Quel est le pire supplice ?

Comment faire périr son ennemi en lui infligeant les pires souffrances ? Dans un catalogue inépuisable, choisissons le supplice des auges. Âmes sensibles s’abstenir…

  • Chérie, j’en ai assez ! Voici trois jours que notre voisin manie sa perceuse-frappeuse le matin, à midi et le soir. Quel suppliiiiiiice !
  • Allons, mon chou, n’oublie pas que ton voisin n’apprécie pas quand tu passes la musique des Noisy Metal Hooligans à 2 heures du matin.
  • Par les forges d’Héphaïstos, ça n’a rien à voir ! Mon @#ç% ? [censuré] voisin, je vais te me le… rraaaaahhh, il faut que je trouve le supplice le plus cruel possible pour le réduire à néant !
  • Et voilà ta tension qui remonte. Tiens, puisque tu cherches un supplice cruel, je vais te calmer en t’expliquant comment faisaient les Perses. Ça te distraira de la perceuse du voisin.
  • Les Perses s’y connaissaient donc en cruauté ?
  • Bien sûr ! Toutes les grandes civilisations ont consacré une part non négligeable de leurs vastes ressources à développer des moyens de mettre à mort les gens de la manière la plus atroce. S’il fallait octroyer un prix de la cruauté, on serait bien en peine de désigner les vainqueurs, tant la palette des horreurs commises par les hommes dépasse l’imagination. Mais figure-toi que les Perses et leur roi Artaxerxès II seraient des candidats à prendre au sérieux, avec le « supplice des auges ».
  • Comment sais-tu cela ? Encore un de tes vieux livres grecs, je parie ?
  • Oui, nous disposons du témoignage de l’historien Ctésias de Cnide, repris par Plutarque. En gros, voici de quoi il s’agit. Le mot skaphos (σκάφος) désigne non seulement la coque d’un bateau, mais aussi une auge. De là vient le verbe skapheuo (σκαφεύω), qui signifie « infliger le supplice des auges ». Dis, tu m’écoutes quand je parle ?
  • Hein ? Ah, euh, oui…
  • Ctésias, donc, était médecin à la cour du roi Artaxerxès à la fin du Ve siècle av. J.-C. et il a pu assister en personne à cette délicieuse pratique. Les écrits de Ctésias sont aujourd’hui perdus, mais Plutarque, au début du IIe siècle ap. J.-C., y avait encore accès. Il nous résume l’essentiel de la chose. Tu es prêt ?
  • Bien sûr ! Mais donne-moi une seconde : je passe chercher une cannette au frigo, je m’installe sur le canapé…
  • … et tu vas t’endormir. Non, cette fois-ci pas de bière : régime sec, tu écouteras mieux !

On prend deux auges faites pour s’ajuster l’une à l’autre. Dans l’une, on couche le condamné sur le dos ; ensuite, on apporte l’autre auge et on les ajuste l’une à l’autre de façon à ce que la tête, les bras et les pieds dépassent. Le reste du corps est caché à l’intérieur des auges. On donne alors à manger au condamné ; s’il refuse, on le force en lui piquant les yeux avec une pointe.

  • Eh ! Ils sont dingues, tes Perses ! Piquer les yeux avec une pointe, ça fait mal !
  • C’est ainsi que le condamné va finir par manger. Bon, je continue.

Quand il a mangé, on lui verse dans la bouche à boire un mélange de miel et de lait, et on le répand aussi sur son visage. Ensuite, on l’oriente de façon à ce que ses yeux soient toujours tournés en direction du soleil et des mouches arrivent par nuées et s’abattent sur son visage. À l’intérieur des auges, le condamné doit satisfaire ses besoins naturels, provoqués par la nourriture et la boisson.

  • Beeerk ! Mais c’est dégoûtant !
  • Ce sera pire dans un instant.

Des vers et des larves se mettent à pulluler à cause de la pourriture et de la putréfaction produites par ses excréments. Ils pénètrent à l’intérieur du corps, qui commence à se décomposer. Quand finalement on constate que le condamné est bel et bien mort, on retire l’auge du dessus et l’on peut voir la chair rongée : les entrailles sont remplies d’essaims de bêtes qui se multiplient en les dévorant.

Plutarque, Vie d’Artaxerxès 16.3-7

  • Effectivement, c’est pire que la perceuse du voisin. Mais il y a encore pire supplice, crois-moi !
  • Ah bon ? Lequel ?
  • Écouter du grec sur un canapé sans ma bière favorite.

Base-jump : invitons Calaïs et Zétès à Chamonix !

Après plusieurs accidents, le base-jump est à nouveau autorisé à Chamonix. Une occasion de célébrer Calaïs et Zétès, les hommes-volants.

Le base-jump, vous connaissez ? Un truc de fou : en gros, vous vous jetez du haut d’une montagne avec un costume d’homme-volant (les femmes-volantes sont aussi autorisées), vous planez pendant quelques dizaines de secondes, et – si possible – vous ouvrez un parachute au dernier moment pour éviter de vous écraser au sol. Il paraît que cela fait monter le taux d’adrénaline…

Sans grande surprise, ce sport extrême a fait quelques dégâts au cours des dernières années. À Chamonix, haut lieu du base-jump, on a dû prier les hommes-oiseaux écervelés de bien vouloir aller s’écraser ailleurs. Au bout de quelques années, cependant, le taux d’adrénaline étant légèrement redescendu, la municipalité s’est résolue à autoriser à nouveau le base-jump, pour autant que les fous volants prennent quelques précautions.

Pour la réouverture de la saison du saut, je proposerais d’inviter deux personnages de la mythologie grecque, Calaïs et Zétès. Ils auraient en effet le profil pour le base-jump ; et avec eux, au moins, pas de risque de recevoir un maladroit sur la tête. Fils du dieu-vent Borée, ils avaient en effet reçu le don de pouvoir voler à travers les airs à grande vitesse.

Calaïs et Zétès faisaient partie des cinquante héros qui, sous la conduite de Jason, sont partis chercher la Toison d’or dans la lointaine Colchide. Au cours de leur navigation à travers la Mer Noire, ils sont tombés sur un vieux devin aveugle, Phinée, qui était en piteux état : il se faisait en effet harceler par des Harpies qui l’empêchaient de manger.

Commençons par voir comment Phinée lui-même décrit son sort :

« Les Harpies m’arrachent la nourriture de la bouche : elles arrivent en volant de je ne sais quel endroit obscur pour me gâcher mon repas. Je n’ai aucun moyen de m’en sortir. Quand je veux manger, je pourrais plus facilement échapper à mes propres pensées qu’à ces monstres, tant leur vol est rapide à travers les airs.

