène : sur des territoires plus restreints, il serait plus facile d’entraver les migrations. Pourtant, dans de nombreux pays, les autorités peinent à empêcher les habitants des campagnes de s’établir en ville.

L’exemple ancien de la province romaine d’Égypte illustre bien la futilité des efforts anti-migratoires, même à l’intérieur d’un pays bien délimité. Tout au plus, on peut repousser la vague pour un temps ; mais ceux que vous chassez par la porte reviendront par la fenêtre. Les papyrus grecs trouvés dans les sables égyptiens apportent un témoignage révélateur sur la question.

En 104 ap. J.-C., le Préfet d’Égypte Vibius Maximus doit organiser le recensement de la population de sa province. Or de nombreux paysans se sont réfugiés dans les villes ; il décide donc de les renvoyer à la maison.

« Le recensement de la population est imminent. Il est donc nécessaire que l’on proclame à l’intention de tous ceux qui, pour quelque raison que ce soit, résident hors de leur circonscription, qu’ils retournent à leur domicile : ils devront, d’une part, accomplir les formalités usuelles du recensement ; et, d’autre part, consacrer tous les efforts à cultiver leurs champs, ce qui correspond à leur activité normale.

Toutefois, je sais que la ville [d’Alexandrie] a besoin de certaines personnes venues de la campagne. Je veux donc que tous ceux qui semblent avoir une raison légitime de rester ici se fassent enregistrer auprès de Festus, commandant de l’aile de cavalerie (…). »

[Édit du Préfet d’Égypte Gaius Vibius Maximus. P.Lond. III 904.ii.20-33 (104 ap. J.-C.)]

Voilà un Préfet d’Égypte qui sait ce qu’il veut : les paysans indésirables sont renvoyés à la campagne ; et les paysans dont la ville a besoin seront enregistrés par un service chargé de les contrôler.

Et ça marche ? Bien sûr que non ! Notre documentation reste lacunaire, mais on peut constater qu’un autre Préfet d’Égypte doit remettre la compresse une demi-siècle plus tard.

« J’apprends que certaines personnes, à cause des difficultés de (…), ont quitté leur domicile (pour se rendre) ailleurs ; d’autres gens se sont soustraits à leurs obligations civiques à cause de l’indigence qui les frappe, et ils vivent encore aujourd’hui dans un autre lieu par crainte des décrets qui sont promulgués en ce moment. Je les incite donc à retourner tous chez eux (…). »

[Édit du Préfet d’Égypte Sempronius Liberalis. SB XX 14662.3-10 = BGU II 372 (154 ap. J.-C.)]

Ce brave Préfet d’Égypte a bien essayé, lui aussi… Les paysans retournent dans leurs villages, mais un demi-siècle plus tard, rebelote. Cette fois-ci, c’est du sérieux, l’empereur en personne s’en mêle !

« Tous les Égyptiens qui se trouvent à Alexandrie, et en particulier les paysans qui se sont enfuis d’ailleurs et peuvent être facilement repérés, doivent absolument être expulsés par tous les moyens. Il ne s’agit toutefois pas des marchands de porcs, des conducteurs de navires fluviaux qui livrent des roseaux pour chauffer les bains ; mais les autres, expulse-les, ceux qui par leur multitude et non leur utilité sèment le trouble dans la ville. »

[Décret de l’empereur Caracalla pour expulser des paysans d’Alexandrie. P.Giss. I 40 ii 16-21 (env. 215 ap. J.-C.)]

Aux yeux de l’empereur Caracalla et de ses subordonnés, il y a les bons réfugiés, ceux qui contribuent à l’approvisionnement de la ville d’Alexandrie, et les mauvais réfugiés, des parasites. Il faut donc faire le tri, expulser les parasites et garder les autres.

Faut-il le préciser ? Là aussi, c’est l’échec. Quelques années plus tard, on apprend au détour d’une pétition qu’un Préfet d’Égypte a dû promulguer encore un décret :

« (…) le très illustre Préfet Subatianus Aquila a ordonné que ceux qui résident hors de leur domicile doivent retourner chez eux et s’adonner à leurs occupations habituelles (…) »

[Pétition de cultivateurs empêchés dans leur travail. P.Gen. I2 16.18-21 (207 ap. J.-C.)]

