Le retour du loooouuuup

Le loup fait de nouveau parler de lui en Valais. Faut-il l’abattre ou tenter la cohabitation ?

Quatorze moutons tués en Valais : le loup est un féroce carnassier. Il y a cinq ans, j’ai déjà évoqué le sujet avec une histoire de berger antique déguisé en loup. Entre-temps, nos loups helvétiques ne se sont pas calmés : ils ont continué à décimer les troupeaux, au grand dam des bergers d’aujourd’hui, et l’on évoque à nouveau la possibilité de tirer sur ces vandales sanguinaires. Alors, pour calmer les ardeurs des chasseurs valaisans, essayons de leur raconter une petite histoire, dans laquelle on verra que le loup, une fois de plus, n’est pas celui que l’on croyait.

La scène est tirée d’une tragédie attribuée – à tort – à Euripide, le Rhésos. Elle tire son titre d’un roi thrace, Rhésos, qui était venu donner un coup de main aux Troyens, assiégés par une coalition achéenne. Les Thraces ont été accueillis par Hector, fils de Priam.

Tandis que Rhésos et ses soldats dorment, Ulysse et Diomède lancent un raid de nuit contre le camp des Thraces. Profitant de l’obscurité, ils tuent de nombreux hommes et repartent avec les juments et le char de Rhésos, tels des voyous qui auraient cambriolé une villa et tué les occupants avant de s’enfuir dans la Porsche du propriétaire.

C’est le cocher de Rhésos qui raconte ce qui s’est passé :

« Hector nous avait désigné nos places pour la nuit et nous avait distribué le mot de passe. Vaincus par une écrasante fatigue, nous dormions. Il n’y avait pas de garde de nuit pour les troupes, les armes n’étaient pas alignées en bon ordre, et l’aiguillon à chevaux n’était pas placé près du joug des chevaux : en effet, notre roi avait entendu que vous aviez pris l’avantage et que vous menaciez déjà les proues des navires [achéens]. C’est pourquoi nous étions couchés sans précautions.

Mais moi, tiré du sommeil par un zèle qui me tient éveillé, je mesure d’une main généreuse du fourrage pour mes chevaux, car je devrai les atteler le matin pour engager un rude combat. Or voici que j’aperçois deux individus qui rôdent autour de notre armée, dans les profondeurs de la nuit. Dès que je bouge, ils prennent peur et se retirent. Je leur crie de ne pas s’approcher de l’armée – je les avais pris pour des alliés en quête de maraude. Ils ne répondent rien ; et je ne réponds pas davantage, mais je retourne me coucher.

Tandis que je dormais, j’eus alors une vision. Les juments dont j’avais le soin, et que je conduisais aux côtés de Rhésos, je les vis assaillies par des loups qui grimpaient sur leur croupe. Frappant de leur queue les flancs des juments, ils les mirent en mouvement, et elles renâclaient de leurs naseaux, soufflant furieusement et se cabrant sous l’effet de la peur.

Alors moi, je sors de mon sommeil pour défendre les juments contre les bêtes ; car la terreur qui m’a assailli pendant la nuit m’a rendu agité. Je soulève la tête et j’entends un gémissement de mourants. Un jet chaud m’atteint : c’est mon maître qu’on égorge ; il meurt dans la souffrance en répandant son sang. Je me relève, je bondis, mais je n’ai pas d’arme sous la main ; tandis que je cherche du regard une lance, que j’essaie d’en attraper une, je reçois un coup d’épée au flanc, porté par un homme vigoureux. Le coup vient clairement d’un glaive, la blessure a laissé un sillon profond. Je tombe la tête la première. Quant aux agresseurs, ils s’emparent de l’attelage et s’enfuient avec les juments. »

Euripide, Rhésos 762-798

Dans un demi-sommeil, le cocher a cru voir des silhouettes qui rappellent des loups. En fait, Ulysse et Diomède sont venus dans l’obscurité, couverts de peaux de loups pour se camoufler. Le brave cocher ne saisit pas tout de suite ce qui lui arrive, et quand il reçoit un coup d’épée, il est trop tard pour empêcher les deux Achéens de repartir avec le char de Rhésos. Je vous l’avais dit : le loup n’est pas toujours celui que l’on croyait ; parfois le loup est un homme.

Enterrée vive parce qu’elle a couché avec un homme

Sacrée virginité : les prêtresses de Vesta qui avaient couché avec un homme étaient enterrées vivantes

Vous êtes claustrophobe ? Moi aussi, un peu, et je vous garantis que la description qui va suivre vous glacera le sang. Consacrées au service de la déesse romaine Vesta, les Vestales avaient l’interdiction absolue de coucher avec un homme. Or qui dit interdiction dit infraction, et bien sûr punition.

Parmi les diverses sources qui nous informent sur le sort des Vestales qui avaient fauté, on trouve le récit de Plutarque, un érudit grec du IIe s. ap. J.-C. Si vous avez l’impression que, depuis quelques temps, Plutarque apparaît plus souvent qu’à son tour dans ce blog, c’est normal : je suis engagé dans une lecture-marathon de l’ensemble de son œuvre. Comme Plutarque est curieux de tout, ses ouvrages fourmillent de passages saisissants. Dans le lot, le sort réservé aux Vestales m’a laissé un tel effroi que je ne résiste pas à l’envie de partager cette horreur avec vous.

Quand [une Vestale] a déshonoré son statut de vierge, on l’enterre vive près de la porte Colline. À cet endroit se trouve, à l’intérieur de la ville, un escarpement allongé qu’en latin on appelle un talus. On y aménage une cellule souterraine, de petites dimensions, avec une entrée par le haut, et l’on y dispose un lit avec une couverture, une lampe allumée, ainsi que quelques modestes provisions de survie, par exemple du pain, une cruche d’eau, du lait, de l’huile. C’est un peu comme si les gens voulaient éviter une souillure résultant du fait qu’une personne mourrait de faim bien qu’elle ait été consacrée aux plus hautes fonctions religieuses.

On place la condamnée dans une litière couverte, pour qu’elle ne soit pas visible de l’extérieur, et on la ligote au moyen de lanières, de sorte qu’on ne puisse même pas entendre sa voix. On la transporte ainsi à travers la place publique, et tout le monde se lève en silence ; on l’accompagne sans dire un mot, tête basse, dans une atmosphère terrible : il n’y a en effet aucun spectacle plus effrayant, aucun jour plus lugubre que celui-ci pour la ville.