Et si elles me laissent un petit morceau à grignoter, il exhale une odeur fétide et la puanteur en est insupportable. Aucun mortel ne résisterait à s’en approcher un seul instant, même avec un cœur dur comme l’acier. Toutefois, la nécessité qui me taraude sans fin me force à rester ici et à avaler cette nourriture dans mon pauvre estomac. »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 2.223-233

Beurk ! Les Harpies fondent donc en volant sur la nourriture de Phinée. Ce qu’elles ne parviennent pas à lui prendre, elles le souillent de leurs déjections puantes. Il est temps d’appeler Calaïs et Zétès à la rescousse.

« Calaïs et Zétès s’empressèrent de préparer un repas pour le vieillard ; pour les Harpies, ce serait leur denier festin… Les deux jeunes gens se tenaient près de Phinée, pour pouvoir chasser les Harpies de leurs épées lorsqu’elles arriveraient.

Et de fait, à peine le vieillard avait-il touché à la nourriture que les Harpies, semblables à un vent rapide ou à l’éclair, surgirent des nuages sans prévenir : en poussant un cri, elles se précipitèrent, avides de prendre de la nourriture. Les héros les aperçurent à mi-distance et ils poussèrent un cri. Mais les Harpies avalèrent tout et s’enfuirent au loin en survolant la mer. Il ne subsista qu’une odeur insupportable.

À leur suite, les deux fils de Borée dégainèrent leur épée et s’élancèrent. Zeus leur avait en effet insufflé une ardeur infatigable. D’ailleurs, sans l’aide de Zeus, ils ne seraient pas parvenus à suivre les Harpies, qui volaient toujours plus vite que le zéphyr lorsqu’elles fondaient sur Phinée, et aussi lorsqu’elles le quittaient. (…)

Calaïs et Zétès, lorsqu’ils rattrapèrent les Harpies à proximité des Îles Flottantes, les auraient sûrement mis en pièces contre la volonté des dieux, si la rapide Iris [messagère des dieux] ne les avait pas aperçus. Elle s’élança depuis le ciel à travers les airs et les retint par ces mots :

‘Il n’est pas permis, fils de Borée, de chasser à coups d’épée les Harpies, les chiennes du grand Zeus. Et moi, je vous garantirai par serment qu’elles ne s’approcheront plus de Phinée.’ »

Apollonios de Rhodes, Argonautiques 2.263-290

Et voilà : Phinée va de nouveau pouvoir manger des hamburgers qui ne puent pas, Calaïs et Zétès iront faire du base-jump à Chamonix, et les Harpies se réfugieront dans une grotte, en Crète, où elles bouderont pour l’éternité.

ortograf

L’orthographe française révisée, prévue pour être appliquée dans les écoles suisses dès 2023, fait des vagues.

  • Chérie ! Quel scandale ! Les autorités des cantons de Suisse romande ont décidé de simplifier l’orthographe pour les petits écoliers. Adieu l’accent circonflexe ! Aaaaah, je geins, je me consume, je me meurs…
  • N’en fais tout de même pas trop, mon chou, tu vas t’étouffer dans tes chips.
  • Mais par tous les poils de la queue de Chiron, c’est l’histoire de notre belle langue française qui fout le camp !
  • Tu sembles oublier que l’orthographe évolue constamment. Et puis ce serait le moment d’accepter que la langue française fasse un peu plus de place aux femmes, tu ne trouves pas ?
  • Humpf ! Grumpf ! Khoffff ! Satanées chips… Mais enfin, toi qui lis tes vieux textes grecs qui sentent le moisi, tu vois bien qu’il en va de l’héritage de notre civilisation occidentale.
  • Détrompe-toi, mon chou : même les Athéniens ont eu leur réforme de l’orthographe, et ils avaient de bonnes raisons de le faire.
  • Les petits Athéniens ne savaient plus placer l’accent circonflexe sur le verbe ‘paraître’ ?
  • Tu n’as rien compris : en 403 av. J.-C., ils sortaient d’un régime tyrannique qui n’avait duré que quelques mois, mais avait traumatisé les citoyens.
  • Quel rapport avec l’orthographe ?
  • Mais mon chou, pour éviter de basculer à nouveau dans un régime tyrannique, il fallait des lois ! Or pour que chacun puisse les lire, on a dû repenser l’orthographe. Jusque-là, on employait le O pour transcrire les sons /o/, /ô/ et /ou/ ; et le E servait à couvrir le /e/, le /ê/ et le /ei/. Quant au son correspondant à notre X, il fallait plusieurs lettres pour le noter : /chs/.
  • Les Athéniens ont inventé un nouveau système d’écriture ?
  • Non, ils ont emprunté le système utilisé par leurs cousins les Ioniens, installé le long de la côte asiatique. Tiens, si tu pouvais dégager ta Playstation, j’arriverais à retrouver quelques livres oubliés dans un coin. Voilà, tu vas découvrir un passage de la Souda, une « encyclopédie byzantine du Xe siècle », comme aime à le rappeler un grand helléniste.

Ce fut chez les Samiens en premier que furent inventées les 24 lettres, par Callistratos comme le rapporte Andron dans (sa pièce intitulée) Le trépied. Or il convainquit les Athéniens de faire usage des lettres des Ioniens ; et Archinos (les convainquit d’appliquer la réforme en 403), sous l’archontat d’Eucleidès.

[Souda, σ 77. Interprétation reprise d’Armand d’Angour, « The reform of the Athenian alphabet », Bulletin of the Institute of Classical Studies 43 (1999) 109-130.]

παρὰ Σαμίοις εὑρέθη πρώτοις τὰ κδ´ γράμματα ὑπὸ Καλλιστράτου, ὡς Ἄνδρων ἐν Τρίποδι, τοὺς δὲ Ἀθηναίους ἔπεισε χρῆσθαι τοῖς τῶν Ἰώνων γράμμασιν· Ἀρχίνου [scil. τότε πείσαντος] ἐπὶ ἄρχοντος Εὐκλείδου.

  • C’est plus compliqué qu’un match de foot, ton affaire. Alors, si j’ai bien compris, Callistratos est un habitant de Samos qui invente l’alphabet grec à 24 lettres ? Il refile le tout aux Athéniens et – plus tard – quand les Athéniens ont besoin d’un alphabet qui tienne la route pour lire les lois, un type du nom d’Archinos dit aux Athéniens qu’il faut prendre cet alphabet ? C’est bien ça !
  • Mais oui, mon chou ! Et si tu as encore un doute, voici une confirmation provenant d’une source encore plus bizarre, une note figurant en mage du manuscrit d’un ancien grammairien.