Bon, vous êtes convaincus ? Les barrières physiques ou administratives pour repousser ceux qui cherchent ailleurs un destin plus souriant, c’est un peu comme élever une digue de sable pour arrêter la mer. Nos autorités ne parviendront vraisemblablement pas à un autre résultat que les Préfets d’Égypte et l’empereur de Rome.

[image : la barrière entre le Mexique et les ÉtatsUnis, Océan Pacifique]

Ils manquent la messe cinq fois : Madame est transformée en jument

horseTandis qu’éclatent régulièrement des scandales dans les églises, les offices sont désertés. Retour sur une cas dramatique où l’absentéisme religieux a eu des conséquences désastreuses.

Avis de tempête sur l’Église catholique : voici qu’un nouveau scandale secoue cette fois-ci le clergé allemand, après qu’on a appris que des centaines d’enfants ont été abusés à divers titres et pendant une trentaine d’années dans un chœur catholique.

Après l’Irlande, les États-Unis, la France et d’autres pays encore, la liste s’allonge ; et de nombreux fidèles rompent avec un clergé qui tarde toujours à faire le ménage dans des affaires nauséabondes. Ces scandales ne font rien pour freiner l’inexorable érosion de la foule des fidèles. Les églises se vident, on ne va plus ni à la messe ni au culte.

Est-il légitime d’établir un lien de cause à effet entre les scandales récents et la désaffectation des églises ? Ou inversement doit-on penser que la vérité commence à sortir précisément parce que des personnes se sont affranchies de leur clergé ? Quoi qu’il en soit, personne ne niera qu’un profond changement est en train de se produire. Les églises chrétiennes, si elles veulent continuer d’exister, devront accepter une remise en question beaucoup plus fondamentale que tout ce qui a été entrepris jusqu’à présent.

La désertification des églises fait cependant écho à un phénomène beaucoup plus ancien, datant des débuts du christianisme : au IVe siècle, alors que le christianisme s’imposait en Égypte, le culte nouveau devait affronter la résistance des pratiques anciennes. La magie traditionnelle devait céder le pas à la communion, et des récits circulaient à propos de personnes qui, faute d’assister à la messe, rencontraient de graves ennuis.

« Il y avait un Égyptien qui s’était épris d’une femme mariée de statut libre. Comme il ne parvenait pas à la séduire, il s’adressa à un magicien : ‘Prends possession d’elle pour qu’elle m’aime, ou alors fais en sorte que son mari la chasse.’

Le magicien reçut le nécessaire et se livra à des sortilèges magiques qui transformèrent son apparence en celle d’une jument. Son mari était sorti ; à son retour, quelle ne fut sa surprise d’apercevoir une jument couchée sur son lit !

L’homme pleura et se lamenta ; il essaya de parler à l’animal, mais ne reçut aucune réponse. Il fit venir les anciens du village, les fit entrer chez lui et leur montra le prodige. Il ne trouvait aucune solution au problème.

Pendant trois jours, son épouse ne mangea ni fourrage – comme le ferait un jument – ni pain – comme le ferait un humain ; elle fut privée des deux types de nourriture. Finalement, pour que gloire soit rendue à Dieu et que la vertu de Saint Macaire se manifeste, il vint à l’esprit de notre homme de conduire son épouse dans le désert. Il la harnacha comme un cheval et la conduisit ainsi dans le désert.

Tandis qu’il s’approchait, les frères se tenaient près de la cellule de Macaire, se disputant avec le mari et lui disant : ‘Pourquoi nous as-tu amené ici cette jument ?’ Le mari répondit : ‘Pour qu’elle reçoive miséricorde.’ Ils lui dirent : ‘Qu’a-t-elle donc ?’ Le mari leur répondit : ‘J’avais une épouse, et elle a été transformée en jument ; et cela fait trois jours qu’elle n’a rien mangé !’

Ils firent rapport au saint homme qui faisait ses prières à l’intérieur de sa cellule. En effet, Dieu lui avait révélé l’affaire, et il était en train de prier pour elle. Saint Macaire répondit donc aux frères en ces termes : ‘C’est vous qui êtes des chevaux, vous qui avez des yeux de chevaux ! Car il s’agit d’une femme, elle n’a pas changé de forme, mais elle est transformée seulement pour ceux dont les yeux se laissent tromper.’