Une fois que l’on a porté la litière jusqu’à l’endroit désigné, les assistants détachent les liens, tandis que le prêtre en chef prononce des prières secrètes en levant les mains en direction des dieux avant le moment crucial. Il fait sortir la jeune fille de sa litière, la tête voilée, et il la place sur une échelle qui descend dans la cellule. Ensuite, il s’éloigne avec les autres prêtres.

Une fois qu’elle est descendue, on retire l’échelle et l’on bouche l’entrée de la cellule en y versant de la terre en grande quantité depuis en haut, de manière à ce que l’endroit soit à niveau avec le reste du talus.

Tel est le châtiment dont sont punies celles qui ont trahi leur virginité consacrée.

Plutarque, Vie de Numa 10.8-13

Préserver la virginité des jeunes filles a toujours figuré en bonne place parmi les règles qui contrôlaient les sociétés anciennes. À plus forte raison, la déesse Vesta, qui régnait sur le foyer et sur la famille, exigeait une pureté irréprochable de la part de ses servantes. Plutarque relève cependant que l’obligation de chasteté des Vestales était limitée à trente ans. Une fois leur service achevé, les Vestales étaient libres de se marier ; mais ça leur faisait une belle jambe, comme dirait le Capitaine Haddock. Plutarque fournit en effet un détail qui achèvera de nous effrayer :

On dit que seules peu d’entre elles ont joui de cette permission [de quitter leur virginité au bout de trente ans], et quand elles en ont fait usage, l’affaire ne s’est pas bien terminée pour elles : car elles ont passé le reste de leur vie dans le remords et la dépression ; et elles ont précipité les autres dans une crainte superstitieuse qui les a fait garder leur continence et leur virginité jusqu’à la vieillesse et la mort.

Plutarque, Vie de Numa 10.4

Fournaise canadienne : le réchauffement climatique est là

Tandis que la température frise les 50° C au nord-ouest du Canada, nous sommes confrontés au réchauffement climatique annoncé par les experts, et nié par d’autres.

  • Pffffffff… Chérie, quelle chaleur ! Je fonds comme un iceberg égaré en plein Sahara.
  • Mon chou, c’est toi qui as insisté pour que nous allions trouver la fraîcheur au Canada cet été.
  • Eh bien, par le taureau de Phalaris, c’est raté : 49 degrés dans ce bled, et pas un glaçon en vue ! Il fait encore plus chaud que lors de nos vacances de l’an passé à Phoenix. L’année prochaine, c’est promis, nous ferons à nouveau une croisière dans un paquebot climatisé.
  • C’est malin : les paquebots brûlent des tonnes de carburant qui contribuent à renforcer le phénomène de réchauffement climatique.
  • Au lieu de me faire la morale, tu pourrais me lire une de ces histoires dont tu as la spécialité. Un récit rafraîchissant, que je pourrais écouter, mollement couché sur un tendre gazon, à l’ombre d’un platane, accompagné par le bruissement d’un ruisseau d’eau glacée, en sirotant une bonne cannette de Molson, tandis que les cigales me berceraient de leur doux chant.
  • Justement, le supermarché local fait un rabais sur l’édition complète de la Bibliothèque de Diodore de Sicile, emballée par paquets de six volumes. Je devrais trouver de quoi te satisfaire.
  • Je sens poindre un soupçon de sarcasme…
  • Peut-être. Mais rassure-toi, j’ai effectivement pris avec moi quelques pages de Diodore.
  • Nooooon ? Jusqu’au nord-ouest du Canada ? Décidément, rien ne t’arrête lorsqu’il s’agit de lire tes vieilleries !
  • Si tu ne veux pas faire un coup de chaleur, il va falloir te calmer. Voici donc une histoire pour t’aider à refroidir ta cervelle surchauffée. Ne bouge plus, ça commence.

De nombreux poètes et prosateurs affirment que Phaéthon, le fils du Soleil, un enfant, persuada son père de lui prêter son quadrige pour un jour, un seul. Son père lui accorda la faveur demandée. Phaéthon prit alors la conduite du quadrige, mais il ne parvint pas à maîtriser les rênes. Les chevaux ne firent aucun cas du gosse et sortirent de leur parcours habituel. Ils commencèrent par errer dans le ciel, puis lui mirent le feu : c’est ainsi que Phaéthon créa le cercle que nous appelons aujourd’hui la Voie Lactée. Ensuite, ils embrasèrent une bonne partie du monde habité et brûlèrent un vaste territoire.

  • Tu l’as fait exprès ? Je crève de chaud et tu me racontes des histoires d’incendie !
  • Hi ! hi ! La prochaine fois, tu diras « s’il te plaît, ma chérie », et je te parlerai de la banquise. Mais pour l’instant, c’est trop tard : je continue.
  • Raaaaah… Mon sang commence à faire des bulles sous la peau !
  • Mais non, pauvre chou, ce n’est qu’un neurone qui se réveille dans ta boîte crânienne et Diodore te fait presque oublier la température ambiante. Allez, je continue.

C’est pourquoi Zeus se fâcha en constatant ce qui s’était passé. Il foudroya donc Phaéthon, avant de remettre le soleil sur son circuit habituel. Quant au garçon, il tomba dans l’embouchure du fleuve que nous appelons aujourd’hui le Pô – autrefois, on l’appelait l’Éridan. Ses sœurs pleurèrent son trépas et lui accordèrent les plus grands honneurs. Et sous l’effet de leur chagrin excessif, elles se transformèrent en peupliers !

Chaque année, à la même saison, elles laissent couler une larme, laquelle se fige pour produire ce qu’on appelle de l’ambre. Celui-ci diffère par son éclat des autres variétés d’ambre ; et lorsque des jeunes gens meurent, la coutume veut qu’on l’utilise pour rappeler le chagrin des sœurs de Phaéthon.

Diodore de Sicile, Bibliothèque 5.23.2-4

  • Tu as failli me faire pleurer avec ton histoire de peuplier. Alors, l’année prochaine, croisière en Antarctique pour voir les pingouins ?
  • Robots tueurs : qui est responsable ?

    Des engins capables de tuer sans être contrôlés par des humains : qui rendra des comptes après coup ?