(Les lettres) dont nous nous servons aujourd’hui sont ioniennes : c’est Archinos qui a fait passer un décret chez les Athéniens, selon lequel il faudrait que les maîtres d’école enseignent l’alphabet ionien.

[scholies de Denys le Thrace (Hilgard 1.3.183.16-20]

οἷς δὲ νυνὶ χρώμεθα εἰσὶν Ἰωνικοί, εἰσενέγκαντος Ἀρχίνου παρ᾿ Ἀθηναίοις ψήφισμα τοὺς γραμματιστὰς παιδεύειν τὴν Ἰωνικὴν γραμματικήν.

  • Quoi ? Tu veux dire que, à la fin du Ve siècle av. J.-C., on faisait déjà passer des lois pour dire aux maîtres de modifier les règles d’orthographe à leurs élèves ?
  • Eh oui ! Et cette réforme, introduite en 403, a tenu jusqu’à aujourd’hui : les petits écoliers grecs continuent d’utiliser les 24 lettres de l’alphabet ionien introduites par décret à Athènes.Quant à Plutarque, il signale que le changement de 403 av. J.-C. était nettement perceptible à son époque, au début du IIe s. ap. J.-C.

[(…) un personnage nommé Aristide] était d’une époque beaucoup plus récente, comme le prouvent les caractères qui datent d’après la (réforme) de l’écriture après Eucleidès (…).

[Plutarque, Vie d’Aristide 1.6]

  • Tro coul ! Jeu suis méga-pour la réform. On va fété sa avec une bonne bièr et un match de fout, installé tou.te.s les deu sur le kanapé !

Racistes, les études classiques ?

Le débat fait rage aux États-Unis et pourrait bien traverser l’Atlantique : l’étude du grec et du latin serait-elle le fondement d’une pensée raciste ? L’affaire semble plus compliquée que cela.

La prestigieuse Université de Princeton a décidé de supprimer l’obligation de connaître le grec et le latin pour faire des études en sciences de l’Antiquité ou en théologie.

La raison est assez simple : seules quelques écoles prestigieuses offrent encore aux futurs étudiants la possibilité d’apprendre les langues anciennes avant d’entrer à l’Université. Cependant, l’Université de Princeton elle-même motive sa décision en arguant de la lutte contre le racisme, pour ensuite devoir clarifier les choses devant une vague de protestations. Difficile toutefois de ne pas faire le lien avec les prises de positions de Dan-el Padilla Peralta, professeur d’histoire ancienne à Princeton, selon lequel les études classiques seraient le fondement d’une pensée raciste.

Dans le contexte de la cancel culture, l’étude du grec et du latin ne sont pas épargnés. Il serait toutefois malvenu de ricaner ou de s’enfermer dans le déni : pendant longtemps, en effet, la connaissance des langues anciennes a été le privilège des classes favorisées. On ne sera pas étonné que les auteurs grecs et latins aient pu servir d’instrument d’exclusion, voire de justification à des théories racistes nauséabondes.

Faire du grec et du latin l’étendard d’une pensée raciste, toutefois, serait excessivement réducteur. Le racisme est une expression parmi d’autres d’une propension des groupes dominants à exclure les autres des privilèges qu’ils prétendent conserver. On est toujours le barbare d’un autre.

Lorsque Grecs et Romains s’affrontaient, ces derniers passaient pour des barbares aux yeux des premiers, comme en témoigne un bref passage tiré de la Vie de Pyrrhos rédigée par Plutarque. Rappel des faits ; au début du IIIe s. av. J.-C., Pyrrhos, roi d’Épire (une région du nord-est de la Grèce), a traversé l’Adriatique et dispute aux Romains le contrôle sur le sud de l’Italie. Les Grecs de l’époque découvrent alors qu’ils ne sont pas les seuls à savoir organiser une armée. Au moment de livrer le combat, Pyrrhos manifeste sa surprise face à une armée romaine étonnamment disciplinée :

[Pyrrhos] observa les positions, les gardes et le bon ordre [des Romains], ainsi que l’agencement de leur camp et il en fut étonné. Il s’adressa alors à celui de ses compagnons qui était juste à côté de lui : « Hé ! Mégaclès, cette disposition des barbares, elle n’a rien de barbare ! Bon, nous verrons bien comment cela se passera. »

Plutarque, Vie de Pyrrhos 16.7

Le roi est certes impressionné par le bon ordre des troupes romains (des barbares !), mais il n’a pas encore pris la mesure de ce qui l’attend. Son imprudence manque en effet de lui coûter la vie en pleine bataille.

Or voici que le Macédonien Léonnatos aperçut un homme italien qui se dirigeait vers Pyrrhos, qui rapprochait son cheval contre lui, le collait de près et suivait tous ses mouvements.

« Mon roi », dit-il, « vois-tu ce barbare porté par un cheval noir aux pieds blancs ? On dirait qu’il prépare un grand coup, un exploit terrible. Car c’est toi qu’il regarde, il en veut à toi, il est plein d’ardeur et de colère, et il ne s’occupe pas des autres. Prends garde à cet homme ! »

Pyrrhos répondit :

« Léonnatos, il est impossible d’échapper à son destin. Cependant, ni cet homme ni aucun autre Italien n’aura à se réjouir de s’attaquer à nous. »

Tandis qu’ils parlaient encore, l’Italien saisit sa lance, lança son cheval et se rua contre Pyrrhos. Il frappa de sa lance le cheval du roi, mais au même moment Léonnatos toucha aussi le cheval de l’Italien. Les deux chevaux tombèrent et les compagnons de Pyrrhos l’entourèrent pour l’extraire du champ de bataille, tout en tuant l’Italien qui continuait à se battre.

Plutarque, Vie de Pyrrhos 16.12-14

Ouf ! Pyrrhos l’a échappé belle et désormais il prendra au sérieux ces barbares de Romains.

Revenons au racisme. Contrairement à ce que suggère Dan-el Padilla Peralta, les études classiques ne sont pas en soi génératrices de racisme. L’accès aux auteurs grecs et latins a longtemps été – et reste dans une certaine mesure – l’apanage de personnes issues de milieux favorisés. On peut faire de cet immense corpus de sources aussi bien un instrument d’exclusion qu’un outil de progrès. Il en va de même avec la Bible : elle peut servir à prêcher l’amour du prochain, mais on peut aussi l’instrumentaliser pour interdire la branlette.