Puis il bénit de l’eau, la versa sur son corps nu en partant de la tête, et il pria. Et aussitôt, il fit en sorte qu’elle apparaisse comme une femme aux yeux de tous. Il lui présenta de la nourriture et la fit manger, puis il la laissa repartir avec son mari, tandis qu’elle rendait grâces au Seigneur.

Et il lui fit les recommandations suivantes : ‘Ne manque jamais d’aller à l’église, ne t’abstiens jamais de la communion. Car ce qui t’est arrivé s’est produit parce que, pendant cinq semaines, tu n’as pas participé aux cérémonies.’ »

[Palladios, Histoire lausiaque 17.6-9]

La morale de l’histoire est simple : si tu ne vas pas à l’église régulièrement, ta femme sera transformée en jument. Ou en d’autres termes : contre la magie traditionnelle égyptienne, rien de tel qu’un bon saint ermite pour exorciser les sortilèges. On peut toutefois douter que cela suffira à ramener dans les églises un troupeau dont les bergers, pendant bien trop longtemps, se sont accrochés à la loi du silence. Pour paître des brebis, on ne saurait recourir à des autruches qui mettent la tête sous le sable.

[image empruntée à Wiki Commons]

 

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Pour les inarrêtables lecteurs du texte original, que je ne saurais décevoir:

Ἀνήρ τις Αἰγύπτιος ἐρασθεὶς ἐλευθέρας γυναικὸς ὑπάνδρου, καὶ μὴ δυνάμενος αὐτὴν δελεάσαι, προσωμίλησε γόητι λέγων· «Ἕλον αὐτὴν εἰς τὸ ἀγαπῆσαί με, ἢ ἔργασαί τι ἵνα ῥίψῃ αὐτὴν ὁ ἀνὴρ αὐτῆς». Καὶ λαβὼν ὁ γόης τὸ ἱκανὸν ἐχρήσατο ταῖς γοητικαῖς μαγγανείαις, καὶ παρασκευάζει φοράδα αὐτὴν φανῆναι. Θεασάμενος οὖν ὁ ἀνὴρ ἔξωθεν ἐλθὼν ἐξενίζετο ὅτι εἰς τὸν κράββατον αὐτοῦ φορὰς ἀνέκειτο. Κλαίει, ὀδύρεται ὁ ἀνήρ· προσομιλεῖ τῷ ζῴῳ· ἀποκρίσεως οὐ τυγχάνει. Παρακαλεῖ τοὺς πρεσβυτέρους τῆς κώμης· εἰσάγει, δεικνύει· οὐχ εὑρίσκει τὸ πρᾶγμα. Ἐπὶ ἡμέρας τρεῖς οὔτε χόρτου μετέλαβεν ὡς φορὰς οὔτε ἄρτου ὡς ἄνθρωπος, ἀμφοτέρων ἐστερημένη τῶν τροφῶν.   Τέλος, ἵνα δοξασθῇ ὁ θεὸς καὶ φανῇ ἡ ἀρετὴ τοῦ ἁγίου Μακαρίου, ἀνέβη ἐπὶ τὴν καρδίαν τοῦ ἀνδρὸς αὐτῆς ἀγαγεῖν αὐτὴν εἰς τὴν ἔρημον· καὶ φορβεώσας αὐτὴν ὡς ἵππον, οὕτως ἤγαγεν εἰς τὴν ἔρημον. Ἐν δὲ τῷ πλησιάσαι αὐτοὺς εἱστήκεισαν οἱ ἀδελφοὶ πλησίον τῆς κέλλης τοῦ Μακαρίου, μαχόμενοι τῷ ἀνδρὶ αὐτῆς καὶ λέγοντες· «Τί ἤγαγες ὧδε τὴν φοράδα ταύτην;» λέγει αὐτοῖς· «Ἵνα ἐλεηθῇ». Λέγουσιν αὐτῷ· «Τί γὰρ ἔχει;» ἀπεκρίνατο αὐτοῖς ὁ ἀνὴρ ὅτι «Γυνή μου ἦν, καὶ εἰς ἵππον μετεβλήθη, καὶ σήμερον τρίτην ἡμέραν ἔχει μὴ γευσαμένη τινός». Ἀναφέρουσι τῷ ἁγίῳ ἔνδον προσευχομένῳ· ἀπεκάλυψε γὰρ αὐτῷ ὁ θεός, καὶ προσηύχετο περὶ αὐτῆς. Ἀπεκρίνατο οὖν τοῖς ἀδελφοῖς ὁ ἅγιος Μακάριος καὶ λέγει αὐτοῖς· «Ἵπποι ὑμεῖς ἐστέ, οἱ τῶν ἵππων ἔχοντες τοὺς ὀφθαλμούς. Ἐκείνη γὰρ γυνή ἐστι, μὴ μετασχηματισθεῖσα, ἀλλ’  ἢ μόνον ἐν τοῖς ὀφθαλμοῖς τῶν ἠπατημένων». Καὶ εὐλογήσας ὕδωρ καὶ ἀπὸ κορυφῆς ἐπιχέας αὐτῇ γυμνῇ ἐπηύξατο· καὶ παραχρῆμα ἐποίησεν αὐτὴν γυναῖκα φανῆναι πᾶσι. Δοὺς δὲ αὐτῇ τροφὴν ἐποίησεν αὐτὴν φαγεῖν, καὶ ἀπέλυσεν αὐτὴν μετὰ τοῦ ἰδίου ἀνδρὸς εὐχαριστοῦσαν τῷ κυρίῳ. Καὶ ὑπέθετο αὐτῇ εἰπών· «Μηδέποτε ἀπολειφθῇς τῆς ἐκκλησίας, ⌈μηδέποτε ἀπόσχῃ τῆς κοινωνίας⌉· ταῦτα γάρ σοι συνέβη τῷ ἐπὶ πέντε ἑβδομάδας μὴ προσεληλυθέναι τοῖς μυστηρίοις».