    Humpf ! Image un peu fantaisiste…

    Les humains, jamais à court d’idées lorsqu’il s’agit de tuer leurs semblables, mettent désormais au point des armes capables d’agir de manière autonome. Ces robots tueurs pourraient être envoyés sur un champ de bataille, identifier une cible grâce à un algorithme et éliminer l’ennemi présumé, sans que personne n’intervienne dans le processus.

    Une idée fantaisiste ? Pas vraiment : divers indices suggèrent que des drones de combat automatisés auraient déjà été engagés dans des combats en Libye. D’ailleurs, les robots nous accompagnent depuis toujours, si l’on en croit Homère.

    Les amateurs de gadgets létaux se frotteront les mains. En effet, les nouveaux drones sont apparemment précis, efficaces, et pratiquement imparables. Mais le plus beau, c’est qu’il sera possible d’envoyer un drone sur la tête de son ennemi sans en assumer la moindre responsabilité :

    « C’est pas moi, M’dame ! S’il y a eu un problème, c’est la faute au logiciel. Pour ma part, j’étais à la plage pendant que mon drone faisait le boulot. D’ailleurs, je ne sais même pas où mon drone est allé se fourrer ! »

    Se défausser de sa responsabilité lorsqu’on a tué un être vivant n’est pas une innovation. Les Athéniens ont déjà inventé le truc depuis longtemps pour se disculper lors d’un sacrifice appelé Bouphonie. En l’occurrence, pas besoin de drone, mais d’une hache, à qui l’on fera porter la responsabilité de la mise à mort, comme en témoigne Pausanias le Périégète (IIe s. ap. J.-C.).

    Sur l’autel de Zeus de la Cité, (les Athéniens) placent de l’orge mélangé à du blé et s’abstiennent de le surveiller. Cependant, ils surveillent le bœuf qu’ils ont préparé pour le sacrifice ; ce dernier s’approche de l’autel et il touche aux grains. C’est alors qu’ils appellent un prêtre, appelé bouphonos (Tue-Bœuf) : il trucide l’animal et jette la hache sur place, avant de s’enfuir. Les autres, faisant comme s’ils ne connaissaient pas l’homme qui a commis l’acte, intentent alors un procès à la hache.

    Pausanias, Périégèse de la Grèce 1.24.4

    Le prêtre n’y est pour rien, et d’ailleurs personne ne le connaît. C’est donc la hache qui portera la responsabilité pour la mort du bœuf sacrifié. Ce rituel témoigne d’un sentiment de culpabilité chez les Athéniens qui, pour éviter d’être souillés par un crime laissé sans punition, se défaussaient sur l’instrument.

    Au moins, ils avaient conscience d’avoir à rendre compte de leur acte. Il est à craindre que, avec les robots tueurs, aucun scrupule n’embarrassera leurs utilisateurs.

    Puisqu’il est question de la culpabilité face au sacrifice, il vaut la peine de rappeler une interprétation assez cocasse de la raison qui aurait mené les humains à faire des sacrifices. Voici ce que nous rapporte Plutarque, quelques décennies avant Pausanias:

    Sur la base des récits et des usages sacrés des Anciens, on peut conjecturer qu’ils considéraient comme un acte maudit et interdit, non seulement de manger, mais aussi de tuer un animal inoffensif. Cependant, écrasés sous la masse des animaux qui se multipliaient, ils reçurent un oracle de Delphes : d’après eux, cet oracle leur enjoignait de porter secours aux fruits détruits par les animaux ; et c’est ainsi qu’ils instituèrent le sacrifice.

    Ils n’en restaient pas moins troublés et effrayés, raison pour laquelle ils utilisaient les termes « accomplir » et « exécuter ». Ils indiquaient ainsi que, en sacrifiant un être doué de vie, ils commettaient un acte qui n’était pas trivial. Jusqu’à nos jours, d’ailleurs, ils prennent grand soin de ne pas égorger un animal avant qu’il n’ait dit« oui » de la tête tandis qu’on fait une libation. C’est ainsi qu’ils se prémunissaient contre toute accusation d’avoir commis un acte injuste.

    Plutarque, Propos de table 8.8.3 (729e-f)

    Les végétariens et autres véganes apprécieront : le sacrifice des animaux aurait été institué pour sauver les végétaux…

    Étranger = criminel ? Un poisson-pilote pour nous remettre les idées en place

    Les étrangers séjournant en Suisse auraient tendance à commettre plus de crimes que les citoyens suisses ? Il est temps d’arrêter de confondre les causes et les circonstances, comme le montre l’exemple du rémora.

    Le rémora, vous connaissez ? Moi non plus, ou du moins je ne savais pas que ce poisson bizarre, appelé aussi poisson-pilote, me permettrait d’illustrer un biais méthodologique bien ancré dans les esprits, à savoir la confusion entre les causes et les circonstances.

    Laissons d’abord le rémora tranquille pour nous tourner vers un raisonnement trop fréquemment entendu. Si l’on en croit les discussions qui ont cours au Café du Commerce, les infractions pénales seraient le fait des étrangers ; ou plus exactement, les étrangers séjournant en Suisse commettraient plus d’infractions pénales que les Suisses. Le raisonnement est alimenté par des statistiques : l’année passée, les ressortissants en provenance d’Afrique du sud-ouest figuraient en tête du classement pour les infractions commises en Suisse, du moins en ce qui concerne les adultes.

    Que déduire de cela ? Que les Africains qui n’ont pas eu la chance de recevoir une éducation suisse seraient naturellement portés au crime ? Auraient-ils donc flairé le bon filon en venant en Suisse, où l’on trouve des pépites d’or dans les poches de braves bourgeois ? Quittons le Café du Commerce pour inverser le point de vue.

    Imaginons un instant que je sois forcé de quitter mon pays, que je doive m’adapter à un système dont je ne comprends pas les règles, et que je doive malgré tout survivre : me laissera-t-on le choix de la légalité pour assurer ma subsistance ? Autrement dit, ce n’est pas nécessairement le crime qui engendre la pauvreté ; plus vraisemblablement, la pauvreté pourrait me contraindre à enfreindre la loi, ou du moins pauvreté et délinquance se côtoient fréquemment, quelle que soit l’origine de la personne.

    Revenons-en maintenant au rémora, un poisson bien étrange qui a retenu l’attention de Plutarque. Cet écrivain prolifique relate que, lors d’un banquet, un des convives avait fait une constatation troublante à propos du rémora.

