Handicapé profiteur ?

From tomb dating 950-900 BC

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Le bénéficiaire d’une aide financière pour invalides à Athènes doit se justifier : on lui reproche un abus d’aide sociale

Aussi étonnant que cela puisse paraître, les Athéniens avaient mis en place une forme d’aide financière pour les handicapés qui préfigurait notre Assurance Invalidité (AI) suisse. Au IVe s. av. J.-C., le fonctionnement du système est décrit dans un traité attribué à Aristote, La Constitution des Athéniens :

« Le Conseil procède aussi à l’évaluation des invalides. Il existe en effet une loi qui stipule que ceux qui possèdent moins de trois mines [300 drachmes] et qui souffrent d’une incapacité physique telle qu’ils ne puissent accomplir aucun travail sont examinés par le Conseil ; ils reçoivent chacun une allocation publique d’entretien de deux oboles (un tiers de drachme) par jour. Un responsable financier leur est désigné par tirage au sort. »

[voir Aristote, Constitution des Athéniens 49.4]

Cette loi comporte plusieurs éléments importants. D’abord, ceux qui disposaient d’un bien modeste pouvaient en bénéficier, mais les personnes plus riches ne pouvaient se prévaloir de l’aide de la cité. Ensuite, elle ne profitait qu’à ceux qui n’étaient pas en mesure d’accomplir le moindre travail. En outre, l’allocation restait fort modeste : elle correspondait à une indemnité journalière minimale. Quant au mode de contrôle, il était double : d’une part le dossier de chaque bénéficiaire devait être approuvé par le Conseil de la cité ; d’autre part, les Athéniens avaient prévu une procédure de vérification des comptes.

Ces nombreux garde-fous n’ont cependant pas empêché que des citoyens dénoncent ceux qu’ils considéraient comme des tricheurs abusant de l’aide sociale. Comme il n’y avait pas de procureur ou de ministère public à Athènes, les contestations passaient obligatoirement par une dénonciation déposée par un particulier. C’est ainsi qu’un handicapé s’est trouvé amené à devoir défendre son cas devant le Conseil de la cité. Le plaidoyer qu’il a prononcé à cette occasion a été préparé par un professionnel de la branche, à savoir l’orateur Lysias. Ce discours a été recopié à travers les siècles ; en voici un extrait significatif.

« Mon accusateur dit que je contreviens à la loi en recevant l’argent de la cité : car je serais physiquement valide et ne ferais pas partie de la catégorie des handicapés ; de plus, je possèderais un métier qui me permettrait de vivre même sans cette allocation.

Comme preuve de mes capacités physiques, il avance le fait que je monte à cheval. Quant à mes capacités professionnelles, il affirme que je suis en mesure de fréquenter des personnes qui ont des moyens financiers. Qu’il s’agisse de mes capacités professionnelles ou de la manière dont je mène les autres aspects de mon existence, je suppose que vous êtes informés ; mais cela ne m’empêchera pas de vous rappeler brièvement la situation.

Mon père ne m’a laissé aucun héritage ; quant à ma mère, cela fait deux ans qu’elle est morte et que j’ai cessé d’assurer son entretien ; finalement, je n’ai pas encore d’enfants qui puissent s’occuper de moi. J’ai appris un métier qui me rend de modestes services : en ce moment, je l’exerce avec difficulté, et je ne peux pas encore trouver quelqu’un pour faire le travail à ma place. Je n’ai pas d’autres revenus que cela ; si vous me l’ôtez, je risque bien de tomber dans le plus complet dénuement.

Alors qu’il vous serait possible de me sauver, n’allez donc pas, Messieurs les membres du Conseil, commettre une injustice en me détruisant ! Lorsque j’étais plus jeune et en meilleur état, vous m’avez fourni l’allocation ; maintenant que je suis plus vieux et plus faible, ne me la retirez pas ! Dans le passé, vous avez eu la réputation d’être très compatissants même pour ceux qui ne souffraient d’aucun handicap ; maintenant donc, n’allez pas, à cause de mon accusateur, vous montrer cruels envers ceux qui feraient pitié même à leurs ennemis ! Et en osant commettre une injustice à mon égard, ne découragez pas les autres qui sont dans la même situation que moi ! »

[voir Lysias, Discours pour l’invalide 4-7]

On se trouve avant l’époque des chaises roulantes : incapable de marcher, notre accusé est forcé de se déplacer à cheval, ce qui ne manque pas de provoquer des réactions dubitatives. Il ne nous appartient pas de juger de la sincérité du personnage. Si nous disposions du discours de son accusateur, cela nous permettrait de nous faire une impression plus équilibrée. Dans les procès athéniens, tant les accusés que leurs adversaires rivalisaient de mauvaise foi.

Dans le cas présent, on a vraisemblablement affaire à un « cas limite » : l’accusé se déplace certes à cheval, ce qui suggère qu’il a quelques moyens, mais il ne peut sans doute pas faire autrement ; il dispose d’un revenu découlant d’une modeste activité professionnelle, sans qu’elle lui suffise pour vivre ; et il ne peut pas compter sur l’aide de ses enfants.