Débarrassés des enfants le soir du Réveillon

fireworksFêter le Réveillon sans les enfants ? Le soir du 31 décembre 381 ap. J.-C., une vieille femme confie son petit-fils en adoption à l’Oncle Silvanus, un moine.

  • Chérie, que dirais-tu d’une soirée de Réveillon entre nous, sans les enfants ?
  • Oh ! c’est monstrueux ! mais j’adore ta proposition. Chic ! Nous allons pouvoir faire la fête toute la nuit, le champagne coulera à flot, et nous passerons un moment tellement agréable… Vite, je vais trouver une solution pour caser nos petites terreurs, qui ne feront de toute manière pas la différence : à leur âge, ils ne savent même pas ce qu’est un calendrier.

Ce sera difficile : les parents qui veulent profiter d’un moment entre eux, sans les enfants, le soir du Réveillon doivent faire preuve d’ingéniosité pour faire garder leurs petits trésors. Et pour certains, le passage à la Nouvelle Année devrait précisément être un moment que l’on passe avec ses enfants. Chacun se forgera son opinion sur la question.

Le 31 janvier 2016, cela fera exactement 1635 ans, jour pour jour, qu’une femme égyptienne, Aurelia Teeus, n’était pas précisément à la fête : elle avait en effet des soucis à propos de son petit-fils Paesis, âgé de 10 ans. Le père de l’enfant est mort et Aurelia Teeus confie à son propre fils, le moine Aurelius Silvanus, le soin de veiller sur le petit Paesis.

« (…) Aurelia Teeus, fille de Paesis et de Thaesis, agée d’environ 60 ans, avec une cicatrice au genou gauche, du Village d’Arès dans le Nome Hermopolite, avec mon représentant que j’ai amené de mon plein gré, et qui écrit à ma place parce que je ne sais pas écrire, Aurelius Proous, fils de Koulos, magistrat du même Village d’Arès, et Aurelius Silvanus, fils de Petesis, fils de Teeus sus-mentionnée, qui appose sa signature ci-dessous, moine du même Villa d’Arès, salut.