Dan-el Padilla Peralta a néanmoins raison sur un point fondamental : c’est en s’appuyant sur les auteurs grecs et latins que les Européens et leurs descendants en Amérique ont construit un mythe de supériorité vis-à-vis des autres régions du monde. Or la solution au problème ne réside pas dans l’éradication des études classiques : coupez la tête de l’hydre et il en poussera une autre. Privés du mythe de la civilisation occidentale, les Occidentaux – comme on les appelle – sauront bien en inventer un autre. Si l’on veut éviter que les études classiques soient colonisées par des racistes de tout poil, il faut faciliter l’accès aux auteurs grecs et latins, pour que tous puissent s’approprier cet immense fonds de réflexion et en refaire une interprétation plus inclusive. À ce propos, je recommande vivement la lecture d’un article paru dans The Atlantic.

Qu’on le fouette !

Si les procédures judiciaires d’aujourd’hui laissent encore parfois à désirer, elles semblent tout de même préférables à celles qui prévalaient en Égypte romaine, où les juges recouraient facilement à la violence.

Imaginez la situation : vous êtes convoqué devant un juge, et celui-ci ordonne de vous donner le fouet parce que vous avez suivi la mauvaise procédure. Ou alors on vous accuse d’un méfait, vous niez, et le juge vous fait battre pour arracher un aveu. Voilà le quotidien des habitants de la province romaine d’Égypte, au début de l’ère chrétienne.

Nous en avons connaissance grâce aux nombreux comptes rendus de procès conservés sur des papyrus. Les scribes n’hésitent pas à faire état des moyens de coercition mis en œuvre par des serviteurs de l’État pour faire régner l’ordre auprès de la population. Voici donc deux petites histoires que nous pouvons reconstruire à partir de procès-verbaux d’audience.

La première date de l’an 85 ap. J.-C. et porte sur une dette qu’un plaignant aurait oublié de réclamer pendant plusieurs décennies.

Copie du journal [du Préfet d’Égypte Septimius Vegetus] de la 4e année de l’Empereur César Domitien Auguste, Vainqueur des Germains, le 14 Mecheir [8 février 85 ap. J.-C.].

(…)

  • Septimius Vegetus : (…) Tu portes une accusation contre lui ?
  • L’avocat Céphalon : (Mon client) avait besoin de ta bienveillance et sa première démarche, la plus essentielle, a été de demander ton pardon parce qu’il s’était trompé dans la manière de s’adresser à toi : car il aurait dû te soumettre une pétition, selon ta propre volonté. Nous demandons donc qu’il ne soit pas fouetté.

On relèvera ici que le plaignant risque le fouet pour avoir suivi la mauvaise procédure. La suite de l’histoire montrera que, même si le plaignant échappera au fouet, le préfet n’aura pas beaucoup de considération pour un individu qui a eu l’audace de s’en prendre à un adversaire issu d’une couche sociale plus favorisée que lui.

Voici donc notre demande. Le père de notre adversaire a emprunté au père de notre client 100 artabes de blé [env. 4 tonnes]. Or les droits de créance sont héréditaires : je pense qu’il ne faut pas seulement que les individus héritent des traits de la personnalité ; les dettes doivent aussi être remboursées par les héritiers.

  • L’avocat Aristonikos : Qu’on lise le montant de la dette.

Céphalon lit un ordre de paiement d’Archias, appelé aussi Polydeukès, datant de la 11e année du défunt (empereur) Claude [50/51 ap. J.-C.].

Entre le moment où cet ordre de paiement a été établi et la séance devant le tribunal, environ 35 ans se sont écoulés ! Cet emprunt de blé porte sur un montant considérable. On verra dans la suite que les pères respectifs des deux parties étaient engagés dans la perception des impôts en blé dans leur région.

Dans une partie abimée du papyrus, on devine que l’avocat Aristonikos présente son client comme un homme honorable. Le préfet Septimius Vegetus interroge le plaignant, appelé Phibion.

  • (Le plaignant) Phibion : Je ne sais pas.
  • (Le préfet) Septimius Vegetus : Ce que toi-même tu ne sais pas, nous ne (sommes pas compétents pour l’établir).
  • (L’avocat) Céphalon : L’ordre de paiement est de la main de son père. Il se faisait représenter par l’esclave, qui a signé qu’il paierait, mais il n’a jamais rien payé de ce qui figurait sur l’ordre de paiement.
  • (Le préfet) Septimius Vegetus : On vérifie d’abord si le document vient de son père, et ensuite pourquoi tu n’as rien réclamé jusqu’à ce jour ; car il se peut que (l’esclave) ait non seulement écrit le document, mais aussi remboursé (le blé).
  • (L’avocat) Aristonikos : Tu as raison de vérifier ce point ; quant à moi, je lis le règlement général : « Les préfets ont fixé un délai de cinq ans pour (régler) les affaires de longue durée ; dans certains cas dix ans, mais pas dans les lieux où les préfets passent pour leur tournée annuelle. » Demande-lui combien d’années son père a survécu.

On comprend de cet échange que les créanciers ne peuvent pas attendre éternellement avant de réclamer le remboursement d’une dette : s’ils ne sont pas satisfaits, ils doivent déposer plainte dans un délai raisonnable.

  • (Le plaignant) Phibion : L’accusé a renoncé à l’héritage de son père, et moi à celui de mon propre père, puisqu’ils étaient percepteurs d’impôts et qu’on leur réclamait (des remboursements) sur la caisse impériale.

La transaction qui fait l’objet du litige concerne donc des percepteurs d’impôts qui se seraient arrangés entre eux pour livrer au fisc les quantités requises, étant entendu que celui qui avait avancé les 4 tonnes de blé serait remboursé à la prochaine récolte.

  • (L’avocat) Aristonikos : Si donc il y avait une dette à l’égard de la caisse impériale, pourquoi n’a-t-il pas réclamé le montant dû à l’époque ?
  • (Le préfet) Septimius Vegetus : Il y avait une famine et toi, tu avais faim. S’il te devait du blé, tu ne l’as pas réclamé ?
  • (Le plaignant) Phibion : Il me demandait d’accepter (une compensation) de quatre mines (d’argent) [100 drachmes].

Ici, le scribe a probablement résumé l’échange entre le préfet et le plaignant, mais on parvient à comprendre que le débiteur a proposé une compensation financière pour le blé non remboursé, mais que le montant n’était pas suffisant.

  • (L’avocat) Aristonikos : Si tu entres en matière pour lui, ils seront des dizaines de milliers à t’apporter des contrats de son père ; car il a été abandonné comme orphelin.

Après la mort de son père, le plaignant semble avoir attendu longtemps avant de réclamer les impayés autrefois dus à son père. Selon Aristonikos, si l’on ouvre la boîte de Pandore, le juge devra faire face à une avalanche d’autres réclamations.