    Tandis que Chaeremonianos naviguait dans la mer de Sicile, il avait observé les capacités de ce poisson étonnant, qui parvenait à ralentir considérablement la marche du navire, voire à l’arrêter. Cela dura jusqu’à ce que le marin posté à la proue du navire arrache le poisson de la coque du navire, où il s’était fixé.

    Plutarque, Propos de table 2.7 [641b]

    Ha ! ha ! Un poisson qui se fixe à la coque du navire et qui le cloue sur place ? Les convives ne s’en laissent pas conter.

    Certains convives se moquèrent de Chaeremonianos, disant qu’il avait gobé une histoire fabriquée et invraisemblable. D’autres, parlant à tort et à travers, se livrèrent à des rapprochements avec divers paradoxes dont certains auraient été les témoins : un éléphant en furie se calmerait à la vue d’un bélier ; si l’on approche une branche de chêne d’une vipère, et si on la touche, elle se tiendrait tranquille ; un taureau sauvage, attaché à un figuier, resterait paisible et docile ; l’ambre pourrait faire bouger et approcher tous les corps légers, sauf le basilic et les objets que l’on a plongés dans l’huile. Quant aux aimants, ils n’attireraient pas le fer enduit d’ail.

    C’est au tour de Plutarque d’intervenir pour corriger le raisonnement, en insistant sur la différence entre une cause ou une circonstance.

    Il faut bien voir que de nombreux phénomènes se produisent de manière fortuite, mais – à tort – on en fait des causes. C’est un peu comme si quelqu’un croyait que, quant l’arbuste appelé gattilier se met à fleurir, les fruits de la vigne murissent, à cause de cette citation :

    ‘… lorsque le gattilier fleurit et que le raisin murit …’.

    Ou bien l’on croit que, parce que des champignons apparaissent sur les lampes, le temps se gâte et devient nuageux ! Ou encore, on pense que les ongles qui se recourbent sont la cause, et non le symptôme, d’un ulcère à l’intestin…

    Chacun de ces phénomènes se produit en même temps qu’un autre, ce qui ne veut pas dire qu’il en est la cause.

    Humpf ! Nous avons perdu de vue le rémora, sans parler de nos Africains prétendument enclins au crime. Commençons donc par le poisson-pilote, dont Plutarque explique la présence sur les coques des bateaux.

    En fait, c’est une seule et même cause qui ralentit le navire et qui lui attache le rémora. Quand le navire est sec et que sa coque n’est pas trop alourdie par l’humidité, sous l’effet de sa légèreté il glisse naturellement sur la surface de la mer : il fend les vagues et le bois propre de la coque ouvre l’eau. Mais quand le bois est gorgé d’eau et se ramollit, il attire de nombreuses algues et une croûte de mousse. Le bois de la coque perd sa force de pénétration, et les flots qui heurtent cette masse gluante ne s’en détachent pas facilement. C’est pour cela qu’on racle la coque des navires pour nettoyer le bois de la mousse et des algues. On dirait que c’est le rémora qui, s’attachant à la coque sous l’effet de la masse gluante, cause le ralentissement ; mais nous ne voyons pas que c’est une conséquence de ce qui, en premier lieu, cause le ralentissement.

    Donc, pour résumer la pensée de Plutarque : ce n’est pas le poisson-pilote qui ralentit le navire ; mais le navire est ralenti par les algues et la mousse, et le poisson-pilote ne fait que s’accrocher à ces aspérités sur la coque. Nettoyez la coque du navire, et il ira plus vite ; et de manière indépendante, le poisson-pilote ne pourra plus faire du bateau-stop.

    Et nos Africains dans tout cela ? Leur origine africaine ne fait pas d’eux des voleurs. Il se trouve qu’ils sont africains, qu’ils sont pauvres, que leurs conditions d’existence ne leur permettent pas de tout faire dans les règles, et que leur misère les amène – peut-être plus souvent que le citoyen suisse moyen – devant le juge. Leur origine n’est pas la cause du problème ; la cause est à chercher dans la pauvreté et l’inégalité des chances, qui les a poussés à émigrer.

    Tension dans les Îles Anglo-Normandes : ce n’est pas encore Naupacte

    Les pêcheurs français défient la flotte de sa majesté la Reine. Pour l’instant, aucun navire coulé.

    • Chérie, cette fois ça y est : les Anglais ont sorti leur flotte pour couler des pêcheurs normands !
    • Calme-toi, mon chou, on n’en est heureusement pas encore là. Ne vois-tu pas que BoJo tente de remonter dans les sondages en se rendant sympathique à son électorat conservateur ? Les pêcheurs français ont voulu bloquer un cargo et la marine royale rapplique, rien de grave. On n’est tout de même pas à Naupacte !
    • Naupacte ? Par les nageoires des Néréïdes, je sens que tu vas me parler de tes Grecs.
    • Effectivement, Naupacte était une petite localité située sur le goulet qui fermait le Golfe de Corinthe. Aujourd’hui, il y a un pont autoroutier, mais dans l’Antiquité c’était le lieu de fréquentes tensions. Des navires y ont été coulés par dizaines. Un peu comme dans les jeux vidéo qui occupent l’essentiel de tes nuits…
    • Ah, heu, humpf, brumpf… Tu as remarqué que je me lève parfois la nuit ? Mais je ne joue pas tant que ça, et d’ailleurs ces jeux ne sont pas très réalistes, alors au bout de trois ou quatre heures, je m’arrête.
    • Tu veux du réaliste, mon chou ? Il fallait le dire tout de suite ! Tiens, mets tes charentaises, cale-toi dans ton fauteuil préféré, et …
    • … et je sais, tu vas me sortir un vieux bouquin qui a dû passer la moitié de sa vie coincé entre un Reblochon et de la Fourme d’Ambert.
    • Ne sois pas pénible, voilà une bonne bataille navale du côté de Naupacte, telle que Thucydide la raconte. Les Athéniens s’apprêtent à engager le combat contre une coalition ennemi venue du Péloponnèse. Attention, ça va barder !