Puisque mon fils aîné – à moi, Teeus sus-mentionnée – appelé Papnouthis est mort en laissant un fils appelé Paesis, âgé de plus ou moins 10 ans, il a été décidé que moi, Silvanus, frère de Papnouthis, je fasse acte de piété en l’adoptant afin de pouvoir l’élever de manière décente et convenable.

En vertu de cela, nous nous mettons d’accord que moi, Teeus, je te remets à toi, Silvanus, l’enfant mentionné en vue d’une adoption, avec l’héritage qu’il tient de son père et de sa mère, comprenant des terres, des immeubles et divers biens mobiliers. Ainsi, il sera ton fils légitime et premier-né, comme s’il était né de ton propre sang.

Et moi, Silvanus, j’ai reçu de toi, ma mère Teeus, l’enfant sus-mentionné de Papnouthis en vue d’une adoption. Je le nourrirai et le vêtirai de manière décente et convenable comme si c’était mon fils légitime et naturel né de moi. J’ai reçu en outre les biens de son père et de sa mère, comprenant des terres, des immeubles et divers biens mobiliers. J’en assurerai la conservation et je les lui restituerai en toute bonne foi au moment de sa majorité. Il sera aussi l’héritier de mes propres biens puisque j’en ai fait mon fils, comme indiqué ci-dessus. (…) »

[Papyrus de Leipzig 1.28 (Hermopolis, Moyenne Égypte, 31 décembre 381 ap. J.-C.]

Papnouthis est donc mort en laissant un fils. Or le frère de Papnouthis n’a justement pas d’enfants ; ça tombe bien – si l’on peut dire – puisque ce frère va donc prendre l’enfant comme le sien, veiller sur son héritage et lui transmettre ses propres biens. L’enfant est apparemment né avec une cuillère en argent dans la bouche : il possède des terres, des immeubles et beaucoup d’autres choses dont on nous passe le détail.

Le soir du Réveillon, Aurelia Teeus doit avoir le sens du devoir accompli puisqu’elle a remis un semblant d’ordre dans une famille passablement chamboulée par la disparition d’un de ses membres. Le petit Paesis va aller passer le Réveillon chez Oncle Silvanus.  Ce dernier est moine, il devrait avoir un peu de temps à consacrer à son neveu.

Il y a toutefois un détail qui ne colle pas dans cette histoire : nos Égyptiens apparaissant dans ce document s’expriment en grec ; ils vivent dans l’Empire romain ; mais ils suivent encore et toujours le calendrier traditionnel de l’Égypte ancienne, et l’année commence autour de la fin du mois d’août… Zut, pas de conte du Réveillon !

 

Pour les lectrices et lecteurs assidus de ce blog, je signale une pause de quelques semaines. Reposez-vous bien, je ferai de même, en me réjouissant de vous retrouver vers la fin du mois de janvier.

Merci aussi pour votre présence fidèle. En 2016, les pages que vous avez le plus lues sont les suivantes : 1    2    3

Papy et Mamy font de la résistance

old_age_nbVieillir, forcément une déchéance ? Si les capacités physiques diminuent, nos aînés n’acceptent pas pour autant d’être trop protégés. Et qu’en pensaient les Grecs ?

Une étude récente effectuée en Suisse montre que les personnes âgées ne placent pas toujours leur sécurité physique au premier plan : elles sont prêtes à prendre certains risques si cela peut les aider à garder leurs repères, voire à maintenir leur qualité de vie.

Dans la Grèce antique, la vieillesse était source à la fois d’admiration et de crainte. Devenir un « macrobe », c’est-à-dire une personne à la longue vie, forçait le respect. Ainsi, l’orateur Isocrate a vécu de 436 à 338 av. J.-C. ; mais ses 98 ans constituaient une rareté dans un contexte où l’espérance de vie moyenne était très basse (env. 40 ans).

En fait, la vieillesse fait peur même aux jeunes, qui expriment leur crainte dans les chansons qu’ils partagent dans de longues soirées arrosées. Nous possédons les restes d’une chanson du VIIe s. av. J.-C. composée par un poète appelé Mimnerme, originaire de la cité de Colophon en Asie Mineure.