  • (Le préfet) Septimius Vegetus (au plaignant) Phibion : Tu mériterais le fouet pour avoir fait arrêter un homme honorable et son épouse. Cependant, je suis bien disposé envers les petites gens et je témoignerai de ma bienveillance envers toi. Tu produis un ordre de paiement vieux de quarante ans. Je te fais grâce de la moitié de la durée : dans vingt ans, tu reviendras me trouver.

Et il ordonna que l’on annule le contrat.

Papyrus de Florence, P.Flor. I 61

Et toc… Vingt ans plus tard, le plaignant, l’accusé et le préfet seront sans doute morts.

Dans le second cas présenté ici, des individus sont accusé d’avoir coupé des vignes ; mais ils nient…

Extrait du journal de Théon, ex-gouverneur du nome prosopite, la 20e année du défunt (empereur) Hadrien, le 24 Epeiph [10 juillet 138 ap. J.-C.].

Ont comparu Naaros, surnommé Monthauris, et Peebos, tous deux ayant pour mère Taphesiees, en présence de Haronnesis fils de Panetbis et Imouthès fils de Horos.

  • Le stratège à Haronnesis : Qu’avais-tu à dire à propos (des accusés) ?
  • (Haronnesis) déclare : Ils dînaient avec moi et, pendant la nuit, en plein banquet, ils se sont retirés. À leur retour, ils ont dit qu’ils avaient coupé les vignes d’Imouthès, parce que la famille de Naaros affirmait avoir été calomniée par lui.
  • Le stratège (à Naaros et Peebos) : Ce soir-là, vous n’étiez pas avec lui ?
  • (Ils répondent) : Si, mais il n’a rien entendu de tel de notre part !
  • Le stratège : Si vous aviez une bonne conscience, pourquoi, alors qu’on vous recherchait pour établir les faits, n’êtes vous pas apparus avant d’avoir été convoqués par écrit ?
  • (Ils répondent) : Nous étions loin de chez nous, employés dans un domaine agricole.
  • Le stratège : … et la raison pour laquelle vous vous en êtes pris à ce domaine, Harkonnesis l’a exposée.

Il a ordonné qu’on les frappe et il a dit :

  • Avouez la vérité !

Voilà : les accusé nient, on les bat comme du plâtre, en espérant qu’ils se montreront plus coopératifs.

Comme ils maintenaient qu’ils n’avaient pas coupé les vignes, le stratège :

  • Où est le chef de la police ?

On lui a indiqué que c’était son frère Imouthès qui était là, car le chef était malade. Alors le stratège (dit) à Imouthès :

  • Que ces deux te donnent une caution pour se présenter devant le très excellent épistratège quand il traitera de l’affaire.

Le stratège n’arrive à rien avec cette histoire de vignes coupées, bien qu’il ait fait battre les accusés. Il transmet donc le cas à l’échelon supérieur.

Papyrus d’Oslo, P.Oslo II 17

Les deux cas présentés ici montrent que :

  1. Lorsqu’une personne de condition modeste s’en prenait à un individu considéré comme respectable, elle risquait d’être mal reçue par les autorités.
  2. On n’hésitait pas à faire fouetter ou battre des personnes comparaissant devant les autorités, soit pour les punir de ne pas avoir respecté la procédure, soit pour extraire des aveux.
  3. Amnesty International  n’existait pas encore et les autorités ne semblaient pas avoir de difficultés à consigner par écrit l’existence de telles pratiques.

Le retour du loooouuuup

Le loup fait de nouveau parler de lui en Valais. Faut-il l’abattre ou tenter la cohabitation ?

Quatorze moutons tués en Valais : le loup est un féroce carnassier. Il y a cinq ans, j’ai déjà évoqué le sujet avec une histoire de berger antique déguisé en loup. Entre-temps, nos loups helvétiques ne se sont pas calmés : ils ont continué à décimer les troupeaux, au grand dam des bergers d’aujourd’hui, et l’on évoque à nouveau la possibilité de tirer sur ces vandales sanguinaires. Alors, pour calmer les ardeurs des chasseurs valaisans, essayons de leur raconter une petite histoire, dans laquelle on verra que le loup, une fois de plus, n’est pas celui que l’on croyait.

La scène est tirée d’une tragédie attribuée – à tort – à Euripide, le Rhésos. Elle tire son titre d’un roi thrace, Rhésos, qui était venu donner un coup de main aux Troyens, assiégés par une coalition achéenne. Les Thraces ont été accueillis par Hector, fils de Priam.

Tandis que Rhésos et ses soldats dorment, Ulysse et Diomède lancent un raid de nuit contre le camp des Thraces. Profitant de l’obscurité, ils tuent de nombreux hommes et repartent avec les juments et le char de Rhésos, tels des voyous qui auraient cambriolé une villa et tué les occupants avant de s’enfuir dans la Porsche du propriétaire.

C’est le cocher de Rhésos qui raconte ce qui s’est passé :

« Hector nous avait désigné nos places pour la nuit et nous avait distribué le mot de passe. Vaincus par une écrasante fatigue, nous dormions. Il n’y avait pas de garde de nuit pour les troupes, les armes n’étaient pas alignées en bon ordre, et l’aiguillon à chevaux n’était pas placé près du joug des chevaux : en effet, notre roi avait entendu que vous aviez pris l’avantage et que vous menaciez déjà les proues des navires [achéens]. C’est pourquoi nous étions couchés sans précautions.

Mais moi, tiré du sommeil par un zèle qui me tient éveillé, je mesure d’une main généreuse du fourrage pour mes chevaux, car je devrai les atteler le matin pour engager un rude combat. Or voici que j’aperçois deux individus qui rôdent autour de notre armée, dans les profondeurs de la nuit. Dès que je bouge, ils prennent peur et se retirent. Je leur crie de ne pas s’approcher de l’armée – je les avais pris pour des alliés en quête de maraude. Ils ne répondent rien ; et je ne réponds pas davantage, mais je retourne me coucher.

Tandis que je dormais, j’eus alors une vision. Les juments dont j’avais le soin, et que je conduisais aux côtés de Rhésos, je les vis assaillies par des loups qui grimpaient sur leur croupe. Frappant de leur queue les flancs des juments, ils les mirent en mouvement, et elles renâclaient de leurs naseaux, soufflant furieusement et se cabrant sous l’effet de la peur.