    Les Péloponnésiens constatèrent que les Athéniens ne faisaient pas avancer leurs navires contre eux en direction du golfe et du détroit, et ils cherchèrent à les y amener malgré eux. Ils levèrent donc l’ancre à l’aube, en quatre colonnes de navires dirigés vers leur territoire [le Péloponnèse] et l’intérieur du golfe [de Corinthe]. L’aile droite conduisait la manœuvre, selon l’ordre où les navires avaient mouillé au port. Sur cette aile, ils avaient disposé les meilleurs navires : ainsi, si [l’Athénien] Phormion pensait qu’ils se dirigeaient vers Naupacte, et si lui-même s’élançait pour porter secours à cette ville, les Athéniens ne pourraient échapper à leur attaque en débordant leur aile, mais vingt navires les encercleraient.

    Thucydide 2.90

    • Je crois que j’ai compris : tes Péloponnésiens veulent piéger les Athéniens !
    • Bravo, mon chou ! De toute évidence, les jeux vidéo t’ont formé au combat naval. Je continue donc.

    Comme les Péloponnésiens l’avaient prévu, Phormion s’inquiéta, pensant que la place forte pourrait être abandonnée, et lorsqu’il vit les navires lever l’ancre, il embarqua contre son gré, à la hâte, pour naviguer le long du rivage. En parallèle, l’infanterie des gens de Messène était prête à lui donner un coup de main. Les Péloponnésiens virent alors que les Athéniens avançaient sur une seule ligne, longeant la côte et s’engageant déjà dans le goulet du golfe ; c’était exactement ce qu’ils voulaient !

    • Oulalaaa ! Ça va barder pour les Athéniens : ils sont pris au piège !
    • Tu es réveillé, c’est bien.

    Soudain, sur un seul signal, ils virèrent de bord et fondirent sur les Athéniens, à pleine vitesse, dans l’espoir de capturer tous les navires. Mais les onze navires de tête parvinrent à échapper au mouvement d’encerclement des Péloponnésiens et s’enfuirent vers le large. Les Péloponnésiens rattrapèrent les autres, les poussèrent vers le rivage tandis qu’ils s’enfuyaient, et les détruisirent. Crac, plouf !

    • Nooon ? Thucydide n’a pas écrit « crac, plouf » ?
    • Non, mon chou, mais il fallait que je vérifie si tu me suivais toujours. Bon, crac plouf néanmoins. Et maintenant, l’heure est grave.

    Tous les soldats athéniens qui n’avaient pas réussi à s’enfuir à la nage furent tués. Les Péloponnésiens avaient attaché ensemble plusieurs navires vides pour les remorquer (ils en avaient même pris un avec son équipage) quand survinrent les gens de Messène pour donner un coup de main aux Athéniens : tout armés, ils sautèrent dans la mer et se hissèrent sur quelques navires que les ennemis étaient déjà en train de remorquer, et les reprirent en combattant depuis le pont des navires !

    • Ton Thucydide aurait dû concevoir des jeux vidéo, il y a de l’action. Espérons que ça ne donne pas des idées à la marine de Sa Majesté.

    À nos terrasses !

    Nos terrasses ouvrent à nouveau, timidement. Pour accompagner le petit verre que nous pourrons partager avec nos amis, quelques chansons à boire.

    C’est un paradoxe : nos épidémiologues nous incitent à maintenir la prudence et à éviter les contacts sociaux ; cependant, la pression conjuguée des milieux économiques et de l’homme de la rue (la femme aussi) pousse les gouvernements à oser un timide retour vers la normale. Cela passe notamment par une ouverture des terrasses dans plusieurs pays.

    À nos terrasses, à nos bières et notre vin, à nos amis !

    En silence ? Certes non. Le verre à la main, il faudra entonner quelques chansons à boire. Si vous voulez épater vos amis, je vous propose de leur servir quelques morceaux des Poèmes anacréontiques. Il s’agit des paroles de brèves chansons composées à la manière d’un poète du VIe siècle av. J.-C., Anacréon de Téos. Soyons honnêtes, ces textes sont plus jeunes : ils datent de la période hellénistique ou romaine. En outre, la mélodie est perdue ; à vous d’y remédier !

    Anacréon, le chanteur de Téos, m’a vu et m’a parlé en rêve ; et moi, j’ai couru vers lui, je l’ai embrassé et lui ai donné un baiser. C’était un homme vieux, mais beau, beau et jouisseur. Ses lèvres fleuraient le vin, et comme il était déjà tremblant, c’est Éros qui le conduisait par la main. Il a retiré une guirlande de sa tête et me l’a donnée ; elle sentait Anacréon. Et moi, pauvre fou, je l’ai prise et l’ai attachée à mon front – et jusqu’à ce jour, je n’ai cessé d’être amoureux.

    Poème anacréontique 1

    Tandis que je tressais une guirlande, j’ai trouvé Éros parmi les roses. Je l’ai saisi par les ailes et l’ai plongé dans le vin, que j’ai pris et bu. Et maintenant, dans mes bras et mes jambes, il me chatouille de ses ailes.

    Poème anacréontique 6

    Peu m’importent les richesses de Gygès, seigneur de Sardes : je ne l’ai jamais envié, et je ne jalouse pas les tyrans. Moi, je me soucie de tremper ma moustache de parfums ; moi, je me soucie de couronner ma tête de roses. Aujourd’hui, cela m’importe ; mais demain, qui sait ? Alors, tant qu’il fait beau, bois, joue et fais des libations à Lyaios, de peur qu’une maladie ne survienne en disant : « Tu n’as pas le droit de boire. »

    Poème anacréontique 8

    La sombre terre boit, et les arbres à leur tour boivent la terre ; la mer boit les torrents, le soleil boit la mer, et la lune boit le soleil. Pourquoi vous opposer à moi, compagnons, à moi qui veux boire ?

    Poème anacréontique 21

    Lorsque je bois le vin, mes soucis se mettent au repos. Que m’importent les peines, les gémissements, les soucis ? Je dois mourir, même contre mon gré ; Pourquoi m’égarer à propos de la vie ? Buvons donc le vin, celui du beau Lyaios ; et tandis que nous buvons, mes soucis se mettent au repos.

    Poème anacréontique 45

    Moi, je suis vieux, mais je bois plus que les jeunes ; et si je dois danser, c’est en imitant Silène que je danserai parmi eux. Je prendrai appui sur mon outre car ma férule ne m’est d’aucun secours. Si quelqu’un veut se battre, qu’il se présente et qu’il se batte ! Mais pour moi, mon enfant, verse une douce coupe de vin de miel et apporte-la-moi. Moi, je suis vieux, mais je bois plus que les jeunes ; et si je dois danser, c’est en imitant Silène que je danserai parmi eux.