Pour conclure, relevons la transparence de la procédure : le cas est réglé en public, devant les 500 membres du Conseil de la cité. C’est peut-être là le meilleur garde-fou contre les abus.

[image : ce cheval à roulette n’est pas un modèle antique de chaise roulante, mais un jouet utilisé par un enfant en Grèce ancienne. Adaptation à partir d’une image produite par Sharon Mollerus.]

Égyptien, Grec ou Romain ?

PGen_inv_123Un certificat de sacrifice, rédigé en grec dans un temple égyptien sous l’occupation romaine, illustre la fluctuation des identités ethniques dans le monde antique

22 mars 148 ap. J.‑C. : dans un temple égyptien en bordure du désert, un membre du clergé signe un certificat pour un individu qui désire sacrifier un veau.

« Moi, Pétosiris fils de Marrès, cacheteur de veaux sacrés, j’ai examiné un veau à sacrifier dans le village de Socnopéonèse par Pakysis fils de Pakysis, petit-fils d’Herieus, du même village, et, l’ayant examiné, je l’ai marqué comme étant pur. »

[voir Papyrus de Genève I 32]

Le certificat est rédigé en grec. Au bas du document figure une note en langue égyptienne, en écriture démotique : « Ce qu’a écrit Pétosiris, le prêtre de Sekhmet : ‘J’ai cacheté un taureau’ ».

Le même jour, Claudius Tyrannos, un fonctionnaire de l’administration romaine en Égypte rédige un reçu pour une taxe sur les sacrifices.

« La 11e année de l’Empereur César Titus Aelius Hadrien Antonin, Auguste, Pieux, le 26 du mois de Phamenoth. Payé à Aelius Eutychès, appelé aussi Cléon, nomarque, par l’intermédiaire de Claudius Tyrannos, pour le dieu Soknopaios, la taxe pour le sacrifice d’un veau, le 1er du mois, à Socnopéonèse ; versement fait par Pakysis fils de Pakysis, petit-fils d’Herieus, de Socnopéonèse, vingt-quatre drachmes. »

[voir Berliner Griechische Urkunden II 463]

Les deux documents, à savoir le certificat de pureté du veau et le reçu de taxe sur le sacrifice, présentent deux aspects de la même procédure. Ils ont été rédigés pour la même personne, le même jour, et nous sont parvenus quasi intacts. Le premier se trouve conservé à la Bibliothèque de Genève, tandis que le second repose dans les collections des Musées de Berlin. Ils ont dû être achetés presque simultanément chez un antiquaire égyptien à la fin du XIXe siècle.

Cette paire de documents illustre la manière dont, au début de l’Empire romain, les diverses ethnies constituant l’empire ont coexisté. Le particulier qui sacrifie son veau est selon toute vraisemblance un Égyptien qui continue de parler la langue des pharaons. Il va trouver un prêtre dans un temple où l’on perpétue les usages religieux de l’époque des pharaons. Cependant, les documents produits à cette occasion sont écrits en grec, avec une note en égyptien. Le percepteur d’impôts, quant à lui, porte un nom grec et romain, et il écrit en grec pour le compte de l’administration d’une province romaine. Clergé égyptien et administration romaine ont donc travaillé main dans la main pour encadrer un rituel remontant à des temps lointains.

Cette pratique consistant à sacrifier un veau en Égypte selon une procédure très stricte, avec contrôle de la pureté de l’animal, nous est déjà attestée par l’historien Hérodote au Ve s av. J.‑C., alors que l’Égypte est sous la domination des Perses. Voyons ce que dit Hérodote sur la manière de sacrifier l’animal :

« [Les Égyptiens] considèrent que les bovidés mâles appartiennent à Épaphos, raison pour laquelle ils les examinent de la manière suivante. S’il l’on repère la présence ne serait-ce que d’un poil noir, on considère que l’animal est impur. L’examen est effectué par un prêtre préposé à cette tâche. L’animal se tient debout, puis couché, et on lui fait tirer la langue pour voir si elle est pure des signes dont je parlerai dans un autre propos. On observe aussi les poils de la queue, pour voir s’ils ont poussé normalement. Si l’animal est pur sur tous ces points, on le marque en lui attachant autour des cornes une fibre de papyrus ; puis on façonne un sceau en argile et le prêtre y applique l’image de sa bague ; enfin, on emmène l’animal. Sacrifier un animal sans ce sceau est passible de mort. »

[voir Hérodote 2.38]

Les Romains se montreront moins sévères que les Égyptiens à l’égard des contrevenants : la peine de mort sera remplacée par une amende de 500 drachmes. Ce qui est peut-être plus remarquable, c’est la tolérance du pouvoir romain face à des pratiques religieuses étrangères : dans la mesure où le culte égyptien traditionnel ne causait pas de troubles dans la province d’Égypte, les préfets envoyés par Rome n’y trouvaient rien à redire. Ils se sont contentés d’encadrer le rituel par un appareil administratif.

[image : Papyrus de Genève inv. 123 (= P.Gen. I 322), image réalisée par V. Siffert (Faculté des lettres, Université de Genève)]