Alors moi, je sors de mon sommeil pour défendre les juments contre les bêtes ; car la terreur qui m’a assailli pendant la nuit m’a rendu agité. Je soulève la tête et j’entends un gémissement de mourants. Un jet chaud m’atteint : c’est mon maître qu’on égorge ; il meurt dans la souffrance en répandant son sang. Je me relève, je bondis, mais je n’ai pas d’arme sous la main ; tandis que je cherche du regard une lance, que j’essaie d’en attraper une, je reçois un coup d’épée au flanc, porté par un homme vigoureux. Le coup vient clairement d’un glaive, la blessure a laissé un sillon profond. Je tombe la tête la première. Quant aux agresseurs, ils s’emparent de l’attelage et s’enfuient avec les juments. »

Euripide, Rhésos 762-798

Dans un demi-sommeil, le cocher a cru voir des silhouettes qui rappellent des loups. En fait, Ulysse et Diomède sont venus dans l’obscurité, couverts de peaux de loups pour se camoufler. Le brave cocher ne saisit pas tout de suite ce qui lui arrive, et quand il reçoit un coup d’épée, il est trop tard pour empêcher les deux Achéens de repartir avec le char de Rhésos. Je vous l’avais dit : le loup n’est pas toujours celui que l’on croyait ; parfois le loup est un homme.

Enterrée vive parce qu’elle a couché avec un homme

Sacrée virginité : les prêtresses de Vesta qui avaient couché avec un homme étaient enterrées vivantes

Vous êtes claustrophobe ? Moi aussi, un peu, et je vous garantis que la description qui va suivre vous glacera le sang. Consacrées au service de la déesse romaine Vesta, les Vestales avaient l’interdiction absolue de coucher avec un homme. Or qui dit interdiction dit infraction, et bien sûr punition.

Parmi les diverses sources qui nous informent sur le sort des Vestales qui avaient fauté, on trouve le récit de Plutarque, un érudit grec du IIe s. ap. J.-C. Si vous avez l’impression que, depuis quelques temps, Plutarque apparaît plus souvent qu’à son tour dans ce blog, c’est normal : je suis engagé dans une lecture-marathon de l’ensemble de son œuvre. Comme Plutarque est curieux de tout, ses ouvrages fourmillent de passages saisissants. Dans le lot, le sort réservé aux Vestales m’a laissé un tel effroi que je ne résiste pas à l’envie de partager cette horreur avec vous.

Quand [une Vestale] a déshonoré son statut de vierge, on l’enterre vive près de la porte Colline. À cet endroit se trouve, à l’intérieur de la ville, un escarpement allongé qu’en latin on appelle un talus. On y aménage une cellule souterraine, de petites dimensions, avec une entrée par le haut, et l’on y dispose un lit avec une couverture, une lampe allumée, ainsi que quelques modestes provisions de survie, par exemple du pain, une cruche d’eau, du lait, de l’huile. C’est un peu comme si les gens voulaient éviter une souillure résultant du fait qu’une personne mourrait de faim bien qu’elle ait été consacrée aux plus hautes fonctions religieuses.

On place la condamnée dans une litière couverte, pour qu’elle ne soit pas visible de l’extérieur, et on la ligote au moyen de lanières, de sorte qu’on ne puisse même pas entendre sa voix. On la transporte ainsi à travers la place publique, et tout le monde se lève en silence ; on l’accompagne sans dire un mot, tête basse, dans une atmosphère terrible : il n’y a en effet aucun spectacle plus effrayant, aucun jour plus lugubre que celui-ci pour la ville.

Une fois que l’on a porté la litière jusqu’à l’endroit désigné, les assistants détachent les liens, tandis que le prêtre en chef prononce des prières secrètes en levant les mains en direction des dieux avant le moment crucial. Il fait sortir la jeune fille de sa litière, la tête voilée, et il la place sur une échelle qui descend dans la cellule. Ensuite, il s’éloigne avec les autres prêtres.

Une fois qu’elle est descendue, on retire l’échelle et l’on bouche l’entrée de la cellule en y versant de la terre en grande quantité depuis en haut, de manière à ce que l’endroit soit à niveau avec le reste du talus.

Tel est le châtiment dont sont punies celles qui ont trahi leur virginité consacrée.

Plutarque, Vie de Numa 10.8-13

Préserver la virginité des jeunes filles a toujours figuré en bonne place parmi les règles qui contrôlaient les sociétés anciennes. À plus forte raison, la déesse Vesta, qui régnait sur le foyer et sur la famille, exigeait une pureté irréprochable de la part de ses servantes. Plutarque relève cependant que l’obligation de chasteté des Vestales était limitée à trente ans. Une fois leur service achevé, les Vestales étaient libres de se marier ; mais ça leur faisait une belle jambe, comme dirait le Capitaine Haddock. Plutarque fournit en effet un détail qui achèvera de nous effrayer :

On dit que seules peu d’entre elles ont joui de cette permission [de quitter leur virginité au bout de trente ans], et quand elles en ont fait usage, l’affaire ne s’est pas bien terminée pour elles : car elles ont passé le reste de leur vie dans le remords et la dépression ; et elles ont précipité les autres dans une crainte superstitieuse qui les a fait garder leur continence et leur virginité jusqu’à la vieillesse et la mort.

Plutarque, Vie de Numa 10.4

Fournaise canadienne : le réchauffement climatique est là

Tandis que la température frise les 50° C au nord-ouest du Canada, nous sommes confrontés au réchauffement climatique annoncé par les experts, et nié par d’autres.

  • Pffffffff… Chérie, quelle chaleur ! Je fonds comme un iceberg égaré en plein Sahara.
  • Mon chou, c’est toi qui as insisté pour que nous allions trouver la fraîcheur au Canada cet été.
  • Eh bien, par le taureau de Phalaris, c’est raté : 49 degrés dans ce bled, et pas un glaçon en vue ! Il fait encore plus chaud que lors de nos vacances de l’an passé à Phoenix. L’année prochaine, c’est promis, nous ferons à nouveau une croisière dans un paquebot climatisé.
  • C’est malin : les paquebots brûlent des tonnes de carburant qui contribuent à renforcer le phénomène de réchauffement climatique.
  • Au lieu de me faire la morale, tu pourrais me lire une de ces histoires dont tu as la spécialité. Un récit rafraîchissant, que je pourrais écouter, mollement couché sur un tendre gazon, à l’ombre d’un platane, accompagné par le bruissement d’un ruisseau d’eau glacée, en sirotant une bonne cannette de Molson, tandis que les cigales me berceraient de leur doux chant.
  • Justement, le supermarché local fait un rabais sur l’édition complète de la Bibliothèque de Diodore de Sicile, emballée par paquets de six volumes. Je devrais trouver de quoi te satisfaire.
  • Je sens poindre un soupçon de sarcasme…
  • Peut-être. Mais rassure-toi, j’ai effectivement pris avec moi quelques pages de Diodore.
  • Nooooon ? Jusqu’au nord-ouest du Canada ? Décidément, rien ne t’arrête lorsqu’il s’agit de lire tes vieilleries !
  • Si tu ne veux pas faire un coup de chaleur, il va falloir te calmer. Voici donc une histoire pour t’aider à refroidir ta cervelle surchauffée. Ne bouge plus, ça commence.