    Poème anacréontique 47

    Lorsque moi je bois du vin, alors mon cœur réchauffé entame un chant aigu et se met à chanter les Muses.

    Lorsque moi je bois du vin, mes soucis, mes pensées pleines d’inquiétudes sont expédiées vers les souffles qui battent la mer.

    Lorsque moi je bois du vin, alors Bacchos qui nous délivre des peines me fait tournoyer dans des souffles où flottent de nombreuses fleurs, et il me charme par l’ivresse.

    Lorsque moi je bois du vin, je tresse des couronnes de fleurs, je les pose sur ma tête, et je chante le calme de la vie.

    Lorsque moi je bois du vin, j’enduis mon corps d’un parfum odorant, retenant une fille dans mes embrassements, et je chante Cypris.

    Lorsque moi je bois du vin, ouvrant mon esprit sous l’effet de la courbure des coupes, je me délecte de la compagnie des garçons.

    Lorsque moi je bois du vin, ce gain me suffit : je l’accepte et le prendrai, car la mort est notre lot commun.

    Poème anacréontique 50

    Plombier, s.v.p. !

    Un canal se bouche et l’économie de notre planète est en panne. Voilà une vilaine affaire de plomberie qui soulève une question : est-il judicieux de laisser passer 10% du trafic maritime mondial par un goulet de 200 mètres de large ?

    On a eu chaud : pendant une semaine, le Canal de Suez a été bloqué par un porte-container qui s’était coincé en travers du passage. Des centaines de navires ont ainsi dû attendre aux deux extrémités du goulet qui sépare les continents. Après coup, on peut tout de même se poser des questions : faut-il laisser passer 10% du trafic maritime mondial par un mince conduit qui, à une profondeur de 11 mètres, ne mesure qu’environ 200 mètres de large ?

    Si les plombiers n’avaient pas réussi à débloquer rapidement le canal, ce sont des dizaines de pétroliers, de porte-containers, sans compter de sympathiques porte-avions, qui auraient dû contourner tout le continent africain pour faire la liaison entre l’Europe et l’Asie. On imagine sans peine les mise à l’arrêt d’usines, la hausse du prix du carburant, et bien sûr le retard dans la livraison du dernier gadget produit par nos amis chinois.

    C’est l’occasion de rappeler que, dès l’Antiquité, on s’était mis en tête de percer divers isthmes : que ce soit les Cnidiens qui voulaient transformer leur péninsule en une île pour se prémunir d’une attaque perse, ou l’empereur Trajan qui aurait brièvement ménagé un passage entre la Méditerranée et la Mer Rouge, les entrepreneurs ambitieux n’ont pas manqué.

    En 480 av. J.-C., le roi de Perse Xerxès décide d’attaquer la Grèce. Sa flotte doit longer la côte nord de la Mer Égée et passer le cap formé par le Mont Athos. Pour éviter de subir une tempête similaire à celle que son père Darius avait essuyée une génération plus tôt, Xerxès décide tout simplement de faire percer l’isthme formé par l’Athos.

    Voici comment les Barbares creusèrent [le canal], en répartissant la zone par groupes ethniques. Du côté de Sané, ils firent un tracé rectiligne. Ensuite, la tranchée devint profonde. Une partie des hommes restèrent au fond et creusaient, tandis que d’autres faisaient passer plus haut la terre déblayée, à ceux qui se trouvaient au-dessus d’eux, sur des plates-formes, où d’autres encore la réceptionnaient, jusqu’à ce qu’on arrive à la surface. Voilà donc comment on sortit la terre et la jetait plus loin.

    Tous les groupes ethniques, à l’exception des Phéniciens, eurent une double dose de travail parce que les parois de leur tranchée s’écroulaient : résultat inévitable puisqu’ils creusaient en maintenant en haut la même largeur qu’au fond. Or les Phéniciens démontrèrent qu’ils étaient des gens habiles en de nombreuses circonstances, et en particulier à cette occasion : car une fois qu’on leur eut attribué leur portion à excaver, ils creusèrent une tranchée deux fois plus large en haut que la largeur requise au fond. Au fur et à mesure qu’ils progressaient, ils réduisaient la largeur ; et une fois arrivés au fond, leur ouvrage avait la même largeur que celui des autres. (…)

    D’après tous les renseignements que j’ai réussi à trouver, c’est l’orgueil qui a poussé Xerxès à ordonner de creuser ce canal : il voulait faire la démonstration de sa puissance et laisser une trace tangible de son expédition. En fait, il aurait été possible, sans trop de tracas, de traîner les vaisseaux à travers l’isthme ; mais Xerxès donna l’ordre de creuser un canal maritime pour que deux trières puissent naviguer de front !

    Hérodote 7.23-24

    L’isthme de Corinthe a lui aussi retenu l’attention des puissants. Au IIe s. ap. J.-C., Hérode Atticus ambitionne de creuser un canal pour économiser aux navires le contournement du Péloponnèse. Milliardaire de l’époque, il a déjà dépensé des sommes folles pour laisser à la Grèce des monuments qui porteraient sa marque : par exemple, il finance la construction d’un aqueduc pour approvisionner en eau le site des Jeux Olympiques ; et il fait construire un gigantesque odéon au pied de l’Acropole d’Athènes, un bâtiment que les touristes peuvent encore admirer aujourd’hui.

    Le canal de Corinthe, toutefois, est une entreprise d’un autre calibre. Digne prédécesseur de notre Ellon Musk, Hérode Atticus voudrait bien lancer le projet ; mais s’il y parvenait, il ferait de l’ombre à l’empereur.

    Or [Hérode Atticus], bien qu’il eût réalisé des travaux importants, considérait qu’il n’avait rien fait, puisqu’il n’avait pas percé l’Isthme [de Corinthe]. À ses yeux, ce serait une entreprise remarquable de couper à travers la terre ferme pour réunir deux mers, réduisant ainsi le trajet du contournement [du Péloponnèse] à une longueur de vingt-six stades [un peu moins de 5 km]. Il désirait vraiment réaliser ce projet, mais il ne trouvait pas le courage de demander la permission à l’empereur [Marc Aurèle] : car il craignait de passer pour quelqu’un qui voulait empoigner une entreprise que [l’empereur] Néron lui-même n’avait pas été en mesure de mener à bien.