« Quelle vie, quel plaisir y a-t-il sans la dorée Aphrodite ? Puissé-je mourir, lorsque je ne me soucierai plus de l’amour caché, des cadeaux souriants et du lit ! De quelles fleurs charmantes de la jeunesse jouissent hommes et femmes !

Mais, lorsque survient l’âge douloureux, qui rend l’homme à la fois laid et méchant, les soucis pénibles affectent continuellement son esprit et il ne prend plus plaisir à contempler les rayons du soleil. Cependant, haï de ses enfants, méprisé par les femmes, c’est ainsi que la Divinité a rendu sa vieillesse accablante. »

[voir Mimnerme de Colophon, fragment 1 (Gerber / West)]

Presque un millénaire plus tard, en Égypte romaine, un papyrus grec nous conserve le souvenir d’un homme de 84 ans qui estime qu’on n’a pas respecté son grand âge comme il se doit :

« Il n’y a rien de plus terrible ou de plus pénible que la violence. À l’âge que j’ai atteint, plus de quatre-vingt ans, j’exerce encore les fonctions d’archer arabe [une sorte de policier] sans failles. Une truie s’est échappée de chez ma fille dans le village, et on l’a signalée à la maison de Julius, un soldat. Je suis allé le trouver pour lui demander de prêter serment à propos de cette affaire, et il m’a saisi, moi, un vieillard, dans le village, en plein jour, comme s’il n’y avait pas de loi, et m’a roué de coups en présence de Nepotianus, Maurus et Ammonius, archers arabes, lesquels, choqués de me voir battre, nous ont séparés avant que je n’y perde la vie. Je suis forcé de présenter cette pétition et de demander l’arrestation de Julius pour que son comportement téméraire reçoive son châtiment. Signé: Sarapion, âgé de 84 ans. »

[voir Papyrus Graux I 4 = Sammelbuch IV 7464 (nome arsinoïte, 22 novembre 248 ap. J.-C.)]

Les frustrations de la vieillesse ne s’arrêtent pas là : au milieu du VIe siècle, c’est au tour d’un père de rejeter ses enfants qui lui ont manqué de respect.

« Proclamation de rejet, que je fais en pleine possession de mes facultés, sans aucune ruse, peur de violence, contrainte ou tromperie, en public. Et je transmets cette proclamation à mes enfants parricides (quoiqu’ils n’aient d’enfants que le nom), Dionysia, Jean, Pauline et André, que je rejette.

Alors que je croyais trouver en vous des enfants serviables en toutes choses, un réconfort pour mon âge avancé, soumis et obéissants, vous vous êtes au contraire montés contre moi, comme j’en ai fait l’expérience à travers votre conduite parricide et vos dispositions criminelles, puisque que je suis tombé gravement malade à cause de vous.

[Je vous prive de tout héritage] de quelque qualité ou quantité que ce soit, de choses de grand prix jusqu’à la valeur d’un as ou d’une obole, sauf la portion prescrite par la loi (…). Et il ne vous est plus permis de m’appeler père, dans la mesure où je vous rejette et vous abhorre depuis maintenant et pour l’éternité des temps comme des personnes qu’on rejette, des bâtards, moins estimables que des esclaves (…). »

[voir Papyrus du Caire Maspéro III 67353 (Antinoopolis, env. milieu du VIe s. ap. J.-C.)]

Bonjour l’ambiance… Que toutes les personnes âgées qui s’estiment peu respectées se rappellent que cela dure depuis plus de deux mille ans ; et que leurs enfants s’arment de patience car cela va continuer!

 

[image : un vieil homme en présence d’une courtisane ; d’après un vase attique peint par Euphronios (VI/Ve s. av. J.-C.)]

L’Égypte à l’épreuve du réchauffement climatique

nile_palestrina_mosaicL’Athénien Solon rapporte un récit que lui auraient fait des prêtres égyptiens : Athènes a succombé à plusieurs reprises aux catastrophes naturelles, incendies et inondations ; l’Égypte, en revanche, a été protégée de ces calamités par le Nil. Cela expliquerait l’ancienneté de la civilisation égyptienne.