De nombreux poètes et prosateurs affirment que Phaéthon, le fils du Soleil, un enfant, persuada son père de lui prêter son quadrige pour un jour, un seul. Son père lui accorda la faveur demandée. Phaéthon prit alors la conduite du quadrige, mais il ne parvint pas à maîtriser les rênes. Les chevaux ne firent aucun cas du gosse et sortirent de leur parcours habituel. Ils commencèrent par errer dans le ciel, puis lui mirent le feu : c’est ainsi que Phaéthon créa le cercle que nous appelons aujourd’hui la Voie Lactée. Ensuite, ils embrasèrent une bonne partie du monde habité et brûlèrent un vaste territoire.

  • Tu l’as fait exprès ? Je crève de chaud et tu me racontes des histoires d’incendie !
  • Hi ! hi ! La prochaine fois, tu diras « s’il te plaît, ma chérie », et je te parlerai de la banquise. Mais pour l’instant, c’est trop tard : je continue.
  • Raaaaah… Mon sang commence à faire des bulles sous la peau !
  • Mais non, pauvre chou, ce n’est qu’un neurone qui se réveille dans ta boîte crânienne et Diodore te fait presque oublier la température ambiante. Allez, je continue.

C’est pourquoi Zeus se fâcha en constatant ce qui s’était passé. Il foudroya donc Phaéthon, avant de remettre le soleil sur son circuit habituel. Quant au garçon, il tomba dans l’embouchure du fleuve que nous appelons aujourd’hui le Pô – autrefois, on l’appelait l’Éridan. Ses sœurs pleurèrent son trépas et lui accordèrent les plus grands honneurs. Et sous l’effet de leur chagrin excessif, elles se transformèrent en peupliers !

Chaque année, à la même saison, elles laissent couler une larme, laquelle se fige pour produire ce qu’on appelle de l’ambre. Celui-ci diffère par son éclat des autres variétés d’ambre ; et lorsque des jeunes gens meurent, la coutume veut qu’on l’utilise pour rappeler le chagrin des sœurs de Phaéthon.

Diodore de Sicile, Bibliothèque 5.23.2-4

  • Tu as failli me faire pleurer avec ton histoire de peuplier. Alors, l’année prochaine, croisière en Antarctique pour voir les pingouins ?
  • Robots tueurs : qui est responsable ?

    Des engins capables de tuer sans être contrôlés par des humains : qui rendra des comptes après coup ?

    Humpf ! Image un peu fantaisiste…

    Les humains, jamais à court d’idées lorsqu’il s’agit de tuer leurs semblables, mettent désormais au point des armes capables d’agir de manière autonome. Ces robots tueurs pourraient être envoyés sur un champ de bataille, identifier une cible grâce à un algorithme et éliminer l’ennemi présumé, sans que personne n’intervienne dans le processus.

    Une idée fantaisiste ? Pas vraiment : divers indices suggèrent que des drones de combat automatisés auraient déjà été engagés dans des combats en Libye. D’ailleurs, les robots nous accompagnent depuis toujours, si l’on en croit Homère.

    Les amateurs de gadgets létaux se frotteront les mains. En effet, les nouveaux drones sont apparemment précis, efficaces, et pratiquement imparables. Mais le plus beau, c’est qu’il sera possible d’envoyer un drone sur la tête de son ennemi sans en assumer la moindre responsabilité :

    « C’est pas moi, M’dame ! S’il y a eu un problème, c’est la faute au logiciel. Pour ma part, j’étais à la plage pendant que mon drone faisait le boulot. D’ailleurs, je ne sais même pas où mon drone est allé se fourrer ! »

    Se défausser de sa responsabilité lorsqu’on a tué un être vivant n’est pas une innovation. Les Athéniens ont déjà inventé le truc depuis longtemps pour se disculper lors d’un sacrifice appelé Bouphonie. En l’occurrence, pas besoin de drone, mais d’une hache, à qui l’on fera porter la responsabilité de la mise à mort, comme en témoigne Pausanias le Périégète (IIe s. ap. J.-C.).

    Sur l’autel de Zeus de la Cité, (les Athéniens) placent de l’orge mélangé à du blé et s’abstiennent de le surveiller. Cependant, ils surveillent le bœuf qu’ils ont préparé pour le sacrifice ; ce dernier s’approche de l’autel et il touche aux grains. C’est alors qu’ils appellent un prêtre, appelé bouphonos (Tue-Bœuf) : il trucide l’animal et jette la hache sur place, avant de s’enfuir. Les autres, faisant comme s’ils ne connaissaient pas l’homme qui a commis l’acte, intentent alors un procès à la hache.

    Pausanias, Périégèse de la Grèce 1.24.4

    Le prêtre n’y est pour rien, et d’ailleurs personne ne le connaît. C’est donc la hache qui portera la responsabilité pour la mort du bœuf sacrifié. Ce rituel témoigne d’un sentiment de culpabilité chez les Athéniens qui, pour éviter d’être souillés par un crime laissé sans punition, se défaussaient sur l’instrument.

    Au moins, ils avaient conscience d’avoir à rendre compte de leur acte. Il est à craindre que, avec les robots tueurs, aucun scrupule n’embarrassera leurs utilisateurs.

    Puisqu’il est question de la culpabilité face au sacrifice, il vaut la peine de rappeler une interprétation assez cocasse de la raison qui aurait mené les humains à faire des sacrifices. Voici ce que nous rapporte Plutarque, quelques décennies avant Pausanias:

    Sur la base des récits et des usages sacrés des Anciens, on peut conjecturer qu’ils considéraient comme un acte maudit et interdit, non seulement de manger, mais aussi de tuer un animal inoffensif. Cependant, écrasés sous la masse des animaux qui se multipliaient, ils reçurent un oracle de Delphes : d’après eux, cet oracle leur enjoignait de porter secours aux fruits détruits par les animaux ; et c’est ainsi qu’ils instituèrent le sacrifice.

    Ils n’en restaient pas moins troublés et effrayés, raison pour laquelle ils utilisaient les termes « accomplir » et « exécuter ». Ils indiquaient ainsi que, en sacrifiant un être doué de vie, ils commettaient un acte qui n’était pas trivial. Jusqu’à nos jours, d’ailleurs, ils prennent grand soin de ne pas égorger un animal avant qu’il n’ait dit« oui » de la tête tandis qu’on fait une libation. C’est ainsi qu’ils se prémunissaient contre toute accusation d’avoir commis un acte injuste.