    Philostrate, Vies des sophistes 2, p. 551 (Olearius)

    On ne rivalise pas avec l’ego de l’empereur. Il faudra attendre 1893 pour que le rêve d’Hérode Atticus devienne réalité.

    Tenir bon

    Empêtrés dans une crise sanitaire sans précédent qui sévit depuis plus d’une année, nous sommes tous las. On croyait une issue à portée de main, mais les vaccins se font attendre et les chiffres des contaminations repartent à la hausse. Une pensée pour Ulysse qui, sur le point de débarquer à Ithaque, est emporté loin de sa patrie pour des années…

    • Chérie, je n’en peux plus de ce coronavirus !
    • Oui, mon chou, moi aussi je trouve le temps long : plus de sorties, de repas au restaurant, de voyages.
    • Mais enfin, c’est insensé ! On nous avait promis que le vaccin allait régler l’affaire en deux temps – trois mouvements, et maintenant les Français et les Italiens remettent leur population en confinement…
    • C’est peut-être parce que, alors que nous étions si près du but, les gens se sont un peu relâchés, non ? Un peu comme les compagnons d’Ulysse, si tu vois ce que je veux dire.
    • Non, je ne vois pas ce que tu veux dire : on ne parle jamais de ton brave Ulysse sur ma chaîne préférée.
    • C’est pourtant simple : Ulysse et ses compagnons en ont bavé pour regagner Ithaque, et ils sont en vue des côtes de l’île lorsque le groupe connaît un petit moment de relâchement. Tiens, si je te lisais le passage ? Ça te changerait les idées, non ?
    • Par les doux parfums de Philoctète, tu me forces à choisir entre le match de foot et l’Odyssée ! Cruel dilemme… Seule une Guinness et mon canapé me donneront le courage de renoncer à Messi pour Ulysse.
    • Te voici installé, ça va commencer : Ulysse est chez Éole, le Roi des Vents, qui va aider notre héros à regagner Ithaque.

    Or lorsque je lui demandai de m’indiquer le chemin, en l’invitant à me laisser partir, au lieu de s’opposer, il m’aida à préparer mon départ.

    Il me remit une outre faite de la peau d’un bœuf âgé de neuf ans : dedans, il avait coincé le cours des vents tempêtueux. (Note d’Homère : précisons que Zeus, fils de Cronos, l’avait nommé gardien des vents : il pouvait à volonté soit calmer les vents, soit les exciter.)

    Éole attacha donc l’outre dans la coque du navire au moyen d’une corde à l’éclat d’argent, afin qu’aucun vent contraire ne puisse souffler, même un chouïa.

    [Odyssée 10.17-24]

    • Je suis sûr qu’Homère n’a pas écrit « un chouïa » !
    • C’est vrai : je voulais m’assurer que tu n’étais pas en train de dormir. Je continue donc, à partir du moment où Ulysse et ses compagnons arrivent en vue d’Ithaque.

    Au bout de dix jours de navigation, la terre de mes ancêtres apparut enfin, et nous étions si proches que nous pouvions distinguer des feux. Or c’est à ce moment que, sous le coup de la fatigue, un doux sommeil s’empara de moi. Il faut dire que mon pied n’avait pas quitté le gouvernail : je ne l’avais confié à aucun de mes compagnons, afin que nous filions au plus vite vers la terre de mes ancêtres.

    [Odyssée 10.29-33]

    • Ah, c’est malin ! Le voilà qui s’endort alors qu’il est tout près du but !
    • Mauvaise idée, en effet : maintenant qu’Ulysse est assoupi, ses compagnons vont faire une grosse bêtise.

    Mes compagnons se mirent à parler entre eux : ils prétendirent que je rapportais de l’or et de l’argent à la maison, que j’aurais reçus du magnanime Éole, fils d’Hippotadès. Voici ce qu’ils se disaient les uns les autres :

    « Hélas ! Ce type se fait aimer et honorer de tous, quelle que soit la cité et la terre où il aborde. De Troie, il rapporte de belles parts du butin ; mais nous, nous avons parcouru le chemin avec lui, et nous rentrons à la maison les mains vides. Et maintenant, Éole lui a fait un cadeau, par amitié ! Bon, regardons vite de quoi il s’agit : combien d’or et d’argent y a-t-il dans cette outre ? »

    Sur ces mots, c’est un avis bien mauvais qui l’emporta parmi mes compagnons. Ils délièrent l’outre, tous les vents s’en échappèrent, et la tempête les saisit pour les emporter au large, en pleurs, loin de la terre de leurs ancêtres.

    [Odyssée 10.34-49]

    • Zut ! Ils étaient pourtant presque…
    • À cause de leur manque de discipline, aucun des compagnons d’Ulysse ne retournera jamais vivant à Ithaque. Ulysse rentrera bien chez lui, mais il lui faudra une dizaine d’années pour revoir le rivage de son île.
    • Vu sous cet angle, c’est vrai que notre crise sanitaire reste encore presque supportable. Mais il faudra de la discipline : rien de tel qu’un bon match de foot pour résister à l’idée de sortir au restaurant ! Tu viens chérie ? il y a une place pour toi sur le canapé…

    Le pyulque, nouvelle arme secrète de l’armée suisse

    Le pyulque, vous connaissez ? Il faudra songer à en équiper l’armée suisse, cela coûtera moins cher que les avions de combat.

    La Suisse dispose d’une armée remarquable. Chaque mâle du pays est un citoyen-soldat en puissance, mais depuis quelques années la fibre militaire a une fâcheuse tendance à se déliter. Dommage : où sont passés les redoutables bataillons de cyclistes, prêts à bondir de leur selle pour mitrailler l’ennemi ? et le service des pigeons voyageurs ?

    Quant à la très respectée aviation militaire, elle nous a réservé une belle surprise en 2014 : elle n’était opérationnelle que pendant les heures de bureau. Un avion éthiopien, détourné vers l’aéroport de Genève, a dû être escorté par les chasseurs italiens et français. Merci, chers voisins ! Mais qu’on se rassure : le peuple suisse a maintenant approuvé l’achat d’une nouvelle flotte de chasseurs de dernière génération qui permettront d’assurer une surveillance du territoire même avant l’ouverture des bureaux.