Le réchauffement climatique est en marche, on nous annonce des inondations ainsi que des incendies. Le déni des compagnies pétrolières et charbonnières n’y fera rien : les faits sont têtus. Or si l’on en croit un récit attribué à l’Athénien Solon (VIe s. av. J.-C.), sa cité aurait été frappée à de multiples reprises par des incendies et des inondations qui auraient effacé la mémoire de temps plus anciens.

Ce récit est rapporté par Platon à la fin d’un traité intitulé Timée. Comme souvent chez Platon, il ne faut pas s’attacher à la véracité historique de l’épisode, mais plutôt apprécier la fable comme un symbole destiné à nous faire réfléchir. Et dans le cas du réchauffement climatique, une saine réflexion serait bienvenue face à l’irresponsabilité collective de l’humanité.

Voici donc l’histoire, placée dans la bouche d’un prêtre égyptien s’adressant à Solon :

« L’humanité a subi de nombreuses et profondes destructions, et cela arrivera encore. Ce sont les incendies et les inondations qui ont eu le plus grand impact ; mais il y a eu d’autres causes moins importantes, sous des formes innombrables.

Voici donc ce que l’on raconte dans notre pays. Il y a longtemps, Phaéthon, fils du Soleil, attela le char de son père, mais ne parvint pas à le maintenir sur la route suivie d’ordinaire par le Soleil. Il grilla ainsi la terre, et lui-même fut anéanti d’un trait de foudre.

C’est du moins ce que l’on rapporte sous la forme d’une légende ; mais en réalité, les corps célestes qui gravitent autour de la terre dévient parfois de leur trajectoire. Cela se passe sur des périodes très longues, et la surface de la terre est détruite de fond en comble. Lorsque cela se passe, tous ceux qui se trouvent dans les montagnes ou dans des lieux élevés et secs périssent plus facilement que ceux qui vivent à proximité des fleuves et de la mer. En ce qui nous concerne, le Nil est le sauveur des Égyptiens en de nombreuses circonstances, et notamment lorsque de tels événements se produisent : il déborde.

Inversement, il arrive que les dieux nettoient la terre en provoquant une inondation ; alors, les bouviers et les bergers qui habitent dans les montagnes survivent, tandis que les habitants des villes de Grèce sont entraînés par les fleuves vers la mer. En Égypte, au contraire, l’eau ne descend jamais des hauteurs vers la plaine, mais elle remonte d’ordinaire par en-dessous. Cela explique pourquoi nos plus anciennes traditions se sont conservées. »

[voir Platon, Timée 22c-e]

Résumons : d’après le prêtre égyptien cité par Solon, les corps célestes, déviant de leur course, auraient brûlé la terre athénienne et fait périr les habitants des montagnes. De plus, les inondations auraient noyé les citadins installés dans les plaines. Une catastrophe climatique aurait donc durement affecté les Athéniens, les privant de leurs souvenirs les plus anciens. Les Égyptiens, au contraire, qui ne vivent pas sur les hauteurs, auraient été protégés par la fraîcheur du Nil ; et les citadins n’auraient pas subi la force des torrents dévalant des montagnes. Il en résulterait que les Égyptiens auraient été épargnés et auraient conservé la mémoire de leur lointain passé.

Chez Platon, cette fable en appellera une autre, celle de l’Atlantide, État disparu dont personne ne se souviendrait sauf les Égyptiens. Mais laissons l’Atlantide dans son lointain oubli et demandons-nous plutôt ce que le récit nous dit sur les conséquences des bouleversements climatiques, qu’ils soient anciens ou contemporains.

Premièrement, on constate que ces changements prennent une telle ampleur que l’homme ne parvient pas à les maîtriser ; c’est pourquoi il importe aujourd’hui que l’humanité enraie le processus avant qu’il n’échappe à tout contrôle.

Ensuite, lorsque la nature prend le dessus sur l’homme et provoque des destructions en masse, non seulement des vies sont perdues, mais des civilisations entières disparaissent aussi. Peut-être n’est-il pas encore trop tard : les hommes sauront-ils entendre ce lointain avertissement ? Ou voulons-nous connaître l’anéantissement et l’oubli, comme les Athéniens des temps très reculés, ou comme les habitants de la mystérieuse Atlantide ?

[image : représentation du Nil, mosaïque, Ier s. av. J.-C., Palestrina (Italie)]