    Plutarque, Propos de table 8.8.3 (729e-f)

    Les végétariens et autres véganes apprécieront : le sacrifice des animaux aurait été institué pour sauver les végétaux…

    Étranger = criminel ? Un poisson-pilote pour nous remettre les idées en place

    Les étrangers séjournant en Suisse auraient tendance à commettre plus de crimes que les citoyens suisses ? Il est temps d’arrêter de confondre les causes et les circonstances, comme le montre l’exemple du rémora.

    Le rémora, vous connaissez ? Moi non plus, ou du moins je ne savais pas que ce poisson bizarre, appelé aussi poisson-pilote, me permettrait d’illustrer un biais méthodologique bien ancré dans les esprits, à savoir la confusion entre les causes et les circonstances.

    Laissons d’abord le rémora tranquille pour nous tourner vers un raisonnement trop fréquemment entendu. Si l’on en croit les discussions qui ont cours au Café du Commerce, les infractions pénales seraient le fait des étrangers ; ou plus exactement, les étrangers séjournant en Suisse commettraient plus d’infractions pénales que les Suisses. Le raisonnement est alimenté par des statistiques : l’année passée, les ressortissants en provenance d’Afrique du sud-ouest figuraient en tête du classement pour les infractions commises en Suisse, du moins en ce qui concerne les adultes.

    Que déduire de cela ? Que les Africains qui n’ont pas eu la chance de recevoir une éducation suisse seraient naturellement portés au crime ? Auraient-ils donc flairé le bon filon en venant en Suisse, où l’on trouve des pépites d’or dans les poches de braves bourgeois ? Quittons le Café du Commerce pour inverser le point de vue.

    Imaginons un instant que je sois forcé de quitter mon pays, que je doive m’adapter à un système dont je ne comprends pas les règles, et que je doive malgré tout survivre : me laissera-t-on le choix de la légalité pour assurer ma subsistance ? Autrement dit, ce n’est pas nécessairement le crime qui engendre la pauvreté ; plus vraisemblablement, la pauvreté pourrait me contraindre à enfreindre la loi, ou du moins pauvreté et délinquance se côtoient fréquemment, quelle que soit l’origine de la personne.

    Revenons-en maintenant au rémora, un poisson bien étrange qui a retenu l’attention de Plutarque. Cet écrivain prolifique relate que, lors d’un banquet, un des convives avait fait une constatation troublante à propos du rémora.

    Tandis que Chaeremonianos naviguait dans la mer de Sicile, il avait observé les capacités de ce poisson étonnant, qui parvenait à ralentir considérablement la marche du navire, voire à l’arrêter. Cela dura jusqu’à ce que le marin posté à la proue du navire arrache le poisson de la coque du navire, où il s’était fixé.

    Plutarque, Propos de table 2.7 [641b]

    Ha ! ha ! Un poisson qui se fixe à la coque du navire et qui le cloue sur place ? Les convives ne s’en laissent pas conter.

    Certains convives se moquèrent de Chaeremonianos, disant qu’il avait gobé une histoire fabriquée et invraisemblable. D’autres, parlant à tort et à travers, se livrèrent à des rapprochements avec divers paradoxes dont certains auraient été les témoins : un éléphant en furie se calmerait à la vue d’un bélier ; si l’on approche une branche de chêne d’une vipère, et si on la touche, elle se tiendrait tranquille ; un taureau sauvage, attaché à un figuier, resterait paisible et docile ; l’ambre pourrait faire bouger et approcher tous les corps légers, sauf le basilic et les objets que l’on a plongés dans l’huile. Quant aux aimants, ils n’attireraient pas le fer enduit d’ail.

    C’est au tour de Plutarque d’intervenir pour corriger le raisonnement, en insistant sur la différence entre une cause ou une circonstance.

    Il faut bien voir que de nombreux phénomènes se produisent de manière fortuite, mais – à tort – on en fait des causes. C’est un peu comme si quelqu’un croyait que, quant l’arbuste appelé gattilier se met à fleurir, les fruits de la vigne murissent, à cause de cette citation :

    ‘… lorsque le gattilier fleurit et que le raisin murit …’.

    Ou bien l’on croit que, parce que des champignons apparaissent sur les lampes, le temps se gâte et devient nuageux ! Ou encore, on pense que les ongles qui se recourbent sont la cause, et non le symptôme, d’un ulcère à l’intestin…

    Chacun de ces phénomènes se produit en même temps qu’un autre, ce qui ne veut pas dire qu’il en est la cause.

    Humpf ! Nous avons perdu de vue le rémora, sans parler de nos Africains prétendument enclins au crime. Commençons donc par le poisson-pilote, dont Plutarque explique la présence sur les coques des bateaux.

    En fait, c’est une seule et même cause qui ralentit le navire et qui lui attache le rémora. Quand le navire est sec et que sa coque n’est pas trop alourdie par l’humidité, sous l’effet de sa légèreté il glisse naturellement sur la surface de la mer : il fend les vagues et le bois propre de la coque ouvre l’eau. Mais quand le bois est gorgé d’eau et se ramollit, il attire de nombreuses algues et une croûte de mousse. Le bois de la coque perd sa force de pénétration, et les flots qui heurtent cette masse gluante ne s’en détachent pas facilement. C’est pour cela qu’on racle la coque des navires pour nettoyer le bois de la mousse et des algues. On dirait que c’est le rémora qui, s’attachant à la coque sous l’effet de la masse gluante, cause le ralentissement ; mais nous ne voyons pas que c’est une conséquence de ce qui, en premier lieu, cause le ralentissement.

    Donc, pour résumer la pensée de Plutarque : ce n’est pas le poisson-pilote qui ralentit le navire ; mais le navire est ralenti par les algues et la mousse, et le poisson-pilote ne fait que s’accrocher à ces aspérités sur la coque. Nettoyez la coque du navire, et il ira plus vite ; et de manière indépendante, le poisson-pilote ne pourra plus faire du bateau-stop.

    Et nos Africains dans tout cela ? Leur origine africaine ne fait pas d’eux des voleurs. Il se trouve qu’ils sont africains, qu’ils sont pauvres, que leurs conditions d’existence ne leur permettent pas de tout faire dans les règles, et que leur misère les amène – peut-être plus souvent que le citoyen suisse moyen – devant le juge. Leur origine n’est pas la cause du problème ; la cause est à chercher dans la pauvreté et l’inégalité des chances, qui les a poussés à émigrer.