    Toujours à l’affut de la technologie dernier cri, l’armée suisse ferait bien de garder quelques précieux francs pour l’acquisition d’un stock de pyulques. Vous ne connaissez pas ? En fait, moi non plus, ou du moins je n’avais aucune idée de ce qu’était un pyulque ; mais une collègue fort érudite, Mme Nathalie Rousseau, m’a rendu attentif à cette arme terriblement efficace.

    Le pyulque devrait permettre à l’armée suisse, moyennant quelques arrangements avec la Convention de Genève, de mener une guerre chimique sans merci. Son invention remonte à l’Antiquité et nous en avons conservé le souvenir grâce au travail d’un auteur méconnu, Jules l’Africain (II/IIIe s. ap. J.-C.).

    « Il y a des soldats qui, au moment d’engager le combat, font sur le champ de bataille un sacrifice à l’intention de Poséidon l’Effrayeur de Chevaux. Pour ma part, j’ai déniché un poison plus vif qu’une prière, plus puissant que toute les armes à disposition (…).

    On l’introduit dans des pyulques, que l’on remet à des hommes équipés à la légère. On les envoie vers la ligne de bataille, où ils se placent sous la protection des soldats du premier rang.

    Et voici que l’ennemi avance, confiant dans sa vigueur, sa rapidité et son armement. Qu’il s’agisse de soldats cuirassés ou d’hommes équipés de manière différente, ils vont au-devant d’un même danger : car au moment où arrive la vague contre nos soldats d’infanterie, ceux qui se trouvent au premier rang absorbent le choc en se protégeant de leurs boucliers ; quant aux porteurs de pyulques, ils injectent leur poison dans les naseaux des chevaux (ce liquide a des effets dévastateurs même sur les hommes).

    Donc, au moment où les chevaux sentent l’odeur du poison, ils perdent la tête, renâclent et se cabrent précipitamment, comme s’ils craignaient l’odeur qui monterait du sol, et dansent dressés sur les jambes de derrière. Les cavaliers tombent de leurs montures sur le sol, tout prêts à être faits prisonniers, voire égorgés. Leurs cuirasses les entravent dans leur fuite, ils se font piétiner ou reçoivent des coups. »

    [Julien l’Africain, Cestes 1.11]

    Non mais sans blague, qu’est-ce qu’un pyulque ? Le site etymologika / hypothèses nous présente le pyulque sous toutes ses coutures. Pour faire simple, vous aurez peut-être reconnu que le py- se rapporte à ce que nous appelons le pus. Un pyulque, c’est une seringue pour tirer le pus d’un abcès, un « tire-pus », pour reprendre l’expression de mon amie Nathalie. Or le piston de la seringue peut aussi servir à gicler, comme tous les garnements du monde le savent bien.

    Alors, pourquoi pas du poison ? Si vous êtes inquiets à l’idée que les bidasses helvètes puissent se muer en dangereux empoisonneurs, je peux vous rassurer. L’armée suisse achètera peut-être quelques milliers de caisses de pyulques, les stockera dans de vastes entrepôts, mais n’en fera rien. Après tout, l’aviation suisse n’a jamais dû engager le moindre combat. C’est peut-être la preuve absolue de son efficacité…

    Essayer le pyulque, c’est donc l’adopter. On peut même espérer que la Suisse, après avoir importé à grands frais des pyulques étrangers, se mettra à produire elle-même cette arme redoutable. En dépit de la crise sanitaire qui secoue notre planète, l’exportation d’armes suisses se porte très bien, comme le révèlent des chiffres parus récemment.

    Ah oui! J’oubliais: le texte grec est difficile à trouver pour les profanes.

    Εὔχονται δὲ καὶ ἄλλοι, μάχεσθαι μέλλοντες, οὐ μὴν ἀλλὰ καὶ θύουσιν, ἐν ἀγῶνι καθεστηκότες, ταραξίππῳ Ποσειδῶνι. Καὶ ἡμεῖς δὲ εὕρομεν φάρμακον εὐχῆς ὀξύτερον, κρεῖττον πάντων ὁπόσα ἂν ἔχοις (…). Εἰς πυουλκοὺς ἐμβάλλεται καὶ εἰς παράταξιν κούφοις ἀνδράσιν δίδοται φέρειν, ὡς εὐκόλως ὑπὸ τῷ στίφει τῶν προμαχομένων ἑστάναι. Οἳ μὲν οὖν ἐπάγουσιν ἀλκῇ καὶ τάχει καὶ σιδήρῳ τεθαρρηκότες· ἄν τε οὖν κατάφρακτοι οὗτοι τύχωσιν, ἄν τε καὶ ἄλλως ἐσταλμένοι, ἐς τὸν αὐτὸν σπεύδουσικίνδυνον. Γενομένης γὰρ τῆς ἐς τοὺς πεζοὺς ἐμβολῆς, οἳ μὲν προτεταγμένοι φέρουσιν τὴν ἐπιδρομὴν τῷ τῶν ἀσπίδων φράγματι, οἳ δὲ τοὺς πυουλκοὺς ἔχοντες ἐκθλίβουσι τὸ φάρμακον εἰς τὰς τῶν ἵππων ἀναπνοάς (δεινὸς δὲ ὁ χυλὸς καὶ ἀνδράσιν εἰς βλάβην). Ἐπειδὰν οὖν οἱ ἵπποι δέξωνται τὴν ὀδμὴν τοῦ κακοῦ, μεμήνασι καὶ φριμάσσουσι καὶ διὰ σπουδῆς ἀνίστανται, ὥσπερ τὴν ἀπὸ τῆς γῆς ἀναπνοὴν πεφοβημένοι, καὶ ἀνασκιρτῶσιν ὄρθιοι. Πίπτουσι δὲ οἱ ἀναβάται ἀπὸ τῶν ἵππων χαμαί, ἕτοιμοι πρὸς ζωγρίαν ἅμα καὶ σφαγήν, τοῖς αὑτῶν θώραξιν εἰς τὸ μὴ διαφυγεῖν πεπεδημένοι, ἢ πατούμενοι, ἢ παιόμενοι. Ἔξεστι δὲ τοῦ φαρμάκου τοῦδε καὶ ἐφ’ ἡσυχίας πεῖραν λαβεῖν, καὶ θαυμάσαι πόση ἀπὸ τοῦδε ἰσχύς ἐστιν καὶ ἐν πολέμῳ κρείττων βελῶν.